La pêche française asphyxiée dans les filets du coronavirus

Durée de lecture : 7 minutes

11 avril 2020 / Guy Pichard (Reporterre)



Chute de la demande, fermetures des points de vente, diminution des exportations, prix à la baisse... La pêche a subi de plein de fouet l’arrivée du Covid-19. Ce moment de répit pour les océans assombrit l’avenir d’une filière déjà moribonde.

  • Port-en-Bessin (Calvados), reportage

L’ambiance est lourde ce lundi 7 avril à la criée de Port-en-Bessin dans le Calvados. À la mi-journée, près de quinze tonnes de produits de la mer y ont été vendus, soit quatre à cinq fois moins qu’à l’habitude, selon un employé. « La pêche vit un drame absolu, les navires ne partent quasiment plus en mer » disait le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Didier Guillaume fin mars pour décrire le choc qu’a subi la filière dès les premières annonces de confinement.

« C’est d’abord la forte chute de la demande qui nous a fait arrêter de bosser. Nos principaux clients sont les cantines scolaires, les restaurants et les exportations en Espagne et en Italie » explique Tony, second d’un bateau, qui profite de cette pause pour bricoler son navire et réparer ses filets. En effet, la fermeture des restaurants, des cantines scolaires, de certains points de ventes et des frontières a immédiatement bloqué à quai de nombreux bateaux dans tout le pays. Selon France AgriMer, cinq fois moins de poissons ont été pêchés la dernière semaine de mars à l’échelle nationale qu’une semaine les années précédentes à la même période. De plus, les habitudes de consommation des Français ont brusquement muté, ces derniers fuyant les étals de produits frais pour aller vers le congelé ou les denrées à longue conservation. « Il était tout de suite impossible de continuer à pêcher, une sortie en mer ne remboursant même pas le prix du gasoil », continue le trentenaire normand, dorénavant confiné chez lui avec sa famille. « Chaque matin se pose la question de sortir ou non. À la criée, les prix fluctuent follement selon la demande, un kilo de roussette pouvant varier de quinze centimes à deux euros d’un jour à l’autre, contre trente centimes en temps normal. »

« Chaque matin se pose la question de sortir ou non. À la criée, les prix fluctuent follement. »

« Les pêcheurs se tirent dans les pattes dans certains ports, entre ceux qui sortent en mer et ceux qui ne sortent pas »

Si en Normandie 90 % de la flotte de bateaux de pêche sont restés à quai durant la première semaine de confinement, la situation a peu à peu évolué, sans toutefois qu’aucune instruction officielle n’ait été donnée à ce sujet. « Actuellement, les sorties ont lieu au bon vouloir du capitaine et de son équipage » explique Hugo Lehuby, chargé de communication au Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Normandie. Une source de conflits, entre les armateurs soumis à des impératifs économiques et les équipages, et parfois entre les bateaux, selon Hugo Lehuby : « Les pêcheurs se tirent dans les pattes dans certains ports, entre ceux qui sortent en mer et ceux qui ne sortent pas. » Cette semaine, 20.000 masques de protection et six tonnes de gel hydroalcoolique sont censés arriver à destination de la filière normande de la pêche. Tony tempère vite cet arrivage potentiel d’équipements sanitaires : « Ce n’est qu’un effet d’annonce, dans les faits les masques et le gel sont quasiment inutilisables sur un bateau de pêche... C’est ridicule. »

La vente directe este plébiscitée dans certains ports de Normandie.

