« Parfois, on a de l’eau jusqu’aux genoux » : à Mayotte, des demandeurs d’asile survivent dans la mangrove
Comme le reste des habitants, Mireille a construit son lit sur pilotis pour protéger ses affaires de l'eau. - © Marine Gachet / Reporterre
Comme le reste des habitants, Mireille a construit son lit sur pilotis pour protéger ses affaires de l'eau. - © Marine Gachet / Reporterre
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À Mayotte, faute d’hébergements, des centaines de demandeurs d’asile ont installé leurs abris dans la mangrove. Ils n’ont d’autre choix que de subir le rythme des marées, et des conditions sanitaires très dégradées.
Tsoundzou 2 (Mamoudzou, Mayotte), reportage
Assise à l’entrée de son abri de fortune, Providence regarde l’eau de la mer se rapprocher. « Ça monte haut et très vite », s’inquiète-t-elle en observant les racines des palétuviers se faire engloutir à quelques mètres. Elle fait partie des familles de demandeurs d’asile qui vivent dans la mangrove de Tsoundzou 2, à Mayotte.
En octobre 2025, plus de 800 exilés ayant fui majoritairement la région de l’Afrique des Grands Lacs [1] ont érigé un camp informel à l’entrée de ce village. Les abris sont fabriqués en bambous et en bâches, à même le sol. Les habitants se partagent une rampe d’eau, cinq sanitaires et vivent dans des conditions particulièrement insalubres. Avec des arrivées quasi quotidiennes, ils sont désormais plus de 1 000. Pour installer sa tente, il faut maintenant se frayer un chemin entre les palétuviers.
Arrivée il y a un mois, Providence et ses trois enfants n’ont pas eu d’autre choix. « Il n’y a pas de place ailleurs, dit la trentenaire. Parfois, on a de l’eau jusqu’aux genoux. La nuit, on ne dort pas, les enfants ont peur. » Plus loin, Héritier guette la marée avec appréhension. « Quand l’eau monte, on est coincés, on n’a plus d’endroit où marcher », décrit-il. Comme le reste des habitants, Mireille a construit son lit sur pilotis pour protéger ses affaires. « J’ai déjà perdu plusieurs objets à cause de l’eau. Parfois, elle monte jusqu’à 50 centimètres », explique-t-elle, assise sur la natte qui tapisse le sol boueux de sa maison de fortune.
« Avec l’eau, il y a plus de moustiques, de risques de maladie »
Une heure plus tard, son bébé est endormi sur un lit surélevé, placé à l’extérieur. En dessous, la mer a recouvert le sol et des canettes flottent à sa surface. Mireille est assise sur une chaise, les pieds dans l’eau, surveillant sa maison de bâches. « En général, ça dure plusieurs heures. Soit on reste sur les lits, mais ça nous stresse, soit on sort là où il y a moins d’eau », détaille-t-elle.
Une cinquantaine de familles vit ainsi. Kennedy Kighana, représentant des habitants du camp, déplore les dangers qu’elles encourent. « Avec l’eau, il y a plus de moustiques, de risques de maladie », alerte-t-il, faisant état aussi de maladies de peau dont souffrent nombre d’habitants du fait des mauvaises conditions sanitaires.
Malgré ces conditions, Providence, Héritier et Mireille s’accrochent à l’espoir d’une vie meilleure. Tous trois ont fui le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), des régions où s’affrontent le groupe armé M23 et l’armée congolaise. « Mon mari est mort là-bas, par balle. Si je rentre chez nous, on va nous tuer », confie Providence, qui espère obtenir la protection de la France.
Dans le 101e département français, le nombre d’exilés ayant fui la région des Grands Lacs augmente d’année en année. En 2021, les ressortissants de la RDC, du Burundi et du Rwanda étaient à l’origine de 10 % des demandes d’asile à Mayotte. Depuis 2024, cette part dépasse 50 % selon l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).
Agressions racistes
Dans ce territoire où, de longue date, l’immigration est instrumentalisée à des fins politiciennes et racistes, ces arrivées cristallisent de nouvelles tensions. Depuis l’installation du camp, ses habitants sont régulièrement victimes d’agressions. Des riverains dénoncent aussi les conséquences de leur présence sur la mangrove.
