Enquête — Habitat et urbanisme
Pour favoriser la famille Zidane, le maire s’arrange avec les règles d’urbanisme
La SCI familiale de Zidane porte le projet d'une structure de 2,5 hectares dédiée au padel, sport de raquettes en vogue. - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
La SCI familiale de Zidane porte le projet d'une structure de 2,5 hectares dédiée au padel, sport de raquettes en vogue. - Montage © Mélissa Germany / Reporterre
Un futur complexe de padel, porté par la SCI familiale de Zidane, va entraîner l’artificialisation d’une parcelle agricole dans l’Aveyron. Le projet, localement contesté, bénéficie de l’attitude arrangeante de la municipalité.
Onet-le-Château (Aveyron), reportage
Difficile d’imaginer que sur ce champ couvert de prairie, entouré de terres agricoles et dominé par une ferme pittoresque, un complexe de padel puisse voir le jour. Quelques indices, un chemin de gravier et un transformateur électrique rappellent pourtant qu’une structure sportive pourrait venir briser le charme bucolique du lieu. Et pour cause : Zinédine Zidane, l’ancienne gloire du ballon rond, veut y construire, via sa SCI familiale, une structure de 2,5 hectares dédiée à ce sport de raquettes en vogue.
Ce terrain, situé en face du lycée agricole, l’Agricampus La Roque, à Onet-le-Château, au nord de Rodez, pourrait désormais abriter neuf terrains de padel, un de minifoot, un restaurant sur 136 m2, et, à terme, une terrasse de 337 m2.
Controversé parce qu’il vient grignoter des terres arables dans un territoire à forte vocation agricole, le projet a étonnamment bénéficié d’un accueil très favorable de la part de la municipalité de la commune, qui va jusqu’à jouer avec les règles d’urbanisme.
Une astuce juridique
L’édile d’Onet-le-Château (divers droite), Jean-Philippe Kéroslian, a validé le permis de construire, le 29 septembre 2025, alors que la parcelle était encore classée en agricole dans le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi) et donc interdite à toute construction hors usage agricole [1]. Ce principe de protection des terres agricoles est renforcé par la loi climat et résilience de 2021 via le principe de zéro artificialisation net (récemment assoupli), soit concrètement l’objectif de réduction de moitié de la consommation des sols des collectivités (zones naturelles, agricoles et forestières) entre 2022 et 2031.
Pour s’assurer que le permis puisse bien être accepté malgré l’inconstructibilité du terrain, la mairie a pris les devants. Dès le 17 février 2025, une délibération a autorisé la commune à conclure un bail emphytéotique administratif [2] avec la société Z5 Onet-le-Château, la SCI de la famille Zidane porteuse du projet. Le recours à ce type de contrat, qui permet la location de la parcelle appartenant à la mairie à l’entreprise, ne se justifie que lorsqu’il concerne « une opération d’intérêt général ».
À la lecture du permis de construire, l’intérêt commercial pour la famille Zidane apparaît clairement : une structure sportive privée, abritant entre autres un restaurant et une grande terrasse. L’intérêt général est lui plus difficile à déceler. Les équipements sportifs d’intérêt collectif concernent le plus souvent des stades, gymnases ou piscines municipales, selon un document cadre pour la modernisation des PLUi datant de 2017. Plus globalement, la justice considère comme d’intérêt collectif des équipements comme des Ehpad, des bibliothèques, ou des usines d’incinération de déchets.
Selon la délibération du conseil municipal autorisant cette astuce juridique, la mairie justifie la signature du bail par « le renforcement de la diversification de l’offre sportive et de loisirs » et par « un engouement croissant pour les sports de raquettes ». Interrogé par Reporterre, le maire d’Onet-le-Château, Jean-Philippe Kéroslian, se borne à évoquer une volonté de longue date de faire de la parcelle une zone sportive et de loisirs avec la proximité d’équipements publics déjà installés, un stade, un gymnase et un site de pumptrack (piste de vélo bosselée).
Autre argument mis en avant pour justifier d’un intérêt dépassant les bonnes affaires de l’ancien champion du monde : « la fibre sociale » de Zidane. Pour preuve de cet engagement social et éducatif sur le territoire, le maire d’Onet-le-Château produit une lettre.
