Confinés à quai, les marins ne vont plus au large

Durée de lecture : 4 minutes

1er avril 2020 / Pierre Berthuel (Reporterre)



À Barcelone, les navires de plaisance sont bloqués à quai. Pour les marins, habitués à la vie confinée en haute mer, le confinement au port est une nouveauté. Témoignages et reportage en images.

  • Port de Barcelone (Espagne), reportage

Le photographe Pierre Berthuel vit sur un voilier dans le port de Barcelone. Depuis un an, il photographie ses voisins de ponton. Ils sont plaisanciers, voyageurs, baroudeurs ou bien sédentaires. Tous aiment la mer et ont décidé de vivre à fleur d’eau. Pierre Berthuel raconte le quotidien de trois d’entre eux, alors que le littoral a été interdit d’accès au public en ces temps de confinement.

« Vivre sur un bateau, c’est déjà être confiné, raconte le photographe. Le sentiment de liberté, quand on navigue, se mêle à la solitude. Il faut alors trouver des choses à faire pour s’occuper l’esprit : lire, bricoler, pêcher, bronzer, jouer d’un instrument, tenir un journal de bord, réfléchir à ses choix dans la vie… Cela fait partie du quotidien. »

Le port de Barcelone.

Ses voisins de ponton n’ont pas paniqué lors de l’annonce du confinement. « Dans leur bateau, ils ont toujours une longueur d’avance en stock de nourriture, en eau potable, en énergie et leurs bateaux sont 100 % autonomes », explique le photographe.

Néanmoins, dit-il, « il y a quand même quelque chose qui cloche ». Finis les apéros entre marins et les excursions en ville, où tout — ou presque ­— est maintenant fermé, excepté pour aller chercher des provisions. Surtout, ils sont bloqués à quai par les autorités maritimes et ont une interdiction totale de naviguer. « On a le sentiment de faire une longue traversée de plusieurs semaines, mais avec le même paysage figé devant nous et sans les mouvements de gîte du bateau », dit Pierre Berthuel.

Yannick

Yannick.

Yannick vit sur un Bavaria de 11 mètres, construit en 1993. Dès sa plus tendre enfance, il a navigué avec son père. Il s’est toujours vu vivre sur un bateau. Ce voyageur allemand rentre tout juste d’un voyage de deux ans en mer Méditerranée. Il a amarré son bateau à Barcelone pour quelque temps.

Depuis son arrivée, il travaille pour une entreprise automobile. Cela lui permet de renflouer son compte en banque et de préparer au mieux son prochain voyage : la traversée de l’Atlantique. Mais l’entreprise a stoppé son activité pendant la crise sanitaire du coronavirus.

Yannick.

Pendant le confinement, Yannick s’occupe en choyant son voilier. « Un bateau nécessite encore plus de soin qu’une maison, dit-il. Avant la crise sanitaire, je m’occupais du bateau les week-ends, entre deux petites sorties du port. Désormais, j’ai tout le temps de le réparer. Je monte en haut du mât, j’améliore le confort a bord. Je ne connais pas de marins qui n’aiment pas bricoler. »

Georges

Georges Vilasalo.

Georges Vilasalo, 72 ans, était documentariste pour des chaînes de télévision françaises. Il a toujours navigué, mais a décidé de vivre sur un voilier quand il a pris sa retraite. Il se sent bien dans le port de Barcelone et il y revient régulièrement pour son côté « petit quartier ». Après chaque voyage, il s’amarre ici pour retrouver ses amis.

« Rentrer à Barcelone, en temps normal, c’est un moyen de se reconnecter avec le monde moderne, d’aller au cinéma, au musée », dit Georges. En ce moment, il n’en est rien, mais Georges est convaincu que c’est pour la bonne cause : il est très soucieux, avec ses camarades, de ne pas rapporter le virus dans le port ou dans son bateau, pour ne pas contaminer les prochaines contrées qu’il ira visiter.

Georges Vilasalo.

Georges joue du saxophone. « Confinés ou pas confinés, dans un bateau on prend le temps de faire les choses, d’apprécier les moments de calme, les rencontres. » Vivre en bateau, pour lui, c’est aussi « vivre avec les moyens du bord » : « Les gens qui vivent à l’année sur leur bateau ne sont pas des personnes aisées, précise-t-il, et la solidarité des gens de la mer est très importante dans les ports. Il y a toujours un voisin de ponton pour vous rendre service. »

Alfredo

Alfredo de Juan.

Alfredo de Juan, 33 ans, est le capitaine de Jalanath, un ketch de 12 mètres en ferrociment, construit en 1975. Après avoir vécu quelques années sur le canal Regent de Londres (Angleterre), à bord d’une péniche, il a décidé d’apprendre à naviguer et est parti vers de nouveaux horizons.

Depuis deux ans, Alfredo répare son bateau dans le port de Barcelone et rêve de voyager. « Sur mon bateau, j’ai appris a être discipliné, à ranger, à nettoyer, à ne jamais remettre au lendemain les choses que l’on peut faire aujourd’hui, dit-il. C’est tout un mode de vie. »

Alfredo de Juan.

« Je vis le confinement comme une expérience très particulière car je suis quelqu’un de très actif en général, je sors beaucoup de mon bateau, explique Alfredo. Ma première semaine fut compliquée, surtout les jours de pluie. Dans les moments difficiles, j’imagine que je suis en pleine mer, au milieu d’un long voyage à bord de Jallanath. Ça m’apaise. »


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Photos : © Pierre Berthuel pour Reporterre

Texte : Pierre Berthuel, avec Alexandre-Reza Kokabi, pour Reporterre

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