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EntretienLuttes

« Élisée Reclus ne faisait pas de hiérarchie entre les luttes »

Le géographe Élisée Reclus, ici en 1889, a été un militant socialiste puis anarchiste.

Tous les combats doivent être menés en même temps, selon Élisée Reclus, géographe libertaire, anarchiste, féministe et végétarien. Le géographe Roméo Bondon dédie un livre à la « solidarité terrestre » du penseur.

Grand voyageur, géographe visionnaire, militant socialiste puis anarchiste, Élisée Reclus (1830-1905) fut l’un des savants majeurs du XIXe siècle, dont la renommée fut comparée de son vivant à celle de Jules Verne et Alexander von Humboldt.

Après une relative éclipse au XXe siècle, ses textes font l’objet d’un regain d’intérêt — militant et académique — depuis quelques années. Dans un petit livre publié le 22 août, Élisée Reclus et la solidarité terrestre (éd. Le Passager clandestin), Roméo Bondon, lui-même géographe, présente la vie et l’œuvre de cet intellectuel avant-gardiste, agrémenté de plusieurs extraits à la tonalité écologiste.


Reporterre — Peut-on considérer Élisée Reclus comme un précurseur de l’écologie politique ?

Roméo Bondon — Il en est une racine intellectuelle assez évidente. Il faut toutefois se méfier des termes anachroniques. Si Élisée Reclus est contemporain du biologiste Ernst Haeckel, qui est à l’origine de l’écologie scientifique, le terme « écologie » était encore peu employé à son époque et pas du tout dans le sens d’écologie politique.

Pour autant, l’historien Serge Audier parle d’Élisée Reclus comme d’un « précurseur de l’éco-anarchisme ». Et, c’est vrai qu’il avait des positionnements et des pratiques par ailleurs très minoritaires au sein du milieu socialiste, en étant notamment féministe et végétarien. Certains théoriciens socialistes se prononçaient bien en faveur de la « cause des femmes », mais la particularité de Reclus était de ne pas faire de hiérarchisation entre les luttes et de penser la nécessité de mener tous les combats en même temps. Il ne considérait pas que l’émancipation des femmes procéderait naturellement de celle des travailleurs, par exemple.

Et sur les animaux, il émet des critiques avant-gardistes sur le sort qu’on leur réserve dans la société industrielle. Outre son texte fondateur À propos du végétarisme, il écrit des pages fortes contre les énormes abattoirs de Chicago et les souffrances qu’ils impliquent pour les animaux.


« L’Homme est la nature prenant conscience d’elle-même » est sans doute la citation la plus connue d’Élisée Reclus. En quoi sa manière singulière d’aborder la géographie l’a-t-elle mené vers des considérations écologiques ?

Comme beaucoup de sciences dans la seconde moitié du XIXe siècle, la géographie est alors une discipline en pleine structuration. Dans les pas de grands géographes « de cabinet » comme Carl Ritter et Conrad Malte-Brun, Élisée Reclus a un côté encyclopédiste, compile d’énormes sommes de savoirs à partir de textes d’explorateurs, de missionnaires, de naturalistes. Ce n’est pas un marginal : il est très inséré dans les réseaux de géographes et fait partie de la Société de géographie de Paris.

Illustration du lac de Sete Cidades, au Portugal, accompagnant la «  Nouvelle géographie universelle  » d’Élisée Reclus, en 1887. Wikimedia Commons/CC0/M. Raposo, T. Taylor

À côté de cela, il a aussi une approche de terrain. C’est un très grand voyageur, qui réalise des descriptions fines des milieux et des personnes qu’il rencontre. Là où l’écologie de Haeckel développe la connaissance des interactions entre les animaux et leur environnement, la géographie d’Élisée Reclus, qu’il nomme géographie sociale, y ajoute une dimension humaine et une capacité d’action des individus sur leur environnement. Elle s’intéresse aux relations entre les sociétés humaines et leurs milieux.

« Anarchiste quoique géographe, géographe quoiqu’anarchiste »

Pour Reclus, la géographie, c’est l’histoire dans l’espace, et l’histoire, c’est la géographie dans le temps. C’est pourquoi on peut qualifier sa méthode de géohistorique. Il veut mettre en lumière trois lois qu’il estime déterminantes dans l’évolution des sociétés : la lutte des classes, la recherche de l’harmonie, des humains entre eux ainsi qu’avec la nature, et la décision souveraine de l’individu.

Un certain optimisme l’amenait à penser que l’humain voulait tendre vers cette harmonie, un horizon instable, toujours repoussé, et il portait une grande attention à la liberté individuelle, qui n’aurait été complète qu’en étant partagée par toutes et tous. Il était en cela assez hétérodoxe.


Ses écrits montrent qu’il assumait pleinement l’influence de ses idées politiques sur la science et fustigeait la prétention à la « neutralité » de ses contempteurs. Encore une réflexion très contemporaine…

Il se disait lui-même « anarchiste quoique géographe, géographe quoiqu’anarchiste ». Il ne prétendait pas à la neutralité, mais travaillait avec une remarquable rigueur intellectuelle.

La géographie n’a jamais été une discipline neutre. Il ne faut pas oublier qu’elle constituait à l’époque une arme du pouvoir. Elle avait de très fortes relations avec la colonisation, notamment lorsque de prétendus déterminismes géographiques ont été mis en avant pour expliquer l’évolution des sociétés et, de là, la supposée supériorité de certaines civilisations sur d’autres.

