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ReportageLuttes

« On utilisait des produits défrisants, des poudres décolorantes sans protection » : des coiffeuses sans-papiers en grève occupent leur salon

Les treize coiffeuses afro et esthéticiennes en grève du Sabadou & Jade Institut sont sans salaire depuis six mois.

Depuis le 3 mars, treize coiffeuses afro et esthéticiennes occupent leur salon du 10e arrondissement parisien. Sans salaire depuis six mois, exposées à des produits toxiques sans protection, elles refusent de partir.

Paris, reportage

Des photos de coiffures afro côtoient des feuilles de papier cartonné : « Grève illimitée », « occupation ». La façade du 65, boulevard de Strasbourg renvoie la lumière de l’intérieur dans la nuit. Sur la vitrine, un compteur manuscrit : quatorze jours. Nous sommes le lundi 16 mars. Depuis le 3 mars, neuf coiffeuses et esthéticiennes du Sabadou & Jade Institut et quatre coiffeurs occupent ce salon du quartier Château-d’Eau, dans le 10e arrondissement de Paris.

À l’intérieur, le salon vibre d’une rumeur joyeuse. Les sèche-cheveux sont au chômage technique, échoués sur le flanc, le fil pendant. Les flacons de vernis à ongles, de toutes les couleurs, commencent à prendre la poussière.

Sept femmes sont assises dans les fauteuils habituellement réservés aux clientes, chasuble CGT sur les épaules, et une bouteille de Champomy circule de main en main — c’est l’anniversaire de Christine Kermoal, de l’union locale CGT du Xe arrondissement, qui les accompagne. En hauteur, les têtes à coiffer font face au mur. « On peut dire qu’elles aussi, elles font la grève ! » s’amuse Cécile, l’une des grévistes, coiffeuse.

Depuis le 3 mars, 9 coiffeuses et esthéticiennes du Sabadou & Jade Institut, et 4 coiffeurs, occupent ce salon du quartier Château-d’Eau, dans le 10e arrondissement de Paris. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Toutes sont originaires d’Afrique subsaharienne. La plupart sont sans-papiers. Elles exigent le versement de leurs salaires, impayés depuis six mois, ainsi que des fiches de paie en bonne et due forme — indispensables pour constituer leurs dossiers de régularisation. Ce qu’elles décrivent, au fil des témoignages, c’est une exploitation méthodique : des journées de treize heures, des congés inexistants, un racket organisé autour de leur vulnérabilité administrative, et, chaque jour, une exposition à des produits chimiques dont elles ignoraient tout des risques.

Des promesses en l’air

Les miroirs rendent la pièce plus grande qu’elle ne l’est vraiment. Ils multiplient les visages, les pancartes, les chasubles CGT. Sur les cartons suspendus, les slogans se répondent, rivalisant de jeux de mots sur les cheveux : « La coupe est pleine », « Nos sal’hair ! », « Solid’hair avec les coiffeuses en grève », « Coiffeuses en colère marre de la gal’hair ». Fadimatou, prothésiste ongulaire venue du Cameroun en fuyant les conflits séparatistes de la région de Bamenda, revendique fièrement l’une d’elles : « “Pour nos salaires, on ne lâche rien” : ça venait un peu de moi. »

Ces derniers mois, comme ses collègues, elle a entendu les mêmes promesses en l’air. « Le patron nous disait toujours : “Les filles, patientez, j’ai quelque chose qui va tomber.” Comme s’il attendait un argent qui allait résoudre le problème, comme par un coup de baguette magique. » La décision de frapper a finalement été prise après un épisode qui a mis le feu aux poudres : la direction avait répondu à l’une des salariées qui réclamait son dû en lui suggérant de démissionner.

« On n’a pas pu dormir », raconte Fadimatou. Des travailleuses ont alors pris contact avec la CGT. Le 3 mars, elles entamaient leur grève. Ce même jour, comme par hasard, « la société a changé de gérant, le propriétaire s’est retiré », soupire Christine Kermoal. Une manœuvre classique par laquelle les employeurs tentent de se défausser de leurs responsabilités.

En hauteur, les têtes à coiffer font face au mur. «  On peut dire qu’elles aussi, elles font la grève  !  », s’amuse Cécile, l’une des grévistes, coiffeuse. © NnoMan Cadoret / Reporterre

L’employeur ne cotisait pas à l’Urssaf

Cette exploitation prend plusieurs formes. La plus éhontée : 250 euros remis en liquide chaque mois par chaque salariée pour obtenir ses fiches de paie. « Il nous disait que c’était pour payer les charges, explique Porogo, esthéticienne, qui a fui la Côte d’Ivoire et un mariage forcé. Mais il les mettait dans ses poches. Il n’avait pas l’intention de cotiser pour nous. »

Sans cotisations versées, les fiches de paie ne valaient rien. Celles qui les avaient déposées en préfecture l’ont appris à leurs dépens. « Je pensais pouvoir déposer un dossier pour être régularisée grâce à mes bulletins de salaire, mais ceux-ci se sont révélés faux », confie Katy, 36 ans, coiffeuse passionnée, originaire du Sénégal. Elle est enceinte de son second enfant. C’est en consultant un avocat, l’automne dernier, pour son dossier de titre de séjour, qu’elle découvre la mécanique : l’employeur ne cotisait pas à l’Urssaf.

