Marjorie Keters, la syndicaliste qui met l’écologie au cœur des luttes ouvrières
Marjorie Keters, à Paris, au printemps 2026. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Marjorie Keters, à Paris, au printemps 2026. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
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Coordinatrice du Réseau éco-syndicaliste, Marjorie Keters consacre sa vie à faire émerger une écologie de classe depuis les lieux de travail. Un engagement chevillé au corps depuis son enfance dans la sidérurgie dunkerquoise.
Il est 19 heures passées lorsque Marjorie Keters pousse, avec une douceur presque hésitante, la porte d’un salon de coiffure occupé depuis plusieurs semaines boulevard de Strasbourg, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris. Des coiffeuses et esthéticiennes, originaires d’Afrique subsaharienne et pour la plupart sans-papiers, ont cessé le travail pour réclamer six mois de salaires impayés et mettre fin à une exposition quotidienne à des produits chimiques sans aucune protection.
Elle tenait à nous y emmener. Même si c’était « son » portrait. Parce que c’est exactement là que se joue ce qui l’occupe : dans ces lieux de travail où s’articulent exploitation sociale et violence environnementale.
Marjorie Keters a 47 ans. Militante CGT, enseignante au Centre national d’enseignement à distance sur un poste aménagé, elle coordonne le Réseau éco-syndicaliste, né en 2021 d’un appel de syndicalistes issus de différentes organisations. Son ambition : retisser un lien entre écologie et monde du travail. « On a oublié que les premières luttes syndicales étaient profondément écologistes, dit-elle d’une voix cristalline, ourlée d’un léger tremblement. Quand les mineurs se battaient contre le grisou, ils se battaient pour leur santé, pour un environnement sain. »
Le réseau s’est construit autour d’une méthode centrale : l’enquête ouvrière. Aller sur le terrain, écouter, documenter. Laisser les travailleurs raconter leur activité telle qu’ils la vivent. « Dans ce salon, par exemple, certaines manipulent des produits cancérogènes, parfois interdits », explique Marjorie après avoir échangé avec Katy, coiffeuse gréviste de 36 ans, enceinte de son second enfant et qui se fait un sang d’encre pour la santé de son futur bébé.
« L’écologie ne peut pas être une affaire abstraite ou descendante. Elle part des corps, de ce qu’on respire, de ce qu’on touche », affirme la militante.
Des hauts-fourneaux au chantier des JO
Quelques heures plus tôt, elle nous avait donné rendez-vous dans le square Marie-Curie du 13ᵉ arrondissement, allée Amara Dioumassi — nom d’un ouvrier mort sur un chantier des Jeux olympiques en 2023. Marjorie a cofondé le collectif qui a permis de faire inscrire son nom dans l’espace public. « C’est une manière de rendre visibles les morts du travail, de refuser qu’ils disparaissent dans l’oubli », dit-elle.
Elle semble les connaître depuis toujours, ces forçats du monde du travail et leurs vies abîmées. Marjorie Keters a grandi à Saint-Pol-sur-Mer, près de Dunkerque, à l’ombre des hauts-fourneaux du groupe sidérurgique Usinor.
Son père, Robert, était maçon-fumiste. Sa mère, Danièle, ouvrière dans le textile. Son grand-père paternel, ouvrier du bâtiment, est mort d’un cancer à 51 ans. Le jour de notre rencontre, elle porte sa veste de travail, un bleu numéroté 51. « C’est ma boussole », dit-elle, une main soutenant sa joue.
Quand elle raconte son enfance, son débit s’accélère, et ils apparaissent : les paysages industriels, les dépôts, les hangars du bord de mer. Les draps sur le fil du jardin qui séchaient blancs ou rouges — rouges quand le vent rabattait les oxydes de fer des hauts-fourneaux. La dinette dans le jardin, la pluie, et le goût de l’eau tombée dans sa petite tasse : imbuvable.
Sa mère lavait les bleus bourrés d’amiante du père à la machine, sans le savoir. La centrale de Gravelines était à seize kilomètres à vol de goéland — en classe, une pastille d’iode était distribuée en cas d’incident nucléaire : « Le danger environnemental était là, en toile de fond, tout le temps. »
Dans les années 1980, la désindustrialisation s’est abattue sur le quartier : licenciements massifs dans la sidérurgie, voisins au chômage les uns après les autres. « Quand ils craignent de perdre leur boulot, les parents sont moins attentifs aux enfants », soupire-t-elle.
Au collège, elle était malheureuse : « On se moquait de moi parce que je ne parlais pas pareil, parce que j’avais des lunettes, des dents de travers. » Mais au lycée, quelque chose se déplace — dans les luttes collectives. « Je me suis découverte révoltée », raconte-t-elle. Les grèves lycéennes de 1994 contre le contrat d’insertion professionnelle, puis 1995 et l’alliance naissante avec les salariés en grève : elle s’y est retrouvée comme un poisson dans l’eau. Elle s’est d’abord engagée à Lutte ouvrière.
