Terrible poison, l’amiante reste largement utilisé dans le monde

Durée de lecture : 8 minutes

4 septembre 2017 / Moran Kerinec (Reporterre)

Interdites en France et dans plus de 60 pays, la production et l’utilisation de l’amiante perdurent dans de nombreux pays du monde. Annonçant une épidémie de maladies mortelles. Signe d’espoir : au Brésil, un tribunal vient d’en interdire la vente dans l’Etat de Sao Paulo.

  • Actualisation - Vendredi 15 septembre 2017 - La cour d’appel de Paris a annulé vendredi 15 septembre les mises en examen de neuf responsables nationaux mis en cause dans les dossiers amiante du campus universitaire de Jussieu et des chantiers navals Normed à Dunkerque (plus d’infos ici).

  • Article publié le 4 septembre 2017 :

Au Brésil, le Tribunal fédéral suprême vient d’interdire, le 24 août, la vente et la production d’amiante dans l’Etat de Sao Paulo, le plus industriel du pays. Une avancée significative qui rappelle cependant que ce produit très nuisible reste largement employé dans de nombreux pays du Sud.

On l’appelait le « minerai miracle » : résistant, isolant, ininflammable, peu onéreux… Si à la mode dans les années 1970 que la ville de Paris en a recouvert entre 30 et 40 % de ses pavés. Sans compter les HLM, les universités et les immeubles où il a été intégré aux canalisations, au ciment et aux objets du quotidien à tout-va. C’était avant que l’amiante ne se révèle une bombe à cancers à retardement. Une fois inhalées, les particules ont une période de latence de 20 à 40 ans avant de provoquer un cancer de la plèvre. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’amiante ferait 3.000 victimes par an en France, et 107.000 dans le monde. « D’ici à 2025, le bilan mortel s’alourdira jusqu’à 100.000 morts sur le territoire français », observe la sénatrice Aline Archimbaud (EELV), rapporteuse au Sénat d’une loi sur le traitement des victimes de l’amiante.

Si des mesures strictes ont été établies en France en 1997 à l’encontre de l’amiante, à l’échelle internationale, le minerai poursuit sa route mortelle : on estime à 1,8 milliard de tonnes le chiffre de sa consommation annuelle. En 2017, plus de 90 % de la production se partage entre la Russie, la Chine et le Kazakhstan, et à très moindre échelle, le Brésil. Pour ces pays, l’amiante est resté une source de revenu et de travail importante, au point d’oublier le sillon de cancers creusé depuis un siècle. En particulier en Russie, qui produit plus de la moitié de l’amiante mondial.

Quant aux contrecoups mortels des particules d’amiante, les pays producteurs ont trouvé la parade : discréditer le danger. Du côté de Moscou, aucune étude n’est publiée sur la nocivité du minerai. « En Russie, on planque. C’est plus simple s’il n’y a pas de maladie », pense savoir Alain Bobbio, le porte-parole de l’Association nationale de défense des victimes de l’amiante (Andva). Côté russe, la dangerosité de l’amiante est perçue comme un complot occidental qui vise à affaiblir l’économie de la mère patrie. Les scientifiques russes n’hésitent ainsi pas à publier des rapports pour convaincre que l’amiante n’est pas aussi mortel que l’affirment leurs confrères occidentaux. « [Les scientifiques russes] ne disent pas que l’amiante est sans danger, ils disent seulement qu’il n’est pas possible d’arriver à un consensus pour réagir », explique Bryan Kohler, le directeur du secteur santé d’IndustriAll, un syndicat international de travailleurs. Et quand il s’agit de défendre leur gagne-pain, les lobbies de l’amiante n’hésitent pas à espionner les associations qui luttent contre elles et à bloquer les résolutions internationales en défaveur du minerai (comme nous l’expliquerons dans le second volet de notre enquête, à paraître demain).

Doute entretenu par les lobbies 

Depuis que le marché européen s’est fermé à l’amiante, les multinationales qui le produisent se sont tournées vers les marchés asiatiques. « On assiste à une stratégie cynique, analyse Alain Bobbio, [les multinationales] ont redistribué leur production vers des pays en développement, telle que l’Inde. » D’après les documents fournis à Reporterre par l’association Roca (Right on Canada, un collectif d’ONG internationales fondé au Canada par Kathleen Ruff), l’Inde a importé 318.670 tonnes d’amiante en 2015, ce qui place le pays à la première place du podium des importateurs d’amiante. La même année, l‘Indonésie a importé la moitié de cette quantité (120.458 tonnes), quant au Viêtnam et à l’Ouzbékistan, ils ont respectivement importé 61.282 et 56.051 tonnes d’amiante. Au total, l’Asie absorbe en un an environ 764.000 tonnes du « minerai miracle ». La situation de la Chine est particulière : elle a produit 210.000 tonnes d’amiante, en a importé 108.895 tonnes, exporté 31.632 tonnes, et consommé 287.264 tonnes.

