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Reportage — Pollutions

« Il faut nous sortir de là » : les aires d’accueil des gens du voyage, un enfer sonore et sanitaire

Voies rapides, aéroport proche, pollution omniprésente... Les aires d’accueil des gens du voyage n’ont rien d’accueillant. La faute à une politique qui leur est hostile, s’indignent les Voyageurs, qui s’inquiètent pour leur santé.

Tremblay-en-France et Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), reportage

« Cet endroit ne devrait pas s’appeler "aire d’accueil" : il n’est pas accueillant, il n’y a aucun confort, aucune hospitalité », soupire Émile Scheitz, 62 ans, surnommé « Baba ». Ce sexagénaire vit toute l’année, avec une quinzaine de familles, sur l’aire d’accueil des gens du voyage de Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis. C’est un petit terrain situé à la marge de la ville, entre les pistes de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle, une route périphérique, un cimetière et un crématorium. Un lieu indésirable.

Au « Terrain des pierres », comme ils le surnomment, les Voyageurs [1] ont le sentiment d’être « parqués comme des bêtes ». La promiscuité règne. Ils disposent seulement de 4 toilettes de chantier, dont 2 n’ont plus de chasse d’eau. Quand il gèle, il n’y a plus d’eau courante. La fosse septique est régulièrement bouchée et fuit. Le compteur électrique est noyé au moindre orage.

Des caravanes blanches et grises sont agglutinées sur ce parking désolé, parsemé de gravillons. Une petite fille sautille sur un trampoline, pendant que les adultes palabrent, adossés à des voitures. Des lignes haute tension surplombent leurs têtes. « Quand il pleut, les fils électriques crépitent au-dessus de nos têtes. Le bruit devient vite insupportable », déplore Jean, un père de famille. Il mime le bourdonnement et se bouche les oreilles.

Une ligne à haute tension près des caravanes de l’aire de Tremblay.

Chaque heure, des dizaines d’avions vrombissant atterrissent et décollent de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle. Les pistes sont situées à 100 mètres à peine des caravanes. Lorsque le vent souffle, des effluves de kérosène pénètrent les narines. « On retrouve régulièrement des tâches huileuses sur les caravanes », poursuit Jean.

« Cela fait seize ans que l’aire est provisoire, et nous y sommes toujours »

C’est le bruit des réacteurs qui est, à la longue, jugé « le plus infernal » par les Voyageurs. « Tout tremble à l’intérieur de nos caravanes, raconte Émile Scheitz, qui est l’ancien président de l’Association familiale pour les gens du voyage en Île-de-France (AFGVIF). Parfois, on ne s’entend plus causer. Des objets tombent, la vaisselle casse et la télévision se débranche. » Sans parler des effets délétères sur la santé : selon une étude publiée en 2020, l’exposition au bruit des avions est associée à une augmentation de 18 % du risque de mortalité par maladie cardiovasculaire.

Parfois, l’odeur de la mort se mêle à celle des hydrocarbures : le camp est accolé au crématorium de Tremblay-en-France. « Quand ça brûle, ça empeste... et on essaie de ne pas rester dehors », résume Baba.

« La vérité, c’est que personne ne devrait vivre ici », soutient Maryse, 36 ans, qui habite là depuis seize ans. Elle craint pour la santé de ses deux enfants : « Vous savez, c’est tracassant de voir naître et grandir ses enfants en sachant pertinemment que l’air qu’ils respirent n’est pas bon, confie-t-elle. Mon fils de 9 ans a des maux de tête récurrents. J’aimerais qu’il vive dans un endroit plus sain. »

À cause du bruit des avions, « parfois, on ne s’entend plus causer », s’indigne Émile Scheitz.

« Il faut arrêter de jouer avec nos vies, et nous sortir de là. »

L’aire, ouverte en 2004, devait n’être que provisoire. « Cela fait seize ans qu’elle est provisoire, et nous y sommes toujours », regrette Émile Scheitz, qui a multiplié les rendez-vous avec la préfecture et les élus pour obtenir la construction d’un nouveau terrain.

Un projet de nouvelle aire, dite de Tremblay-Villepinte, avait été acté en 2016 par le Syndicat d’équipement et d’aménagement des pays de France et de l’Aulnoye (Seapfa), puis voté par le conseil municipal de Tremblay. Depuis, aucun engin de chantier n’est venu aménager ce nouvel espace et le projet a été abandonné. « On s’est fait balader », fulmine Baba.

Des avions passent quotidiennement près de l’aire de Tremblay.

« Le virus a révélé la fragilité dans laquelle nous sommes placés »

Lors de la première vague du Covid-19, les Voyageurs ont perdu leur emploi — la plupart travaillent sur les marchés — et leurs revenus. Ils ont été contraints de rester immobiles dans l’aire surpeuplée. « Le virus a révélé la fragilité dans laquelle nous sommes placés : la quasi-totalité des personnes vivant ici est tombée malade, car nous sommes trop serrés pour respecter des distances suffisantes, explique Émile Scheitz. Plusieurs personnes ont été alitées, certaines intubées, et mon cousin germain est mort. »

Il marque une pause, puis reprend : « Au préfet, aux élus, on ne demande pas grand-chose. On veut juste une aire réellement accueillante. Il faut arrêter de jouer avec nos vies, et nous sortir de là. »

En contrebas de l’aire de Tremblay, les toilettes sont souvent encerclées par les eaux de pluie.

