« Sans les femmes, pas d’avenir pour l’agriculture »
Une éleveuse laitière bio avec ses vaches, en Loire-Atlantique. - © Maylis Rolland / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Une éleveuse laitière bio avec ses vaches, en Loire-Atlantique. - © Maylis Rolland / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Moins aidées, moins payées et invisibilisées : les agricultrices subissent des discriminations historiques, que peine à prendre en compte le gouvernement, dénonce l’autrice et militante associative Clotilde Bato. Or « sans les femmes, on ne résoudra pas la crise agricole ».
Sans les femmes, pas d’avenir pour l’agriculture. C’est le constat fait par la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, qui présentait son « plan d’action pour favoriser la place des femmes en agriculture » le 23 février au Salon de l’agriculture. On a notamment besoin d’elles pour « assurer le renouvellement des générations en agriculture », en reprenant les fermes, dit-elle. Un constat partagé par Clotilde Bato, autrice de l’ouvrage Agricultrices — Semer, nourrir, résister, sorti le 6 février aux éditions Les Pérégrines.
Cependant, celle qui est aussi présidente de l’association Notre affaire à tous et codéléguée générale de l’association d’accompagnement des fermes agroécologiques SOL déplore le manque d’ambition de ce plan gouvernemental. Qui peine à prendre en compte l’ampleur des discriminations historiques subies par les agricultrices.
Reporterre — Vous faites des constats similaires à ceux dressés dans le plan pour la place des femmes en agriculture présenté par Annie Genevard le 23 février : manque de visibilité, difficulté à s’installer, obstacle de la maternité… Qu’en pensez-vous ?
Clotilde Bato — Le plan fait beaucoup de propositions en termes de communication et de sensibilisation, il propose notamment la mise en place d’un logo sur certains produits fabriqués et produits par des femmes. Il parle aussi de l’adaptabilité des machines [poignées trop grosses, pédales trop loin pour les petites tailles, etc.] à la morphologie des femmes. Ou encore de la nécessité de travailler sur le statut juridique des agricultrices, et sur le sexisme dans le monde agricole dès la formation. Mais tout cela manque d’ambition.
Par exemple, il encourage la possibilité pour de jeunes femmes de faire des stages en troisième et en seconde dans des fermes. L’objectif est de vingt stages par an. C’est ni avec ça qu’on renouvellera les générations, ni avec ça qu’on fera changer les mentalités !
« Les agricultrices gagnent en moyenne 29 % de moins que les hommes »
Par ailleurs, il n’y a pas de budget annoncé, pas d’objectifs avancés, par exemple en termes de place des femmes dans le renouvellement des générations agricoles.
Enfin, au comité de pilotage, il n’y a aucune organisation de terrain. Certaines travaillent sur le sujet depuis plus de quarante ans, développent du mentorat, des groupes en non-mixité, du compagnonnage, des actions pour concrètement appuyer les femmes dans leur installation et dans leur parcours. Et elles ne sont pas invitées. S’il n’y a que les représentants habituels de la profession agricole, qui est majoritairement masculine.
Selon le ministère de l’Agriculture, seulement 67 % des agricultrices qui avaient droit à leur congé maternité l’ont pris en 2024. Ils attribuent cela à un problème d’information. C’est bien plus que cela, non ?
Déjà, c’est un acquis extrêmement tardif : elles n’ont obtenu un congé maternité équivalent aux autres femmes qu’en 2019. En plus, le service de remplacement [un salarié agricole vient remplacer l’agricultrice pendant son congé] ne répond pas à la demande. Quand on a la chance de trouver un remplaçant — car, déjà, il faut le trouver —, il fera des horaires de travail classiques. Or, une éleveuse avec un troupeau en plein vêlage, c’est aussi toute la nuit. Le ministère dit en avoir conscience. Mais sans mesures économiques pour trouver plus facilement des remplaçants — notamment parce que les saisonniers qui assurent ces remplacements sont mal payés — cela ne peut pas fonctionner.
Comment expliquez-vous que les femmes aient été si longtemps invisibilisées dans le monde agricole ?
C’est historique. Je suis remontée jusqu’au Moyen Âge et il y avait déjà une division genrée du travail. C’est pourquoi il y a peu de chiffres, de recensements : à cette époque, les femmes étaient considérées comme des « sans profession », des aides familiales sur la ferme. Cette notion a perduré dans le temps. Les hommes assuraient les tâches les plus valorisées, typiquement les céréales, l’élevage bovin. Les femmes étaient plutôt sur la transformation alimentaire, la gestion du foyer.
Cette invisibilisation, on la retrouve à tous les niveaux. Dans le vocabulaire : le terme « agricultrice » n’est arrivé dans le Larousse qu’en 1961. Dans les jouets : j’ai voulu acheter des Playmobil à ma fille, et le tracteur est associé à l’homme, tandis que tout ce qui est de l’ordre du mignon, comme s’occuper des petits lapins et des poules, c’est pour les femmes.
