« Mêmes droits, mêmes devoirs » : Nicole Poupinet, en lutte pour les agricultrices
Nicole Poupinet chez elle à Saint-Lô (Manche), le 9 février 2026. - © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre
Nicole Poupinet chez elle à Saint-Lô (Manche), le 9 février 2026. - © Quentin Bonadé-Vernault / Reporterre
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Statut des agricultrices, parité dans les organisations, congé maternité... Nicole Poupinet, ancienne éleveuse, a été de tous les fronts. Pionnière de la lutte, elle mène désormais son combat au-delà du milieu agricole.
Saint-Lô (Manche), reportage
La lumière froide de février filtre à travers la baie vitrée. Dans le jardin de ce joli pavillon de Saint-Lô (Manche), le vert foncé légèrement bleuté des feuilles de poireaux émerge de la terre sombre du potager. Sur la table basse du salon aux couleurs chaudes, une biographie d’Anne Sylvestre ; sur celle de la cuisine, un bol d’orangettes au chocolat maison. Nicole Poupinet, ancienne éleveuse de 73 ans au visage rond et aux yeux rieurs, est une pionnière dans la lutte syndicale pour les droits des agricultrices. Quatre décennies à batailler sur tous les fronts — et parfois obtenir à l’arraché — un congé maternité, un statut, des groupes de femmes, la parité dans les organisations.
Elle attrape le virus des luttes sociales très tôt. Toute môme, à Saint-Lô, elle trimballe des litres de lait pour la baronne qui fait travailler ses parents — son père comme ouvrier agricole à la ferme, sa mère au ménage. Une enfance à entendre sonner le téléphone installé par la propriétaire et à voir sa mère obligée de se précipiter au château. « Dès qu’un truc ne lui plaisait pas, la baronne nous engueulait. Cette relation de soumission… Je peux dire que c’est cette bonne femme qui m’a rendue syndicaliste. »
Son certificat d’études et un CAP de comptable en poche, la jeune femme se fait embaucher comme secrétaire à Godard, un magasin d’outillage. Avec sa copine Marie-Christine, proche de la CFDT, elle passe ses weekends à écumer les réunions militantes. C’est là qu’elle croise Patrice, qui deviendra le compagnon de sa vie et de ses luttes. Il est alors ouvrier agricole et proche du courant des paysans-travailleurs, opposés à l’orientation productiviste du syndicalisme agricole majoritaire dominé par la FNSEA.
Son combat d’alors, c’est d’aider les parents de son meilleur ami, un couple de fermiers expulsés de leur ferme du jour au lendemain. « Ils avaient séquestré le propriétaire, se remémore Nicole. Il y a eu un procès, mais ils ont perdu la bagarre. » Il y en aura d’autres : l’occupation de l’usine horlogère Lip de Besançon au printemps 1973 ; le Larzac en août 1973, entre 60 000 et 100 000 personnes rassemblées sur le plateau. « C’était génial, on n’avait rien à manger mais on s’en foutait, on campait ! »
Puis Patrice reprend la ferme de ses parents, à Saint-Cyr-du-Bailleul (Manche). Une petite vingtaine d’hectares, des vaches laitières, un peu de céréales, un jardin et du bois de chauffe pour améliorer l’ordinaire. Son mari a beau être féministe, Nicole réalise l’étendue de l’exploitation des femmes par l’ensemble du système agricole. « Le Crédit agricole voulait bien prêter, mais à condition que je continue à travailler à l’extérieur et que je cosigne les prêts », se souvient-elle.
La bataille pour le congé maternité
À la naissance de leur troisième enfant, en 1982, elle quitte définitivement le salariat pour s’installer à la ferme. La précarité de son statut — ou plutôt de son absence de statut — lui saute au visage. Pas de cotisations sociales, pas de retraite. « Je suis passée d’active, avec un numéro de Sécurité sociale à moi, à ayant droit de mon mari. Ça m’inquiétait. Que pouvait-il m’arriver en cas de divorce ? »
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Il y a bien la possibilité, à partir de 1985, de monter une exploitation agricole à responsabilité limitée (EARL) avec son époux. « Mais ça avait un coût. On ne gagnait pas bien notre vie. Je ne voulais pas charger. Tout est si mélangé : la famille, le travail, les enfants... » Pour celles qui se lançaient, il fallait encore batailler. « J’ai eu une copine qui a fait une EARL avec son mari. Au centre de gestion, ils leur ont dit : “Il faut qu’il y en ait un qui ait 51 % des parts et l’autre 49 %, c’est plus simple en cas de litige”. Évidemment, qui a récupéré les 51 % ? C’est l’homme. »
Alors quand la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans (CNSTP) voit le jour en 1981, il est évident que l’éleveuse sera de la partie. « Les filles, vous allez vous organiser parce que nous, on ne parlera pas à votre place », disent les hommes du syndicat. C’est ainsi que naît le groupe de femmes, avec « les copines de Vendée » et l’amie de toujours Marie-Paule Méchineau, alors éleveuse de moutons en Loire-Atlantique.
« On a mené les premiers combats ensemble, notamment pour améliorer le congé maternité des agricultrices », se souvient cette dernière. L’acquis est récent. Le décret du 27 juin 1977 a instauré 14 jours maximum d’indemnisation, avec une prise en charge à 75 % du coût du remplacement. En 1979, le congé est prolongé à 28 jours et l’indemnisation portée à 85 %. Las, le dispositif peine à s’imposer.
