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EntretienClimat

Crise climatique : « Une adaptation pensée en Hexagone, pour l’Hexagone »

Les bidonvilles de Mayotte balayés par le cyclone Chido, le 31 décembre 2024.

Premières victimes de la crise climatique, les territoires d’outre-mer sont délaissés par les politiques d’adaptation de la France, dénonce Benjamin Crettenand, du Réseau Action Climat.

Il y a eu l’ouragan Irma, à Saint-Martin, puis le cyclone Chido, à Mayotte. En Guadeloupe, Pointe-à-Pitre prend l’eau, comme un village de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, abandonné face à une submersion devenue inévitable. Le 3 juin, le Réseau Action Climat (RAC) a dévoilé un grand panorama de la vulnérabilité des territoires d’outre-mer face à la crise climatique.

Le tour d’horizon est limpide : aucun n’est épargné. Les premières victimes ne sont autres que ces archipels, ces îles et la Guyane. Le résultat de politiques d’adaptation « pensées en Hexagone, pour l’Hexagone », déplore Benjamin Crettenand, coauteur du rapport.


Reporterre — De par leurs caractéristiques géographiques, les territoires d’outre-mer sont naturellement exposés aux aléas climatiques. Ce n’est pas la seule raison de leur vulnérabilité, détaillez-vous dans ce rapport.

Benjamin Crettenand — La plupart de ces territoires sont des îles, quasiment toutes localisées en zone tropicale, avec des reliefs souvent accidentés. Leur exposition, aux cyclones tropicaux notamment, est ainsi forte. En revanche, des facteurs structurels et historiques augmentent aussi leur vulnérabilité.

Déjà, les inégalités socio-économiques et les situations de précarité, notamment d’accès à l’eau, y sont très marquantes. À Mayotte, le taux de chômage grimpe à 35 %, et 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté national — contre 7,1 et 14,4 % en France hexagonale.

Or, les personnes les plus démunies sont aussi les plus vulnérables aux conséquences du changement climatique. Elles n’ont pas les moyens de vivre dans un habitat solide, isolé de la chaleur et des risques côtiers.

Enfin, n’oublions pas que des activités humaines aggravent cette vulnérabilité. On observe une forte urbanisation littorale dans la quasi-totalité de ces régions. Sans parler de la déforestation, des modèles d’agriculture intensive, etc. Tout cela est hérité de schémas historiques, ayant structurés les Outre-mer au cours du XXe siècle.


Résultat : lorsqu’une catastrophe climatique frappe, ces territoires s’enlisent dans des répercussions à la chaîne...

Tout à fait. Prenons l’exemple des cyclones tropicaux, dont l’intensité va s’accroître à mesure que le changement climatique progresse. Leurs conséquences sont dramatiques.

En 2017, l’ouragan Irma s’est abattu sur les îles des Caraïbes. Des rafales dépassant les 360 km/h ont été enregistrées, et 95 % des bâtiments à Saint-Martin ont été dégradés ou détruits. Des vagues de 10 mètres ont ravagé des coraux et des mangroves. Il y a eu 136 victimes, et des centaines de blessés.

Ce que l’on a moins en tête, en revanche, ce sont les répercussions à long terme. Près de 8 000 personnes ont quitté l’île. Ça ne semble pas grand-chose, mais cela représentait à l’époque 10 % de la population. Et il s’agissait souvent des habitants les plus aisés.

« L’Hexagone se doit de les aider en priorité »

Les populations sont affectées pendant des mois, voire des années, après le passage d’un cyclone. Les territoires mettent très longtemps à s’en remettre. Les infrastructures, comme les hôpitaux et les aéroports, sont à l’arrêt. Les risques sanitaires se développent, notamment autour des difficultés d’accès à l’eau propre, vectrices d’épidémies. Des habitants sont coupés d’électricité, ce qui engendre aussi de fortes pertes économiques.

Ces territoires ne sont pas préparés à faire face à de telles catastrophes. L’ouragan Chido, en décembre 2024, l’illustre aussi particulièrement. 100 000 habitants vivaient dans des bidonvilles à Mayotte, une crise de l’eau terrible touchait déjà le territoire. Le passage du cyclone a aggravé toutes ces crises. Les médias en ont parlé quelques semaines, puis plus rien, alors que la situation y est toujours catastrophique.