L’amiante dans le monde en 2015.

« [Les industriels] disent que l’Inde et le Viêtnam sont des pays pauvres qui utilisent l’amiante de façon sécuritaire, dit à Reporterre Kathleen Ruff, figure historique de la lutte contre l’amiante au Canada. C’est faux. Aucun pays au monde n’a réussi à utiliser l’amiante chrysotile de façon sécuritaire. En France, au Canada, aux États-Unis, qui sont des pays privilégiés, il y a eu des épidémies de morts à cause des maladies. » L’amiante chrysotile est le principal type d’amiante.

Mais les cancers inquiètent peu les populations asiatiques : c’est le résultat du doute entretenu par les lobbies qui distillent rapports et conférences en sa faveur, ou simplement du manque d’information. « Plus de 90 % de l’amiante est utilisé pour faire de l’amiante-ciment, explique Kathleen Ruff. L’industrie de l’amiante affirme qu’avec le ciment, les fibres ne peuvent pas s’échapper. Or, vous allez couper l’amiante-ciment avec une scie, vous allez mettre des clous, etc. À ce moment, les fibres entrent dans l’air. En Inde, des travailleurs n’ont jamais entendu le mot amiante, ils n’y connaissent rien et coupent avec des scies mécaniques les tuyaux d’amiante. Il y a de la poussière blanche sur eux, et des enfants proches qui respirent les fibres… C’est un désastre. » Un désastre d’autant plus important que, en raison du temps de latence des maladies provoquées par l’amiante, il est impossible de quantifier les victimes en Asie, même si les experts s’accordent sur l’augmentation exponentielle de leur nombre dans les années à venir.

Le commerce de l’amiante disparaît progressivement du paysage mondial 

Des inquiétudes que partage en France l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). Dans un rapport, l’INRS observe que « l’exploitation des mines d’amiante dans de nombreux pays (Russie, Brésil, Canada, notamment) et le démantèlement de structures contenant des quantités massives d’amiante (en particulier, les navires sur des chantiers asiatiques, par exemple) sans véritable politique de protection des salariés posent le problème crucial d’un déplacement pur et simple des risques vers des marchés moins protégés d’un point de vue réglementaire ». Et le rapport de poursuivre, en citant un document publié par un lobby de l’amiante : « Encore maintenant, on peut lire un Bulletin pour l’utilisation sécuritaire et responsable du chrysotile, édité par l’Institut du chrysotile canadien. Ni la Russie, premier producteur et exportateur actuel, ni la Chine, premier client identifié, ne semblent pour l’instant vouloir changer leurs réglementations en matière d’amiante. »

La mine à ciel ouvert Lac d’amiante, dans la commune de Thetford Mines (Canada), en 2010.

Mais en dépit des efforts des industriels et des pays producteurs, le commerce de l’amiante disparaît progressivement du paysage mondial. Une nette baisse de la consommation s’est amorcée dans les années 1990. Depuis son interdiction au Danemark en 1972, ce sont désormais 67 pays qui ont interdit l’amiante, soit complètement, soit sous certaines formes. « Mondialement, c’est devenu une industrie peu importante, explique Bryan Kohler, même dans les pays qui restent importants pour l’industrie de l’amiante : la Russie, le Kazakhstan, etc. Dans l’économie nationale de ces pays, ce n’est pas une industrie très importante. »

Le Brésil, qui fut longtemps l’un des acteurs majeurs de cette industrie, met lui aussi peu à peu la clé sous la porte des usines d’amiante, comme vient de l’illustrer la décision jeudi 24 août du Tribunal fédéral. Dans son rapport, l’INRS établit que « le cas du Brésil, qui reste un producteur et exportateur important, illustre bien la difficulté à laquelle sont confrontés les pays qui ont longtemps profité de l’amiante aux niveaux industriel et commercial. »

Dans le reste du monde, les États adoptent peu à peu des positions qui convergent vers une interdiction totale de l’amiante. Comme le note l’INRS : « En Europe, outre les 27 pays de l’UE, l’Islande, la Norvège, la Suisse et la Turquie ont promulgué l’interdiction. En Asie, douze États ont rejoint le rang des proscripteurs, et six en Afrique. En Amérique du Sud, l’Argentine, le Chili, le Honduras et l’Uruguay ont pris des décisions équivalentes. »


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Source : Moran Kerinec pour Reporterre

Infographie : © Moran Kerinec/Reporterre

Photos :
. chapô : De l’amiante. DR
. mine : Flickr (Région Thetford)

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