Au début des années 1980, moins de 25 % des agricultrices y recourent et il est massivement détourné en main-d’œuvre d’appoint pour les tâches masculines. « La bagarre pour le congé maternité avait été mise dans les priorités pour l’hiver 1985-1986 par l’ensemble du comité national », indique Marie-Paule. Mais il faut attendre la loi d’orientation agricole de 1999 pour que soit adopté le principe de prise en charge quasi intégrale du remplacement, et un décret de 2000 pour que le congé des agricultrices soit aligné sur celui des salariées — soit seize semaines.
« Mêmes droits, mêmes devoirs »
La plus grande bataille reste celle du statut. « On voulait le statut d’actif agricole pour les hommes et les femmes en agriculture, strictement identique : mêmes droits, mêmes devoirs », explique Nicole Poupinet.
À l’époque, cette dernière est secrétaire nationale de la Confédération paysanne, née en 1987 du rapprochement entre la CNSTP et la Fédération nationale des syndicats paysans (FNSP). La mobilisation est intense, mais la loi du 2 août 2005 accouche d’une souris : le statut de conjoint collaborateur. Pour les femmes de la « Conf’ », la pilule est amère. « Certes, il donnait droit à des points de retraite, mais maximum seize points par an — un truc complètement bancal. Il fallait être mariés et obtenir l’autorisation du mari. Or si les hommes voulaient bien rembourser le tracteur, leur faire payer des cotisations sociales… c’était pas gagné », soupire Nicole Poupinet.
Il faut attendre 2010 pour que soit créé le Gaec entre conjoints, qui permet aux femmes d’accéder au statut de cheffe d’exploitation aux côtés de leur partenaire, et fin 2021 pour que le statut au rabais de conjoint collaborateur soit limité à cinq ans.
Retour en 2005. Le groupe de femmes assassine ce nouveau statut d’un communiqué de presse bien énervé. Et découvre un décalage avec le reste du syndicat : « La commission retraites avait fait un communiqué de presse de son côté pour dire que c’était une vraie avancée. Des hommes disaient que les femmes allaient pouvoir mettre un peu d’argent de côté, qu’elles auraient une meilleure retraite », raconte Nicole Poupinet, encore incrédule.
Lors des réunions en non-mixité, « des hommes insistaient pour participer »
De fait, même si le syndicat est à la pointe du progressisme, certains membres traînent des pieds. « Ça dérangeait qu’on demande un groupe et des réunions en non-mixité. Des hommes insistaient pour participer. »
En témoigne aussi la bataille « très douloureuse » pour la parité au tiers dans toutes les instances du syndicat. « Ça a été très important, même s’il y a eu des grincements au début, salue Christiane Angot, ancienne éleveuse de vaches laitières à Lolif et porte-parole de la Confédération paysanne de la Manche dans les années 2000. Après sa mise en place, s’il y avait trois postes, il fallait au moins une femme. Et si l’on ne trouvait pas de femme, le poste restait vacant. Ça a fait énormément évoluer les mentalités. »
De ces années de lutte, Christiane Angot retient la « ténacité » de Nicole Poupinet. Marie-Paule Méchineau, une éternelle complice de réunions interminables et d’aventures à l’étranger au gré des congrès internationaux. « On peut rester une année sans se parler parce qu’on n’a pas l’occasion de se voir ou de se téléphoner. Puis quand on se retrouve, c’est comme si on s’était vues la veille, sourit-elle. Ce sont des liens chaleureux, qui ne se dénouent pas. »
Un sexisme encore bien présent
Depuis 2014, c’est la retraite. Nicole et Patrice ont transmis la ferme de Mayenne où ils avaient déménagé à la fin des années 1980 pour fonder un Gaec avec un couple d’amis, et se sont réinstallés à Saint-Lô. Mais l’engagement de Nicole pour les femmes se poursuit, sur un registre plus large. Elle est désormais secrétaire du Comité Manche droits des femmes, qui aide ponctuellement des femmes du département dans le besoin — « En ce moment, c’est une jeune Algérienne qui a été déboutée ». Elle joint aussi sa voix à celles de ses camarades de la chorale féministe Feminista.
Évidemment, elle garde un œil sur le groupe de femmes de la Confédération paysanne. « Je trouve ça génial qu’elles prennent ce train-là, qu’elles travaillent aussi sur la question des violences sexuelles. »
« On s’adresse à mon compagnon alors que c’est moi la cheffe d’exploitation »
Car si l’égalité en droits a progressé, un long chemin reste à parcourir pour une égalité de faits entre agricultrices et agriculteurs. Gabrielle Hervy, éleveuse de chèvres en agriculture biologique à Guilberville (Manche), subit régulièrement ce sexisme rampant. « C’est toujours les mêmes remarques, pas méchantes mais maladroites : “Bah physiquement, ça doit être dur comme métier, t’es pas bien grosse !” Ou alors, on s’adresse à mon compagnon alors que c’est moi la cheffe d’exploitation. J’ai aussi des copines bergères qui ont subi du harcèlement sexuel. »
Le groupe de femmes lui donne un espace de parole, où elle prend confiance en elle. « Nicole a mené des combats très importants : le statut, la parité… Mais il reste beaucoup de travail à faire, notamment en amont, dans l’éducation. »