En Seine-Saint-Denis, l’aire d’accueil de Tremblay-en-France n’est pas la seule à être exposée à des nuisances sonores et environnementales. Dans l’un des départements les plus denses de France, avec 7 000 habitants au kilomètre carré, huit aires existent, toutes soumises à des nuisances.

À quelques encablures de Tremblay, dans l’aire d’accueil d’Aulnay-sous-Bois, des adolescents jouent au football sur l’asphalte. Après une frappe mal cadrée, un ballon s’envole au-dessus du but et atterrit en plein milieu d’une voie rapide. Un adulte, téléphone à l’oreille, slalome tranquillement entre les voitures qui roulent à toute berzingue, et ramène la balle aux minots. « J’ai l’habitude », sourit-il.

Ici, les Voyageurs sont littéralement encagés : une route nationale longe le flanc nord-est du camp, et l’autoroute A1 le flanc sud. Aucun accès piéton n’est prévu pour leur permettre de sortir.

« Quand on veut se balader, on traverse les voies rapides, on n’a pas le choix, au risque de se faire faucher », soupire Charles, bientôt 70 ans. Et une fois sorti du camp, le centre-ville est à cinquante minutes de marche.

L’autoroute à côté de l’aire d’Aulnay.

« On craint qu’il y ait de l’amiante dedans »

Au Nord-Ouest, l’aire affleure un autre lieu polluant : le centre de recyclage DLB de Pont-Yblon, qui concasse chaque année plus de 200 000 tonnes de débris issus de chantiers de démolition de bâtiments et de chantiers publics. « On l’appelle "la Sablière", parce qu’elle répand de la poussière partout sur l’aire, explique Jean-Jacques, un Voyageur de 72 ans. Tous les deux jours, nous avons des coulures sur nos caravanes. On craint qu’il y ait de l’amiante dedans. »

« On est pire que des rats, on avale plus de poussière que d’air. »

Parfois, ce sont les chasseurs qui viennent chasser dans les terrains voisins. « Les plombs tombent directement sur le camp et abîment nos caravanes », déplore Jean-Jacques. Sa femme, Denise, intervient : elle en a « marre ». Cette grand-mère a le sentiment que les « Voyageurs sont toujours vus comme mauvais et pestiférés. On est la dernière des préoccupations des politiques, on nous met là où personne ne voudrait être. »

Elle est amère quand elle évoque les 3,5 euros par jour qu’elle doit payer pour son emplacement, sans compter l’eau et l’électricité. « Tout cela pour un simple parking, sans extincteur fonctionnel, avec une seule grille d’égout, et pas même un espace de jeu pour les enfants. » Julie, une autre Voyageuse, tempête à la porte de sa caravane : « On est pire que des rats, on avale plus de poussière que d’air. » « Vivre ici nous tue à petit feu : moi j’ai une bronchite chronique, et le docteur m’a clairement dit que tant que je vivrais là, ça durerait », affirme Jean-Jacques.

« On est pire que des rats », affirme Julie.

Les Voyageurs aimeraient bien partir. « Mais pour aller où ? Les trois quarts d’entre nous sont au RSA [revenu de solidarité active], et on ne peut pas s’installer hors des aires d’accueil, au risque d’être expulsés », se résigne-t-il.

En France, le système des aires d’accueil est, en effet, encadré par la loi du 5 juillet 2000, dite loi Besson II. Celle-ci oblige les communes de plus de 5 000 habitants à « prévoir les conditions de passage et de séjour » des Voyageurs sur son territoire « par la réservation de terrains aménagés à cet effet ». Elle permet aussi aux communes et aux intercommunalités qui respectent cette obligation d’interdire le stationnement sur tout le reste du territoire.

Jean-Jacques et sa femme, Denise, sur l’aire d’Aulnay.

« La loi les oblige à vivre dans un environnement hostile, qui met leur santé en danger »

Résultat : les Voyageurs sont assignés à des aires mal situées, qui les exposent « à des polluants susceptibles de causer des maladies environnementales », comme le montre la chercheuse Lise Foisneau, postdoctorante en anthropologie à l’EHESS, l’École des hautes études en sciences sociales. « Par l’imposition des lieux et des durées de résidence possibles, la loi permet désormais d’exercer une contrainte constante sur les familles, les obligeant à vivre dans un environnement hostile, qui met leur santé et celle de leurs enfants en danger », écrit-elle dans son article Les aires d’accueil des gens du voyage, une source majeure d’inégalités environnementales.

Lise Foisneau démontre que le statut des « gens du voyage » relève en fait d’une « politique de sédentarisation qui ne dit pas son nom » : « Ce statut vise, en effet, à empêcher la libre circulation des personnes, les exposant à des pathologies environnementales bien connues s’ils choisissent de persévérer dans leur mode de vie. » Cette politique, défend-elle, est « en contradiction flagrante avec l’article 13 de la Déclaration des droits de l’Homme, qui établit le droit de "choisir sa résidence à l’intérieur d’un État" ».

Pour Émile Scheitz, les bras croisés au milieu de l’aire d’accueil de Tremblay-en-France, il est temps de faire corps pour exister aux yeux des décideurs politiques. « L’enjeu désormais, pour nous Voyageurs, est d’unir nos colères éparpillées dans les aires d’accueil, pour dire qu’on ne veut plus de cette politique, qu’on ne veut plus être parqués dans des endroits où aucun humain ne veut vivre », assure-t-il. Il envisage de porter plainte contre l’État, « pour mise en danger de nos vies ».


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