Sur les cartons suspendus, les slogans se répondent, rivalisant de jeux de mots sur les cheveux. © NnoMan Cadoret / Reporterre

En octobre, la situation s’est empirée : les salaires ne tombaient plus. Pour survivre, les travailleuses s’arrangeaient avec leurs clientes. « On faisait payer la moitié à la caisse, et le reste en liquide », explique-t-elle.

« À quelle vie de famille tu veux prétendre dans ces conditions ? »

Pourtant, elles ont « tout donné » pour le salon, s’indigne Fadimatou, avec des horaires « limite esclavage ». Avant l’arrêté municipal qui a imposé la fermeture des commerces du quartier à 20 heures, les salariées racontent avoir travaillé de 10 heures du matin à 23 heures, parfois minuit, avec l’éclairage au néon et les clientes sous les casques chauffants tard le soir, six jours sur sept.

Fadimatou se souvient : « Je devais parfois accompagner mes dernières clientes pour qu’elles prennent le bus de nuit, avant de rentrer chez moi. À quelle vie de famille tu veux prétendre dans ces conditions ? » Certaines ont ainsi travaillé pendant des années environ 80 heures par semaine, pour 1 300 euros nets mensuels — moins les 250 euros rackettés.

Joint par l’AFP début mars, Christian S., propriétaire du salon jusqu’au 3 mars, niait les faits : « Tout est faux. J’ai voulu aider ces femmes et maintenant cela se retourne contre moi. »

Près de 700 substances présentes dans les produits

Ce que ces femmes ont respiré chaque jour, en silence et sans protection, est l’autre face du scandale. Dans un avis de 2017 sur les risques professionnels dans les salons d’onglerie, l’Anses recensait, pour l’ensemble du secteur, près de 700 substances présentes dans les produits ou dans l’air des locaux — parmi lesquelles une soixantaine aux effets cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques avérés : méthacrylates, phtalates, parabènes, amines aromatiques… Des mesures réalisées en 2016 en Île-de-France avaient détecté jusqu’à 42 composés organiques volatils dans un même local. Au Sabadou & Jade Institut, « aucune ventilation aux normes », déplore Doudou, qui tenait l’accueil du salon.

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Fadimatou et Katy confirment : les odeurs étaient lancinantes, « très fortes », les voisins et certaines clientes s’en plaignaient. L’espace de l’onglerie, particulièrement confiné, accueillait jusqu’à trois esthéticiennes simultanément, plus des clientes. Les coiffeuses, et leurs clientes, étaient dans la même pièce. « On était dans un environnement toxique », glisse Fadimatou.

Depuis septembre 2025, une réglementation européenne interdit dans les gels l’usage de l’oxyde de diphényl triméthylbenzoyl phosphine (TPO), substance classée CMR — cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction. « Avant la grève, on était encore en train d’écouler les stocks », dit Fadimatou. Du côté de la coiffure, Katy témoigne : « On utilisait des produits défrisants et des poudres décolorantes sans masque de protection, sans tenues de travail. Souvent ça décolorait les habits qu’on portait. » Elle dit se faire beaucoup de souci pour la santé de son bébé.

Les douanes, selon la CGT, ont été saisies pour l’importation de produits non conformes aux normes en vigueur.

Une plainte au pénal

Les grévistes se relaient pour ne jamais laisser les lieux vides — sans gréviste sur place, l’expulsion immédiate serait possible. Les nuits au salon ont quelque chose des veillées d’enfance — on se raconte des peines, on finit par rire, on s’endort tard sans vraiment l’avoir décidé. « Des fois, quand on repense à ce que le patron nous faisait, on se dit qu’on a été bêtes de le laisser — et on rigole de notre bêtise. On se dit : plus jamais ça », raconte Fadimatou. Le matin, des camarades arrivent tôt avec des croissants.

« Avant, on se sentait seuls », témoigne Doudou, qui a longtemps hésité à se rebeller. « Quand tu n’as pas de papiers, tu as peur de parler. Tu te dis : si je parle, le patron peut appeler la police. Donc tu caches ta colère. Là, on sent qu’il y a la société à côté de nous. La maire est venue, il y a des sénateurs, des journalistes. On a le droit d’être dans ce pays, de travailler, de dépasser notre colère. »

Les grévistes fêtent l’anniversaire de Christine Kermoal, de l’union locale CGT du Xe arrondissement, qui les accompagne. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Depuis le début de la grève, l’inspection du travail a contrôlé le salon, l’Urssaf a assigné l’employeur au tribunal des activités économiques pour non-paiement de cotisations sociales, et un Codaf — instance réunissant le fisc, les douanes, la police et l’inspection du travail — s’est tenu. La maire du 10e arrondissement, Alexandra Cordebard (PS), et le sénateur Ian Brossat (PCF) ont saisi la procureure de la République de Paris. La CGT prépare une plainte au pénal pour abus de vulnérabilité, et envisage une procédure aux prud’hommes.

« On a la foi, et on est prêtes à tenir le temps qu’il faudra »

Ce n’est pas une première dans l’histoire du quartier. En 2014, au numéro 57 du même boulevard, une vingtaine de salariées sans-papiers avaient dénoncé des conditions de travail indignes et des salaires qui ne dépassaient pas 400 euros mensuels. Après neuf mois de grève et quatre ans de combat judiciaire, le gérant avait été condamné à un an de prison ferme pour traite des êtres humains.

« S’il le faut, comme elles, nous resterons des mois, sourit Cécile, avant d’inviter ses camarades à poser devant notre objectif. On a la foi, et on est prêtes à tenir le temps qu’il faudra. » Jeudi 19 mars, le compteur en vitrine affiche dix-sept jours de grève.

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