Scandale du chlordécone : « Nous faisons face à un État tricheur, empoisonneur et criminel »
Manifestation en Martinique pour réclamer justice dans l'affaire du chlordécone, le 28 mars 2026. - © Fanny Fontan / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Manifestation en Martinique pour réclamer justice dans l'affaire du chlordécone, le 28 mars 2026. - © Fanny Fontan / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
La cour d’appel de Paris a confirmé, le 22 juin, le non-lieu dans le scandale du chlordécone. « C’est purement scandaleux », s’indignent politiques, avocats et militants antillais. Ils s’organisent pour poursuivre la lutte dans les tribunaux et la rue.
Guadeloupe, correspondance
Il y a de la colère dans la voix de maître Georges-Emmanuel Germany ce 22 juin. La cour d’appel de Paris vient de confirmer le non-lieu dans le scandale sanitaire du chlordécone. La justice ne souhaite pas poursuivre l’enquête pénale. « L’institution judiciaire vient de donner l’image d’un organe en lequel les Martiniquais et les Guadeloupéens ne peuvent pas avoir confiance. Nous faisons face à un État tricheur, empoisonneur et criminel avec lequel nous essayons de négocier, et qui n’est pas prêt à ouvrir son porte-monnaie et assumer les conséquences de ses actes », s’insurge l’avocat.
Ce pesticide, nocif pour la santé humaine, a été massivement utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique jusqu’en 1993. Considéré comme neurotoxique, reprotoxique, perturbateur endocrinien, il est classé depuis 1979 comme agent possiblement cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer. Il a été interdit en France hexagonale dès 1990.
Les parties civiles disposent encore de recours judiciaires, comme le précise Harry Durimel, avocat et maire de Pointe-à-Pitre. Il fait partie des premiers à avoir porté ce combat devant la justice en 2006 : « Nous savions que ce serait long, et cette décision ne va pas nous arrêter. La prochaine étape, c’est la Cour de cassation et, si nécessaire, nous irons jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme ! » affirme-t-il.
« Tous les six mois, nous enterrons quelqu’un »
La colère gagne également les rangs des élus antillais, comme Béatrice Bellay, députée martiniquaise (Socialistes et apparentés). « C’est un dossier long : plus de vingt ans à batailler pour faire reconnaître une injustice documentée. Vingt ans pour finalement aboutir à un résultat des plus décevants et indigne de la République. »
Si le chlordécone a été interdit dès 1990 en France hexagonale, « il a pourtant été généreusement répandu aux Antilles par dérogation jusqu’en 1993. Par dérogation ! s’indigne Béatrice Bellay. Aujourd’hui, ces faits ne sont pas contestés. Ce qui est contesté, c’est la responsabilité pénale de ceux qui ont pris ces décisions. Et là, la justice nous répond par le silence de la prescription [les faits dénoncés remontant à entre dix et trente ans avant le dépôt des plaintes]. C’est purement scandaleux. »
« C’est purement scandaleux »
Le choc est d’autant plus grand que la contamination des populations antillaises au chlordécone ne s’est pas arrêtée en 1993. Selon la dernière étude Kannari réalisée par Santé publique France en 2013, 90 % de la population martiniquaise et guadeloupéenne a du chlordécone dans le sang.
De l’autre côté de l’Atlantique, en Guadeloupe, Sidjie Esdras, militante du parti politique Combat ouvrier, assiste à ce drame sanitaire toujours en cours : « Les ouvriers agricoles de la banane, hommes et femmes, tombent comme des mouches. Tous les six mois, nous enterrons quelqu’un. »
Une indemnisation qui prend son temps
La décision de la cour d’appel est d’autant plus étonnante qu’à peine dix jours plus tôt, le 12 juin, le Parlement votait une loi « visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone » aux Antilles. Elle donne un an au gouvernement pour remettre au Parlement un rapport sur les modalités de l’indemnisation des victimes.
Mais le diable se niche dans les détails. Le texte prévoit « une extension du bénéfice du fonds d’indemnisation des victimes de pesticides mentionné à l’article L. 491-1 du Code de la sécurité sociale à l’ensemble des personnes souffrant d’une maladie inscrite sur une liste fixée par décret en Conseil d’État, conformément aux travaux reconnus par la communauté scientifique internationale, et résultant d’une exposition au chlordécone ».
Sauf qu’à ce jour, les seules maladies fixées par décret sont les cancers de la prostate, la maladie de Parkinson et les lymphomes non hodgkiniens. « Il n’y a rien pour les femmes atteintes de cancer du sein ou d’autres formes de cancer. Rien pour les enfants qui naissent avec des troubles neurologiques, déplore maître Germany. Le chlordécone, c’est 700 000 personnes impactées aux Antilles. Pour déterminer avec précision les maladies concernées, il faudrait diligenter une véritable enquête épidémiologique sur l’ensemble de la population. Si la justice avait ordonné la poursuite de l’enquête, nous aurions pu avoir accès à de telles procédures. »
Si l’ensemble de nos interlocuteurs et interlocutrices souhaitent voir la voie judiciaire triompher, l’idée de mobilisations à venir autour du chlordécone est dans toutes les têtes. En Martinique, le Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC), qui s’est fait connaître dans sa lutte contre la vie chère, n’exclut pas des actions.
L’organisation politique Combat ouvrier est sur la même ligne. « Le seul moyen d’avoir gain de cause est de se mobiliser massivement, rappelle Sidjie Esdras. C’est lorsque des dizaines de milliers de personnes se soulèvent, prêtes à en découdre, que ce qui était impossible à faire pour indemniser les victimes devient immédiatement réalisable. »