« On a besoin de manger avant de voyager » : des agriculteurs refusent un nouvel aéroport à Mayotte
Avec l'aéroport, la parcelle de la famille d'Abassi Dimassi devrait disparaître. Ici le 24 mai 2026, dans la commune de M’Tsangamouji, à Mayotte. - © Marine Gachet / Reporterre
Avec l'aéroport, la parcelle de la famille d'Abassi Dimassi devrait disparaître. Ici le 24 mai 2026, dans la commune de M’Tsangamouji, à Mayotte. - © Marine Gachet / Reporterre
Les terres agricoles du nord de Mayotte pourraient accueillir un nouvel aéroport, au grand dam des agriculteurs du coin, qui perdraient leurs parcelles. Ils ont décidé de se réunir pour faire front ensemble.
M’Tsangamouji (Mayotte), reportage
À quelques pas de l’ancienne usine sucrière de Soulou, dans le nord de l’île de Mayotte, une vingtaine d’agriculteurs sont assis sous un kiosque, à l’abri d’un soleil de plomb. Sur le bord de la route, une pancarte orange annonce pour le 8 juin le début de l’enquête publique préalable à la déclaration d’utilité publique (DUP) d’un aérodrome, un projet décrié qui doit sortir des terres fertiles de ce secteur.
D’ici 2036, l’aéroport de Bouyouni-M’Tsangamouji et sa piste de 2 730 m empiéteront sur 300 à 400 hectares de terrains à fort potentiel agricole. « Plus d’une centaine d’agriculteurs vont perdre leurs terres », explique Boinali Saindou, cultivateur. Le 24 mai, ils se sont réunis pour la première fois pour faire entendre leur voix. « Il faut qu’on crée une association pour participer aux réunions sur ce projet », insiste-t-il auprès de l’assemblée.
Assis sur un banc, Ibrahim craint qu’il soit trop tard, les travaux devant commencer en 2027 : « On n’y croyait pas, mais on voit que les étapes avancent. » Comme lui, les paysans et le reste de la population ont longtemps pensé que le projet verrait le jour ailleurs.
Depuis les années 2000, habitants et élus réclament un allongement de la piste actuelle sur le lagon, à Pamandzi, en Petite-Terre. Trop courte, cette dernière impose plusieurs contraintes techniques qui limitent et rallongent les liaisons, tout en influençant le prix des billets, pouvant atteindre plus de 2 000 euros pour se rendre dans l’Hexagone.
« L’aéroport va passer juste à côté »
En 2019, des études ont été lancées pour agrandir la piste. Mais l’émergence du volcan sous-marin Fani Maoré à la même période, à 50 km de Petite-Terre, a rebattu les cartes. Le maintien de la piste à long terme devenait inenvisageable en raison des séismes, selon la Direction générale de l’aviation civile (DGAC). « Le site de l’aéroport de Pamandzi est devenu l’un des plus sensibles de Mayotte en matière de risques naturels », écrit-elle dans un rapport.
Depuis, l’île s’est enfoncée de 19 cm à cet endroit et en est devenue davantage vulnérable à la submersion marine. D’ici 2035, la DGAC prévoit de « grosses difficultés d’exploitation en raison de la récurrence de ces submersions ». En 2024, le verdict est tombé. Prolonger la piste actuelle sur le lagon coûterait 7 milliards d’euros, un arrêt des vols pendant dix-huit mois et affecterait la biodiversité marine pour une viabilité incertaine soumise aux risques naturels.
Pour désenclaver l’archipel, une autre option, étudiée en parallèle, a été retenue en décembre 2025 par le gouvernement : investir 1,2 milliard d’euros dans un nouvel aéroport en Grande-Terre, à Bouyouni-M’Tsangamouji.
Au milieu de son jardin mahorais, Abassi Dimassi n’accepte pas cette issue. La parcelle de sa famille va disparaître, et il s’inquiète pour celle de 2,9 hectares qu’il a acquise en 2025. « L’aéroport va passer juste à côté », déplore celui qui s’attend à voir les aménagements déborder sur son terrain. Ce jeune agriculteur a investi une dizaine de milliers d’euros pour rendre cette terre cultivable et la convertir en bio.
Derrière ses caféiers, son irritation se mêle au bourdonnement de ses abeilles. « J’ai sept colonies. S’il y a un aéroport à côté, je ne pourrai plus faire de miel bio », dit-il. Un rucher biologique doit être éloigné des zones industrielles et entouré de cultures respectant l’environnement sur un rayon de 3 km.
Des indemnisations incertaines
« On va hypothéquer cette terre en mettant du béton dessus. S’il faut vraiment avoir un nouvel aéroport, quitte à abîmer l’environnement, pourquoi ne pas avoir décidé de conforter l’existant en Petite-Terre ? » maintient-il. En colère, il ne comprend pas que des sols soient artificialisés alors que chaque hectare est précieux sur cet archipel de 374 km².
« On sait qu’il n’y a pas assez de terres pour remplacer les nôtres », affirme Mariama Djanfar, assise sous le kiosque de Soulou. Sur une parcelle familiale de 9 hectares, elle cultive bananes, mangues et oranges, qu’elle vend au marché. La perdre sonnerait la fin de cette activité. « On ne nous a rien dit sur le montant des indemnités », déplore-t-elle.
