123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Climat

Rendre les villes plus fraîches ? On sait comment faire depuis des siècles

Les façades sont très souvent blanchies à la chaux pour réfléchir les rayons du soleil. Ici à Olvera, dans la province de Cadix.

L’Espagne utilise l’architecture méditerranéenne, et ses techniques traditionnelles, pour faire face aux vagues de chaleur de plus en plus intenses. Des méthodes « dédaignées dans notre époque moderne », regrette un spécialiste.

Madrid (Espagne), correspondance

Patios, persiennes, urbanisme de l’ombre, ventilation naturelle passive… autant de stratégies qui sont déjà bien implantées en Espagne pour s’adapter au climat chaud et sec. En Andalousie, où les températures peuvent dépasser les 45 °C en été, l’organisation des centres-villes anciens a été pensée afin de réduire l’exposition à la chaleur.

« Les rues sont souvent très étroites. Le but est qu’il y ait toujours de l’ombre d’un côté de la rue en fonction du moment de la journée, en plus de créer du courant d’air », explique Francisco José Sánchez de la Flor, professeur en génie thermique à l’université de Cadix. On retrouve aussi dans cette région du sud de l’Espagne de nombreuses maisons traversantes, avec des façades orientées différemment afin de favoriser la circulation naturelle de l’air.

Les façades sont aussi très souvent blanchies à la chaux pour réfléchir les rayons du soleil plutôt que de les absorber, et percées de petites fenêtres protégées par des persiennes. « Contrairement à ce qui se fait couramment dans le reste de l’Europe où l’on privilégie les stores intérieurs, voire les rideaux, l’installation de persiennes est la norme dans notre région, car c’est une des techniques de refroidissement naturel des bâtiments », détaille le professeur.

L’architecture méditerranéenne se distingue aussi par des murs très épais, pouvant parfois aller jusqu’à 1 mètre. « À l’époque, on misait beaucoup sur l’inertie thermique des murs, explique Gabriel Verd, architecte à Séville. On s’assurait que les murs soient suffisamment épais avec des briques ou de la terre pour que la chaleur extérieure n’arrive pas à traverser l’habitation. »

Blanchir les bâtiments et créer des murs très épais font partie des solutions en Espagne. © Alex Camara / Anadolu / Anadolu via AFP

Le patio pour garder la fraîcheur

Un autre élément essentiel de ces constructions du sud de l’Espagne est le patio. Cette cour intérieure agit comme un îlot de fraîcheur lors des fortes températures. « L’objectif est d’accumuler l’air frais au bas du patio qui agit comme un piège grâce au phénomène de la stratification, où l’air frais descend tandis que l’air chaud s’échappe vers le haut », explique Juan Manuel Rojas Fernández, architecte et professeur à l’école d’architecture de Séville.

Différentes études ont montré que ces patios peuvent réduire la température jusqu’à plus de 10 °C par rapport à l’extérieur lors des vagues de chaleur. La présence d’eau dans le patio, comme des fontaines ou des bassins, et de végétaux permet aussi d’augmenter l’efficacité de ce système de climatisation naturelle. « Les façades qui donnent sur cette cour restent protégées du soleil et plus fraîches. L’air intérieur devient donc plus frais que l’extérieur, ce qui réduit les besoins en climatisation et crée un meilleur confort thermique », ajoute le spécialiste.

La cour intérieure de la Casa Mila, à Barcelone. © Antoine Lorgnier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Même si cette technique, déjà utilisée en Mésopotamie et importée en Espagne lors de la conquête musulmane, a fait ses preuves, Juan Manuel Rojas Fernández estime qu’il reste encore du travail à faire. « Ces stratégies bioclimatiques ont été dédaignées dans notre époque moderne, car considérées comme archaïques, rustiques et sans fondement scientifique, relate le professeur. Mais l’architecture contemporaine devrait s’inspirer de certaines stratégies traditionnelles sans pour autant perdre en sophistication technique. » L’utilisation d’un patio méditerranéen « reste aujourd’hui pertinente et démontrée scientifiquement ».

Une culture de la chaleur

L’Espagne fait face à des étés de plus en plus chauds. Celui de 2025 a été le plus chaud jamais enregistré dans le pays avec près de 4 000 décès attribuables à ces fortes températures. Pour mieux y faire face, les Espagnols ont transformé leur mode de vie. « Au-delà de l’architecture, il y a aussi une véritable culture de la chaleur en Espagne qui est profondément ancrée dans la culture populaire et qui fait partie intégrante de la vie des Espagnols », explique Francisco José Sánchez de la Flor.

Cela se traduit par des horaires de vie et de travail adaptés aux heures les plus chaudes de la journée, mais aussi par des pratiques naturelles, comme avec la ventilation traversante nocturne ou la circulation de l’air avec le patio. « Ce sont toutes des habitudes transmises de génération en génération. Elles ont parfois été délaissées, mais aujourd’hui, elles montrent leur pertinence face aux canicules. On a beaucoup à apprendre de cela », juge le professeur.

Malgré la multiplication des canicules, tous ces savoir-faire bioclimatiques restent peu utilisés dans les constructions modernes, selon Gabriel Verd, qui cite un manque d’espace et leur coût. « Malheureusement, on parle beaucoup de rentabilité dans le monde immobilier et notre société qui exige qu’on puisse appuyer sur un bouton pour que sa maison se rafraîchisse instantanément », se désole l’architecte. Qui pense que les pouvoirs publics devraient davantage montrer l’exemple. « Il n’y a qu’eux qui pourraient faire changer les choses en intégrant par exemple systématiquement ces techniques dans des projets à grande échelle. »

legende