Dans la formation, beaucoup de jeunes filles m’ont raconté que dans leur lycée agricole, on leur propose d’aller s’entraîner au laboratoire de transformation alimentaire pendant que les garçons vont essayer un tracteur. Dans les syndicats agricoles, on se retrouve avec moins de 15 % de femmes présentes dans les lieux de pouvoir. Cela marche aussi pour les coopératives ou les autres organismes agricoles.
Comment cette invisibilisation se traduit-elle sur le plan économique ?
Les agricultrices gagnent en moyenne 29 % de moins que les hommes. Sur l’accès au foncier, la majorité des terres s’héritent de père en fils. Je donne l’exemple d’Estelle, dans un documentaire de France 3. Elle est agricultrice, fille aînée, mais ses parents ont transmis la ferme au fils cadet. Quand le journaliste demande pourquoi, les parents répondent : « C’est comme ça dans notre milieu. »
Elles ont aussi moins accès aux prêts, elles s’installent sur des surfaces plus petites, ont en moyenne des fermes de taille inférieure de 40 % à la moyenne nationale.
« Les femmes peuvent représenter l’avenir de l’agriculture »
Cette inégalité structurelle s’autoalimente avec la plus grande politique publique européenne, la politique agricole commune (PAC), qui représente 70 % du budget européen, quand même. Comme c’est une aide à l’hectare, plus on est grand, plus on a des aides. Par cercle vicieux, les femmes étant installées sur les fermes les plus petites, elles touchent moins d’aides, etc.
On ne les voit pas. Alors qui sont les agricultrices, finalement ?
Il y a une diversité, évidemment. Ce qui est assez marquant, c’est que l’évolution du pourcentage d’agricultrices n’a pas bougé depuis vingt ans. Au contraire, il a stagné, voire baissé. On a environ un quart de femmes cheffes d’exploitation. Mais à côté de cela, 1 agricultrice sur 4 — soit 130 000 d’entre elles — n’a pas de statut propre ou reste dans un statut précaire comme conjointe collaboratrice. Cela signifie travailler sans pleine reconnaissance, sans autonomie économique et avec des droits sociaux limités puisqu’elles ne cotisent pas, et ne cumulent pas de droits à la retraite, pas de salaire, etc. Ce chiffre est dramatique.
En faisant plus de place aux femmes en agriculture, quel modèle promeut-on ?
Face à l’urgence démographique et aux départs massifs à la retraite, les femmes peuvent représenter l’avenir de l’agriculture. Aujourd’hui, 60 % des personnes qui veulent s’installer ne sont pas issues du milieu agricole. Et parmi ces 60 %, environ un tiers sont des femmes. Il faut qu’elles arrivent à mieux s’installer.
Par ailleurs, la majorité de ces femmes s’installent sur des modèles agricoles plus durables, agroécologiques, ou en bio. Or ces modèles, et c’est scientifiquement prouvé, sont beaucoup plus résilients face aux crises. Je ne parle pas que de crise climatique, mais aussi économique. C’est le fil rouge de mon livre : les femmes ont la possibilité de changer le visage de l’agriculture.
Vous racontez aussi à quel point les groupes en non-mixité ont joué un rôle majeur pour les agricultrices. Comment se sont-elles emparées de cet outil ?
Cela part vraiment de mes expériences de terrain, notamment à l’international. J’ai découvert les groupes en non-mixité en Inde, où on appelle cela des self-help groups. J’ai vu comment, au démarrage, ce sont des groupes plutôt techniques où on vient apprendre des techniques agricoles. Puis, au fur et à mesure, en moyenne trois ans, on commence à parler du modèle économique de la ferme, de l’équilibre vie personnelle et professionnelle, de comment ça se passe avec sa famille ou avec son mari, ou la personne avec qui on est installée. C’est extrêmement émancipateur car en Inde, certaines femmes ont fini par se présenter pour être l’équivalent de maire du village.
En France, cela a commencé au niveau syndical mais désormais on en trouve de toutes sortes. Souvent, ils se créent sur une question technique, par exemple une femme m’expliquait que son groupe s’était créé au moment de la crise de la vache folle, puis peu à peu ils en viennent à revendiquer de nouveaux droits. Ils permettent aussi de briser le tabou des violences sexistes et sexuelles dans le monde agricole.
Quelles mesures urgentes permettraient-elles de vraiment faire changer les choses ?
Sans surprise, pour moi, il faut réformer la politique agricole commune. C’est un gros chantier, j’en ai bien conscience. Une grande proportion de femmes s’installe sur des modèles d’agriculture durable et des petites surfaces. Il nous faut donc une politique agricole commune qui les valorise.
Par ailleurs, beaucoup sont en reconversion, non issues du milieu agricole, donc elles s’installent assez âgées. Or la dotation jeune agriculteur n’est disponible qu’avant 40 ans, et elles ne peuvent pas en bénéficier. C’est une discrimination genrée. Il faudrait une dotation nouvel agriculteur. Et puis, il faut des mesures sociales très fortes qui nécessitent des budgets, notamment au niveau de la MSA [la Sécurité sociale agricole] et du service de remplacement.
Enfin, sur la représentation des femmes dans les lieux de pouvoir agricoles, il faudrait mettre en place des quotas à tous les étages. On ne pourra pas répondre à la crise agricole sans égalité.