Reclus s’est toujours inscrit en faux contre la naturalisation des processus sociaux. Comme cela a pu être rappelé récemment à la radio, l’un de ses textes sur l’Inde explique ainsi que les famines ont toujours des raisons sociales et historiques et ne sont pas une fatalité ni la conséquence des seuls événements climatiques.



Il assumait une approche sensible au monde, y compris dans son travail ?

La sensibilité a été un moteur très fort qui traverse toute son œuvre et toute sa vie. Il écrit souvent avoir été saisi par les paysages qu’il découvre, il entretient un rapport charnel, sensuel aux milieux où il évolue. Et surtout, cette sensibilité est entremêlée avec l’importance, chez lui, de l’amitié. Si la lutte, la nature, la sensibilité sont importantes, rien de tout cela n’a de sens si l’on n’a personne pour les partager, pas de liens d’affection réciproque forts. L’importance de ces liens d’amitié m’est apparue plus importante que je ne le pensais lorsque j’ai lu sa correspondance.

«  L’Homme et la Terre  » d’Élisée Reclus, avec en couverture une gravure de Deloche et de František Kupka, Librairie universelle, 1905. © BNF

Il est aussi à l’origine du concept d’entraide, que l’on connaît davantage pour être associé à Pierre Kropotkine et son livre « L’Entraide, un facteur de l’évolution », publié en 1902.

Reclus et Kropotkine se sont beaucoup fréquentés, notamment en Suisse, où ils ont été tous les deux en exil, et sont devenus amis. Ils ont forgé ensemble le concept d’entraide après avoir été très influencés par Charles Darwin et sa théorie de l’évolution. Alors que beaucoup ont insisté, après Darwin, sur la recherche de la survie individuelle comme moteur de la sélection naturelle, Reclus et Kropotkine ont souligné de leur côté le rôle également important joué par l’entraide entre individus et entre espèces pour leur survie mutuelle.

« Il en appelle à l’extension continue de l’idéal de fraternité »

Ce choix venait servir l’économie politique qu’ils défendaient, mais se nourrissait de tout ce qu’ils ont pu observer, dans leurs voyages et dans les textes de l’anthropologie naissante.


Vous publiez votre ouvrage dans la collection « Précurseurses de la décroissance ». En quoi la réflexion d’Élisée Reclus sur le progrès nourrit-elle la pensée décroissante ?

Sa critique du sort que le monde industriel réserve aux animaux en est un bon exemple : il assume qu’il existe une forme de progrès dans l’évolution de la civilisation, mais il va mettre en avant ce qu’on a en même temps perdu des sociétés plus anciennes, et notamment nos relations avec le reste du vivant.

Il écrit qu’il n’y a aucun progrès sans régression partielle, ce qu’il appelle les « régrès ». Il est important, pour Reclus, de retrouver ce lien sensible au vivant. Il regrette la perte d’une culture antérieure, où on laissait les animaux parler et où, surtout, les humains « savaient écouter ». Cela fait écho, en creux, à certains développements de la pensée du vivant aujourd’hui, lorsque Nastassja Martin et Baptiste Morizot [respectivement anthropologue et philosophe] évoquent « le retour du temps du mythe », par exemple.

Élisée Reclus n’est pas pour autant clairement anti-industriel. Il est critique d’une certaine industrialisation, d’une partie de l’urbanisation et de la transformation de l’environnement, mais peut aussi louer ces dynamiques lorsqu’elles profitent au plus grand nombre. Sa définition du progrès est centrée sur ce concept d’entraide. Pour lui, on progresse si l’on prend conscience de notre humanité solidaire, qui fait corps avec la planète elle-même. Il en appelle constamment à l’extension continue de l’idéal de fraternité au sein de la population et entre les peuples.


Il a conservé cet optimisme sur l’avenir alors même qu’il a traversé de terribles épreuves et désillusions, dont le massacre de la Commune de Paris en 1871. Où a-t-il puisé une telle opiniâtreté militante ?

Après la Commune, les milliers de morts du côté des insurgés, Élisée Reclus est emprisonné dans des conditions déplorables puis est exilé. Ce qui domine alors chez lui est le dégoût pour une humanité qu’il voit comme hideuse — ce qu’il écrit au début d’Histoire d’une montagne. Au même moment, il perd sa femme ainsi que l’enfant qu’elle portait. Se relever de tout cela paraît inimaginable, mais il le fera pourtant. Comment ?

Plusieurs choses : le travail, sa sensibilité à la montagne, aux paysages, ses filles et les amitiés indéfectibles entre exilés après le massacre de la Commune, qui ont été un soutien très important pour Reclus en Suisse. Il a témoigné d’une confiance sans cesse renouvelée dans la lutte, dans le fait qu’il n’y avait de toute manière rien d’autre à faire que de continuer à lutter, avec une sorte d’enthousiasme stoïque.

Cohabitent chez lui la satisfaction pour les petites victoires, pas à pas, gagnées sur toute forme de domination, et l’ambition de viser l’humanité toute entière. Tous ses textes finissent par un appel à la fraternité universelle, dont il est persuadé qu’elle adviendra un jour. Et nous ne pouvons rien faire d’autre que d’agir pour rapprocher cet horizon.

Élisée Reclus et la solidarité terrestre, de Roméo Bondon, aux éditions Le Passager clandestin, août 2025, 128 p., 12 euros.

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