Pom-pom et paillettes : un collectif fait vivre la marche des fiertés en pleine campagne
Nassima Sabir, maraîchère et organisatrice de la marche des fiertés de Regnéville-sur-Mer. - © Aurélie Augé / Reporterre
Nassima Sabir, maraîchère et organisatrice de la marche des fiertés de Regnéville-sur-Mer. - © Aurélie Augé / Reporterre
Depuis deux ans, l’Amicale des paillettes organise la marche des fiertés dans le village côtier de Regnéville-sur-Mer (Manche). De quoi affirmer l’ancrage et le dynamisme d’une communauté LGBTQIA+ en milieu rural.
Regnéville-sur-Mer (Manche), reportage
Dans la Manche, la petite commune rurale de Regnéville-sur-Mer se prépare, samedi 13 juin, à un événement de taille. L’année dernière, ce village de 730 habitants avait accueilli sa première marche des fiertés, réunissant 500 personnes. « On était surpris ! » glisse Nassima, qui a participé à l’organisation de la première marche et de cette deuxième édition. Elle habite près de Saint-Lô et gère une ferme bio à Torigny-les-Villes, la Ferme de la Hogue.
Nassima est ce qu’on appelle une néorurale. Elle est arrivée à la campagne après avoir vécu une partie de sa vie en ville. Ce mode de vie ne lui plaisait plus. Samedi 13 juin, un jour avant la marche des fiertés, on la retrouve à la salle des fêtes de Regnéville-sur-Mer accompagnée de membres du collectif l’Amicale à paillettes. Ils préparent les salades pour les bénévoles, répètent la chorégraphie de pom-pom et installent le village des fiertés.
En coordonnant l’Amicale à paillettes, qui organise la marche des fiertés et des évènements queer aux alentours de Saint-Lô, Nassima a cherché à créer un espace de liberté pour les personnes LGBT en ruralité : « Ça permet de se retrouver dans des endroits inclusifs. On peut aussi bien organiser des soirées jeux de société, queer dating, défilé. Le principal, c’est qu’on se sente chez nous et à notre place, en campagne. »
Mettre en place cette marche des fiertés n’a pas été évident pour le collectif. Début 2025, « nous avons eu des difficultés pour l’organisation de la marche avec la municipalité de Hauteville-sur-Mer, la ville où on voulait la faire », confie Nassima. « Le maire nous disait de demander à la préfecture, celle-ci nous disait d’aller voir le maire... une boucle sans fin », ajoute Nicolas, membre des pom-pom et coloc’ de Nassima.
C’est alors qu’un village à quelques kilomètres de là, Regnéville-sur-Mer, les a accueillis. « On trouvait normal d’aider des collectifs qui défendent des causes qui nous sont chères », confie Fabien Capdeville, conseiller municipal et ancien adjoint à la vie communale de Regnéville-sur-Mer. Il a porté la première marche des fiertés au niveau de la mairie. « Monsieur le maire a dit oui, sans hésiter. Des habitants qui font partie de la communauté queer nous disaient qu’ils étaient fiers de leur ville. On restera un support de tous types d’évènements inclusifs, et notamment pour cette marche des fiertés. »
« Pom-pom boy dans le cœur ! »
« Tu sais couper du fenouil ? » Alors que la dizaine de bénévoles est au soleil, à couper les légumes, Hippolyte commence à faire cuire les lentilles dans la cuisine. Pour lui, la présence de cette amicale et du club de pom-pom est un atout à la campagne. « Depuis que le club a ouvert en 2025, j’y suis toujours présent : pom-pom boy dans le cœur ! », lance-t-il fièrement.
Composé d’une dizaine de personnes, le groupe de pom-pom accompagne l’équipe de roller derby de Coutances. Le but de ce sport de contact sur des roulettes est que l’un des joueurs arrive à dépasser en un temps donné les joueurs adverses, sans se faire projeter au sol, ni sortir de la piste. Le club de roller derby de Coutances réunit une vingtaine de joueuses, appelées Manchotes impératrices.