L’adaptation des territoires d’outre-mer à la crise climatique demeure-t-elle un impensé des politiques menées par la France ?

Une chose est sûre : la France est en retard. Le Haut Conseil pour le climat le dit. Oxfam aussi, dans son rapport « Nous ne sommes pas prêt⸱es ». Certes, les Outre-mer sont mentionnés dans les plans d’adaptation du gouvernement, mais leur exposition est telle que cela nécessiterait des politiques spécifiques, un surplus d’investissement. Les cadres réglementaires sont pensés en Hexagone, pour l’Hexagone. Ils ne prennent pas assez en compte ces spécificités. Il y a urgence à agir.


D’autant que pour ces territoires, c’est la double peine : ils sont les premières victimes d’une crise dont ils ne sont pas responsables historiquement.

Exactement. Historiquement, la contribution de ces différentes régions aux émissions de gaz à effet de serre est dérisoire, comparée à celle des pays industrialisés. Là est toute l’importance de la justice climatique. L’Hexagone se doit d’aider en priorité ses citoyens et citoyennes qui, tout en ayant le moins participé au réchauffement de la planète, en subissent aujourd’hui les pires conséquences.


Avez-vous été confronté, en élaborant ce rapport, à un manque de données scientifiques sur les territoires d’outre-mer ?

Oui. Il y a un an, le Réseau Action Climat a mené un travail similaire sur les différentes régions de la France hexagonale. Nous n’avons eu aucun mal à trouver de la matière pour chacune d’entre elles. Elles disposaient toutes d’un inventaire des conséquences spécifiques, à leur échelle, de la crise climatique.

Là, lorsque nous nous sommes penchés sur le rapport en Outre-mer, cela a été beaucoup plus laborieux de dénicher des données. Cela témoigne à quel point ces régions sont moins considérées. Ces territoires sont plus petits et beaucoup moins habités, mais 2,7 millions de personnes y vivent malgré tout.

Nous n’avons, par exemple, presque rien trouvé sur Saint-Pierre-et-Miquelon. Il n’y avait pas de programme de recherche dédié. Pourtant, les enjeux là-bas sont cruciaux : une ville est amenée à déménager à cause des répercussions de la crise climatique. Ce n’est pas du tout anodin.


Le rapport s’appuie aussi sur plusieurs témoignages de personnes vivant dans les territoires d’outre-mer.

Oui, nous voulions éviter l’écueil d’écrire un rapport sur les territoires d’outre-mer depuis Paris, en étant totalement hors-sol.

Celui de Jason, en Polynésie française, m’a particulièrement touché. Il décrit de petites choses du quotidien qui ont changé depuis son enfance. Les couleurs dans les lagons qui s’effacent. Les gros poissons qui disparaissent des étals des pêcheurs. Son témoignage est empli de nostalgie et de colère, c’est touchant.


Quelles solutions faudrait-il prendre à bras-le-corps pour réduire la vulnérabilité des territoires d’outre-mer à la crise climatique ?

Il y a malheureusement assez peu d’options et, surtout, aucune solution miracle. Malgré tout, il est indispensable de déployer celles qui existent. À commencer par réduire les pressions humaines, telles que l’artificialisation des sols, la déforestation et l’urbanisation en bord de mer.

La protection des écosystèmes, et la restauration de ceux déjà détruits, permet aussi de diminuer ces risques. Les coraux et les mangroves en bonne santé ont la faculté de freiner les vagues lors de grandes tempêtes. En dernier recours, il y a la relocalisation, c’est-à-dire se déplacer. Cela soulève bien sûr des questions d’acceptation sociale. Personne n’a envie de quitter son foyer, sa maison, pour se replier quelques kilomètres en amont dans son île. Parfois aussi, il n’y a pas la place. Il faut donc éviter d’en arriver à ces situations extrêmes.

Quoi qu’il en soit, la priorité absolue est la réduction des émissions de gaz à effet de serre. À chaque dixième de degré de réchauffement supplémentaire, l’ensemble des conséquences décrites dans ce rapport s’aggravera. Même les options d’adaptation en dépendent : passé un certain niveau de réchauffement, la plupart ne fonctionnent plus.

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