Si les criées françaises ont tout de même écoulé, en quantité moindre, de la marchandise ces dernières semaines, c’est grâce à une évolution de l’acte d’achat des Français. Ainsi, bien que la grande distribution a continué de vendre du poisson et des fruits de mer sur ses étals, tout comme certains marchés non fermés ou les poissonneries, la vente directe (voire à la débarque) a été plébiscitée dans certains ports de Normandie. Un mode de vente alternatif qui, s’il rapproche le client du pêcheur, induit quelques contraintes, notamment sanitaires. « J’aimerais pouvoir vendre ma pêche sur le quai mais il faut pour cela être muni d’équipements de protection et pour l’instant, ils font cruellement défaut » explique Fabrice, pêcheur de homards sur les îles Chausey, au large de Granville dans la Manche. Indépendant et travaillant seul, ce rare habitant de l’archipel a vu le kilo de ses précieux crustacés du Cotentin passer de 32 à 18 euros le kilo en quelques semaines. Comble de l’ironie, Fabrice est aussi volontaire à la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) et un cas suspect de coronavirus a nécessité une intervention la semaine passée avec un rapatriement vers le « continent »... sans gant ni masque, là encore.

« Cette période de confinement est un répit inespéré pour les océans »

Cela fait maintenant plus de trois semaines que le secteur de la pêche a profondément réduit sa productivité dans tout le pays et pour Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France, c’est « une opportunité de relâcher la pression sur le milieu marin continuellement surexploité. Cette période de confinement est un répit inespéré pour les océans ». Peut-on pour autant envisager de belles retombées naturelles sur l’écosystème marin comme après la Seconde Guerre mondiale ? « Cet arrêt temporaire d’une partie de l’exploitation des océans aura forcément un effet positif sur la biomasse, même s’il l’est impossible d’en mesurer pour l’instant l’importance » explique Alain Biseau, biologiste chez Ifremer.

Depuis plus de trois semaines, la pêche a drastiquement réduit sa production.

« Nos prélèvements à ce sujet n’auront lieu qu’en fin d’année, mais on peut déjà être sûr que plus longue sera cette période, plus grandes seront ses conséquences sur le milieu marin » détaille-t-il. Toutefois, des « bateaux-usines » continuent leurs pêches abondantes, quatre d’entre eux d’origine hollandaise ont notamment fait parler d’eux fin mars dans le Golfe de Gascoigne... Plusieurs voix se sont élevées contre la présence de ces navires de plus de cent mètres de long face aux nombreux bateaux français restés à quai, dont l’association Pleine Mer et Sea Shepherd. « Même en période de confinement, la mer reste exploitée par la pêche industrielle » continue Lamya Essemlali. « Ce type de super chalutiers qui sévissent dans les eaux françaises sont allemands, hollandais mais aussi français. Attention tout de même, il ne faut pas tomber dans la caricature du petit bateau opposé au grand. En termes de quantité, la pêche industrielle et celle dite artisanale pèsent chacune trente millions de tonnes de produits de la mer par an à l’échelle mondiale, seules les méthodes diffèrent », détaille la présidente de l’association. Un constat destructeur que déplore aussi Fabrice, le pêcheur de homards : « Ici les dragues à coquilles massacrent le sol sous-marin, les dégâts sont très visibles à marée basse. »

Pour Lamya Essemlali, qui estime que seuls 10 % de la flotte de bateaux de pêche pratiquent une pêche responsable ou durable, le prochain challenge sera la sortie de crise du coronavirus. « La prochaine grande menace, c’est qu’à la fin du – relatif – confinement actuel, la pêche reprenne de plus belle et que l’on reparte dans notre logique de consommation actuelle » poursuit la présidente de l’organisation environnementale. Difficile pourtant de ne pas penser aux travailleurs de la filière pêche, qui n’ont pour l’instant aucune aide de l’État, même si un Conseil des ministres européens de l’Agriculture et de la Pêche a eu lieu le 25 mars, avec notamment en ligne de mire un dispositif de soutien financier à la filière. Tony, le pêcheur à quai à Port-en-Bessin, prophétise déjà « de graves problèmes à venir. Si rien n’évolue dans les semaines à venir, vous pourrez revenir en septembre, il y aura des bateaux à vendre ».





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Source : Guy Pichard pour Reporterre

Photos : © Guy Pichard/Reporterre

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