Même en cas de compensation financière, Boinali Saindou redoute que l’ensemble des agriculteurs coutumiers n’y aient pas accès, faute de titre. Mariama Djanfar est concernée, celui du terrain qu’elle exploite étant encore au nom de son père. « Les démarches administratives traînent depuis plus de six ans », précise-t-elle.
Les nombreuses parcelles en indivision interrogent Rachidi, agriculteur vivrier. « Si les habitants commencent à se battre pour les indemnisations des terrains familiaux, les gens vont s’entretuer avec les problèmes de régularisation foncière », redoute celui qui partage le sien avec une dizaine de frères et sœurs. Comme la plupart des agriculteurs, il s’oppose au projet d’aéroport dans le nord de l’île : « C’est mon garde-manger qui est menacé. »
Ces situations sont nombreuses selon la chambre d’agriculture. « Il y a beaucoup d’agriculteurs dont le foncier n’est pas régularisé », explique son président, Saïd Anthoumani.
Sacrifier 5 à 10 % de la production alimentaire de l’île
La préfecture de Mayotte a voulu rassurer lors de la signature d’une charte d’engagement du comité de suivi des mesures agricoles (CSMA), début mai. « On ne fera pas cet aéroport sans le monde agricole », a assuré le préfet d’alors, François-Xavier Bieuville, qui a quitté le territoire depuis. Cette charte liste les types de compensations foncières et financières à mettre en œuvre.
Les services de l’État promettent aussi d’accompagner les agriculteurs pour la régularisation de leur titre. De son côté, la DGAC, qui porte le projet, a assuré que l’avis des agriculteurs serait pris en compte dans l’étude d’impact.
« On a besoin de manger avant de voyager »
Au moment de signer cette charte, Laurent Guichaoua, président de l’Union des coopératives agricoles de Mayotte (Ucoopam), a affirmé rester vigilant. « À Mayotte, la majorité des personnes souhaitent cet aéroport, reconnaît-il. Mais il ne faut pas oublier qu’on a besoin de manger avant de voyager. » Le secteur et plusieurs associations environnementales s’inquiètent pour la sécurité alimentaire de l’archipel, déjà fortement dépendant des importations. « Ces 400 hectares, c’est entre 5 et 10 % de la production alimentaire de l’île », dit-il.
Depuis son champ, Abassi Dimassi juge que ce sacrifice n’en vaut pas la chandelle : « Que le billet d’avion coûte 2 000 ou 1 500 euros, ce seront toujours les mêmes personnes qui pourront voyager. »
Deux visions agricoles
Face à ces défis agricoles, deux visions s’affrontent. De son côté, la FNSEA, le syndicat majoritaire et productiviste, redoute que cette perte de terres à cultiver aggrave la dépendance de Mayotte à l’extérieur. La présidente de la fédération locale, Laïni Mogné-Mali, espère ainsi que de nouvelles infrastructures compenseront ces pertes à l’échelle du département : « Il faudra moderniser les techniques pour augmenter la production. »
De l’autre côté, le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) estime que changer de modèle n’est pas une solution. Il défend plutôt la préservation de la surface agricole, l’agriculture familiale et le jardin mahorais, une technique d’agroforesterie traditionnelle respectueuse du vivant et encore répandue sur le territoire. « Si on veut modifier notre manière de faire, ça veut dire utiliser des produits phytosanitaires, explique Fouad Ali, président du syndicat, fermement opposé à cette issue. La souveraineté alimentaire passe par le fait d’avoir une alimentation propre. »
Une crainte partagée par le président de la chambre d’agriculture et représentant de la Confédération paysanne : « Si on veut augmenter la production, ça doit passer par l’eau agricole, c’est déjà primordial. On doit garder une agriculture respectueuse de l’environnement », développe Saïd Anthoumani.
La charte prévoit des compensations collectives, comme des dispositifs pour l’irrigation ou des serres pour intensifier la production. La préfecture indiquait voir en ce projet une occasion de « structurer les filières de production ». Pour Laurent Guichaoua, il n’y a pas de solution miracle, mais il espère que les compensations permettront de « lancer certains chantiers qui n’ont pas été faits par le passé », comme la création de villages agricoles ou de pistes pour exploiter davantage les parcelles difficilement accessibles.
Le Modef n’est pas contre une structuration de la filière, mais s’oppose aux serres pour intensifier la production. « Dans un climat tropical, il faut favoriser l’agriculture en plein air. Avec les serres, nos cultures risquent de développer des maladies », insiste Fouad Ali.
« L’idée est de défendre nos intérêts »
La Confédération paysanne ne souhaite pas que l’installation de serres devienne automatique. « Ça va mettre du métal et du plastique partout », estime Saïd Anthoumani. Pour lui, elles doivent se limiter aux quelques maraîchers qui en feront la demande. « Dans les serres, on utilise des semences européennes. Mais pour pousser ici, elles ont besoin d’intrants », explique-t-il.
Les agriculteurs attendent le futur aéroport au tournant. Lors d’un deuxième rassemblement, le 31 mai, ils étaient cette fois une cinquantaine sous le kiosque de Soulou pour créer leur association : le Collectif des agriculteurs et propriétaires fonciers 976 Bouyouni-M’Tsangamouji. Boinali Saindou, élu président, y voit une chance : « L’idée de l’association n’est pas tant de dire oui ou non au projet, mais de défendre nos intérêts, car si l’État veut vraiment faire l’aéroport, on n’aura pas le choix. »