« Là, j’ai vraiment compris que le lien entre santé, environnement et politique était central »
Samia Ayeb, amie de longue date rencontrée à cette époque à Dunkerque, garde une image précise d’elle : « Elle se baladait en mobylette violette avec ses sacs remplis de tracts, qu’elle distribuait de quartier en quartier. Elle parlait toujours de politique. »
Plus tard, devenue professeure dans un lycée professionnel de Noisy-le-Sec — réputé l’un des plus difficiles de Seine-Saint-Denis — Marjorie a retrouvé cet ancrage, cette colère, dans la condition de ses élèves : souvent précaires, parfois sans-papiers, qu’elle suit jusque dans leurs stages en ateliers clandestins. C’est l’époque où elle a commencé à militer à la CGT.
En 2016, la maladie a fait irruption dans sa vie. « On m’a découvert un cancer du rectum, pourtant souvent lié à la vieillesse », souffle-t-elle. Un an de traitement, un an de convalescence à Pantin, coupée du travail et des réseaux militants. Dans son immeuble, d’autres cas sont apparus. Elle a enquêté, interrogé la qualité de l’eau, l’état des canalisations. Aucune réponse. « Là, j’ai vraiment compris que le lien entre santé, environnement et politique était central. »
La maladie lui a laissé une blessure plus intime : l’impossibilité d’avoir des enfants. « C’est le drame de ma vie », dit-elle. Elle y voit un « angle mort » de la gauche : « La question de la fertilité provoquée par les perturbateurs endocriniens est complètement sous-estimée. »
Alors qu’elle était encore en convalescence, les Gilets jaunes ont marqué son retour au collectif : « J’ai reconnu ma classe sociale tout de suite, c’est ma famille qui descendait dans la rue. » Les réunions du collectif pantinois la « resocialisent » — la maladie, dit-elle, ça désocialise. À l’assemblée des assemblées de Commercy, en 2019, quelque chose s’est cristallisé : « J’ai compris que les luttes devaient partir d’en bas, de l’auto-organisation. »
De cette conviction est né, deux ans plus tard, le Réseau éco-syndicaliste.
La structure reste modeste — une poignée de militants actifs — mais elle essaime. « On ne veut pas créer une chapelle. L’idée, c’est d’irriguer les syndicats existants, de faire circuler des pratiques, des outils, des analyses. »
« Ces travailleurs, essentiels à la transition écologique, sont condamnés à perdre leur vie à mal la gagner »
Du soutien aux salariés de Grandpuits dans leur reconversion écologique jusqu’aux anciens sans-papiers d’une sous-traitante du recyclage — embauchés sans formation ni protection pour entretenir des incinérateurs et trier des déchets, dénonçant des accidents non reconnus et des atteintes graves à leur santé — le réseau avance là où d’autres ne vont pas. « Ces travailleurs, essentiels à la transition écologique, sont condamnés à perdre leur vie à mal la gagner. »
Parmi ceux pour qui ce travail a compté, Fousseyni Coulibaly, ouvrier originaire du Mali et délégué syndical CGT à la Société auxiliaire des distributions d’eau (Sade), propriété de Veolia jusqu’en 2024. Il a rencontré Marjorie dans le combat pour Amara Dioumassi. « C’est grâce à elle que je suis rentré dans l’éco-syndicalisme », dit-il.
« Je vois Marjorie comme une camarade-passerelle : elle agit pour que l’écologie devienne un sujet de débat dans nos syndicats, au nom de la dignité des personnes les plus exposées aux pollutions. » Il cherche ses mots, et poursuit : « Au fond, elle est une sorte de grande gueule discrète — même s’il y a une contradiction dans ce que je dis : elle ne parle pas fort, elle ne parle pas pour ne rien dire, mais elle agit beaucoup. Elle est de tous les piquets de grève. »
Ce qui la met en colère ? « L’impunité. Celle des décideurs. Des entreprises qui empêchent un maire de protéger l’eau de sa commune, dit-elle. Si j’étais isolée, je crois que je deviendrais folle. La réalité, c’est qu’une minorité est en train de nous tuer — de tuer la vie de façon générale. »
Avant de partir rejoindre les coiffeuses du boulevard de Strasbourg, elle confie que l’exercice la met assez mal à l’aise — elle aimerait au moins que soient cités ses camarades : Patrick Farbiaz (Solidaires), Julien Ramirez (CGT Ivry), Olivier Vinay (FSU émancipation), Lyes Chouai et Fousseyni Coulibaly (CGT de la Sade). « Il n’y en a pas un qui est plus important que l’autre », dit-elle. Quand vient le temps des photos, son regard est parfois fuyant, comme si elle guettait une ouverture pour se dérober à l’objectif. Elle n’a pas l’habitude de prendre tant de place. Pas seule.
Samia Ayeb, son amie, comprend cette gêne sans l’idéaliser : « Chez Marjo, la question de la reconnaissance se pose quand même, comme chez tout le monde. Ce qui joue surtout, je pense, c’est l’idée de ne pas trahir sa classe. »