Dans ce document non daté sur lequel figure le logo Z5 et le nom du fils aîné de Zinédine Zidane, Enzo Zidane, cogérant de Z5 Onet-le-Château, plusieurs engagements sont avancés, notamment des « créneaux pour les établissements scolaires », ou « l’accueil des jeunes issus des quartiers prioritaires de la ville » avec des conditions tarifaires spécifiques. « Il faut mesurer l’intérêt pour une collectivité de cette structure avec la notoriété de Zidane dont les actions sociales ont été une réussite partout », insiste Jean-Philippe Kéroslian. Contacté par mail, Enzo Zidane n’a pas répondu à nos sollicitations.
Deux poids, deux mesures ?
Pierre-Henri Noyer, un entrepreneur local ne s’est pas vu, lui, proposer les mêmes conditions que Zidane lorsqu’il a voulu installer sa structure de padel.
À l’été 2024, il s’adresse à Rodez agglomération avec dans l’idée d’installer une structure du même genre que celle de l’ancien champion du monde quoique sur une surface moins grande. « Mon client souhaitait s’implanter dans un parc d’activité d’Onet-le-Château, mais les services lui ont dit qu’il ne pouvait pas et qu’il devait se positionner sur une zone dédiée aux loisirs dans le sud de l’agglomération à 200 mètres d’un concurrent déjà en activité », explique son conseil, Bertrand Courrech.
L’entrepreneur a découvert plus tard qu’un terrain avait été proposé à la célébrité du foot en zone agricole. Il conteste depuis le bail en justice et notamment l’avantage concurrentiel qui aurait été accordé à Zinédine Zidane. Le joueur, dont la fortune amassée lors de sa carrière dépasserait les 100 millions d’euros, profitera en outre d’un loyer de 1 650 euros par an sur quatre-vingt-dix-neuf ans, soit 137 euros par mois.
En guise de comparaison, la commune de Toulouges, en banlieue de Perpignan, a proposé à Zidane, pour un complexe de padel deux fois plus petit, un bail de soixante-dix ans pour 3 000 euros par mois, soit 20 fois plus qu’à Onet. « C’est le prix du terrain divisé par le nombre d’années du bail », justifie la municipalité d’Onet-le-Château auprès de Reporterre. Cette somme ne sera donc remboursée à la commune qu’au bout d’un peu moins de cent ans. De quoi, entretemps, largement rentabiliser l’investissement pour l’ancien meneur de jeu.
Un permis de construire contesté au tribunal
Ce choix d’implantation questionne Alexis César, qui était à la tête d’une liste de gauche et citoyenne à Onet-le-Château lors des élections municipales, et est aujourd’hui dans l’opposition. « Pour nous, c’est une structure qui aurait pu être installée sur une zone d’activité déjà urbanisée, comme celle de Cantaranne, qui est aux deux tiers inoccupée », estime-t-il auprès de Reporterre.
Cette artificialisation, deux anciens élèves du lycée, Tristan et Aymeric, 19 ans, la regrettent également. Pour le premier : « C’est une perte de surface, même si près des villes, il est difficile de préserver les terres agricoles. », concède-t-il. Aymeric abonde : « On compatit avec les paysans qui ne pourront pas s’y installer. »
La position du directeur du lycée agricole, l’Agricampus La Roque diffère quelque peu : « On n’est pas catastrophés, dit Frédéric Regourd. Chaque fois qu’il y a des terres intéressantes, on essaie de les acheter, mais quand ça ne marche pas, on laisse tomber. »
Si les contours du projet sont longtemps restés méconnus dans cette agglomération du nord de l’Aveyron, les manœuvres pour faire émerger le projet ont en tout cas fait réagir le collectif de préservation des terres agricoles du Rouergue, bien connu sur le territoire pour avoir lutté contre l’installation d’un parc des expositions sur une zone d’activité au sud de Rodez.
Le collectif a contesté le permis de construire au tribunal administratif de Toulouse en même temps que le PLUi, qui entérine la modification de la parcelle en zone de loisirs.
« Ce qui m’a choquée, c’est l’attitude de la chambre d’agriculture, de la préfecture et des architectes des bâtiments de France , explique Claudine Bonhomme, présidente du collectif. Tout le monde a émis un avis favorable pour le permis de construire alors que l’on cherche en vain l’intérêt public de l’équipement. »