Pour Nassima, le club de roller derby de Coutances a été déterminant dans sa vie actuelle. « Sans le derby, je n’aurais pas rencontré les personnes que je connais aujourd’hui. Avec des potes, on avait un dicton : “Si tu veux dynamiser une commune, commence par créer un club de derby”, et après, tout s’enchaîne ! Ça attire tellement de monde de tous horizons ! » Pour Nassima, « Quand on est une meuf, ou une minorité de genre, qui veut faire un sport un peu badass ou qui impressionne, quelques fois on ne s’y retrouve pas. Le roller derby offre ce type d’espace. »
Dans la salle des fêtes, les pom-poms commencent une improvisation sur une chanson de Britney Spears. À côté d’Hippolyte, Romane, 32 ans, venue spécialement de Fougère (Ille-et-Vilaine) dort au camping, en face de la salle des fêtes. « Ça fait du bien de voir de la mobilisation en campagne, on se sent compris et moins seuls. »
Sur fond de « DJ », de Diam’s, les danseurs s’entraînent ensuite pour leur représentation à la pride du lendemain. « Droite ! Gauche ! Allez, on va chercher loin derrière ! » lance Martin. Ce maraîcher fait partie des pom-poms depuis leur création. Il les a rejoint à une période où il avait envie de danser et de s’exprimer, mais les structures proches de chez lui à la campagne n’existaient pas. « Tout le monde se tire vers le haut, on teste plein de choses et différentes façons de s’exprimer. »
S’intégrer en tant que queer en campagne
« On a besoin de réinventer les espaces où faire la fête, souligne Nassima. Par exemple, la marche des fiertés va commencer à 14 heures et se finir à 22 heures maximum, dans un cadre assez familial, pour que ce soit inclusif. Ça change de la façon de faire en ville. »
Après trois ans dans une équipe de football sensibilisée aux enjeux queer à Charleroi, en Belgique, l’arrivée à la campagne pour Nassima a été assez difficile. « On m’a lancé pas mal de remarques racistes et lesbophobes, je n’ai pas ressenti d’accueil. » C’est au sein de son collectif, dont plusieurs membres sont maraîchers, boulangers et paysans, qu’elle a finalement réussi à trouver une place : « Ma reconversion m’a permis de faire la découverte d’un réseau amical très ouvert sur les questions LGBT. »
Les tables installées à l’extérieur de la salle des fêtes, le groupe de pom-pom passe à un battle de danse pour s’entraîner. Passage presque obligé ici, où le groupe se divise en deux et, l’un en face de l’autre, vont improviser une danse. Même Alric, qui ne s’était jamais inscrit dans un groupe de danse, s’y met. Originaire de la Réunion, il est arrivé ici il y a peu et ne connaissait personne. Il a découvert le collectif qui lui a ouvert les bras en septembre 2025. « Je suis heureux d’avoir trouvé un groupe qui me ressemble et avec lequel on peut bouger et faire des actions. Le but est de se retrouver et si ça peut se faire par la danse, c’est trop cool ! » Le lendemain, il fera sa première marche des fiertés.
Dans un coin de la salle, Olivier est en train de finaliser les harnais qui accrocheront les épaulettes des pom-pom. Pendant ce temps, Nassima vérifie ses talons qu’elle portera à la marche et pour danser, et un petit groupe part au château de Regnéville, installer le matériel sur le lieu de rendez-vous de la pride.
« Il n’existe pas plus de LGBTphobies en campagne qu’ailleurs »
Selon Colin Giraud, maître de conférences à l’université Paris-Nanterre, qui a réalisé une enquête sur les parcours des personnes LGBT+ éloignées des grandes villes, en espace rural, le mouvement est hétérogène et difficile à décrypter, notamment parce qu’il regroupe différents groupes de population.
« Ces marches sont plutôt portées par des nouveaux arrivants en campagne, dits néoruraux. Ce que j’ai observé dans la Drôme, sans que ce soit forcément un tableau général, c’est qu’il n’existe pas plus de [LGBT]phobies en campagne qu’ailleurs, explique-t-il. On a l’idée que les grandes villes sont accueillantes et libres, et que les petites sont hostiles. Ce n’est pas la bonne façon de voir les choses. »
Pour ce sociologue, cela laisse la voie à ces habitants pour faire grandir les marches des fiertés en zones rurales : « Elles existent depuis les années 2000 en campagne, mais depuis une dizaine d’années, elles se multiplient. »