Dans cet écosystème, qui joue un rôle majeur pour la survie de la biodiversité qu’elle abrite, mais aussi pour freiner l’érosion des côtes et protéger l’île des fortes vagues en cas de cyclone, ces habitants sont livrés à eux-mêmes. Le camp ne bénéficie d’aucun dispositif de collecte de déchets. Les détritus s’accumulent entre les palétuviers lorsque la marée les balaie. « Les gens sont là car ils n’ont nulle part où aller, l’État n’a pas proposé de solution », souligne Kennedy Kighana.
En théorie, lorsqu’un demandeur d’asile arrive en France, il se rapproche d’une structure de premier accueil des demandeurs d’asile (Spada), qui lui obtient une convocation pour enregistrer sa demande au guichet unique des demandeurs d’asile (Guda), souvent en préfecture. Il reçoit alors une attestation, et sa démarche se poursuit auprès de l’Ofpra. Cette attestation ouvre le droit à un logement et à une allocation pour demandeur d’asile (ADA), qui sont gérés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII).
Mais dans les faits, les associations estiment qu’environ 40 % des demandeurs d’asile ne bénéficient d’aucune condition d’accueil liée à leur statut en 2025.
Des conditions d’accueil non-conformes au droit européen
À Mayotte, la réalité est encore plus difficile. Si le délai pour un rendez-vous au Guda est en principe de dix jours maximum dans l’Hexagone, les exilés attendent plusieurs mois, voire un an, pour enregistrer leur demande à Mayotte.
Un retard dû principalement aux blocages réguliers du service immigration de la préfecture par le Collectif des citoyens de Mayotte 2018, pour empêcher la régularisation des étrangers. Les demandeurs ne pouvant pas obtenir leur attestation, leurs droits ne sont pas ouverts, selon Daniel Gros, référent de l’antenne mahoraise de la Ligue des droits de l’Homme.
Une fois l’attestation obtenue, le logement n’est pas garanti. Dans le rapport d’activité 2025 de l’association Solidarité Mayotte, unique Spada de l’île à laquelle l’hébergement a été délégué, on peut lire que seules 450 places en hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile (Huda) sont disponibles. Les logements sont souvent suroccupés, avec un taux d’occupation moyen de 107 % en 2025. L’association n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.
La précarité des demandeurs est d’autant plus grande qu’à Mayotte, l’ADA n’existe pas. Cette aide, qui peut atteindre 432 euros mensuels en l’absence d’hébergement, est remplacée par un bon alimentaire de 40 euros.
« L’État doit subvenir aux besoins de base »
Ce manque d’accompagnement et le manque de structures d’accueil pousse les demandeurs d’asile à vivre dans des camps, régulièrement démantelés. Avant de s’établir à l’entrée de Tsoundzou 2, ils vivaient depuis six mois dans un autre camp dans le même village, détruit par les services de l’État en octobre 2025.
Seule une partie des familles a été relogée. « Personne ne veut vivre dans la mangrove, insiste Daniel Gros. C’est le seul endroit d’où l’État ne les chasse pas. » Le référent de la Ligue des droits de l’Homme rappelle l’obligation de protection vis-à-vis de ces personnes : « L’État doit subvenir aux besoins de base, c’est-à-dire nourriture, habillement, hébergement. »
L’accès à ces conditions matérielles d’accueil est prévu par le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, qui reprend des directives européennes. Dans une décision du 12 mars 2021, le Conseil d’État a constaté que les conditions d’accueil des demandeurs d’asile à Mayotte ne sont pas conformes au droit européen, et a rappelé l’obligation de les assurer.
« Un camp plus acceptable »
Pour l’heure, les demandeurs d’asile sont donc coincés dans la mangrove. Non contente de ne pas remplir ses obligations, la préfecture fait peser sur ces habitants la responsabilité environnementale de l’entretien de la mangrove. Certains samedis, une association humanitaire Club Okapi organise des ramassages de déchets, à la demande de la préfecture.
« On leur explique le rôle protecteur de la mangrove, qui nous sert de bouclier face aux cyclones », explique Alain Tshipanga, président de l’association et lui-même réfugié de la RDC, qui profite de ces moments pour donner quelques conseils administratifs aux demandeurs d’asile. Bottes aux pieds et sacs poubelles à la main, lui et près de 200 habitants du camp profitent de la marée basse pour débarrasser la mangrove des tas de détritus accumulés au fil des semaines.
Contactées à plusieurs reprises, ni la préfecture ni l’OFII n’ont répondu à nos sollicitations. Néanmoins, le préfet de Mayotte, François-Xavier Bieuville, indique dans une interview à Mayotte la 1re le 13 avril qu’un terrain est recherché pour « un camp plus acceptable ».