Interdire le RN dans les médias ? La Belgique l’a fait, et « l’extrême droite est marginale »
Jordan Bardella et Marine Le Pen du Rassemblement national à Paris, le 17 septembre 2025. - © Bastien Ohier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Jordan Bardella et Marine Le Pen du Rassemblement national à Paris, le 17 septembre 2025. - © Bastien Ohier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Municipales — Faut-il refuser toute tribune à l’extrême droite dans les médias et dans les coalitions pour endiguer sa montée ? En Belgique, médias et politiques ont établi un tel cordon sanitaire, qui a porté ses fruits, explique le chercheur Benjamin Biard.
60 % des listes présentées par le Rassemblement national (RN) dans les grandes villes françaises se sont qualifiées au second tour des élections municipales, contre 20 % en 2020. Une progression qui ravive, en France, une vieille question : faut-il refuser toute tribune à l’extrême droite dans les médias et les coalitions pour endiguer sa montée ?
En Belgique francophone, ce débat a été tranché il y a plus de trente ans. Dès 1991, la RTBF a décidé de fermer ses antennes aux représentants de l’extrême droite. Les partis démocratiques, eux, ont commencé dès la fin des années 1980 à refuser toute alliance avec elle. Un double dispositif — politique et médiatique — que l’on appelle cordon sanitaire, et que certains observateurs français regardent aujourd’hui avec envie.
Benjamin Biard est chercheur au Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp), à Bruxelles, où il travaille notamment sur les partis et mouvements d’extrême droite en Europe. Il décrypte les ressorts, les effets et les fragilités d’un mécanisme que trente ans de recul permettent enfin d’évaluer. Sans l’idéaliser.
Reporterre — 60 % des listes RN dans les grandes villes de France se sont qualifiées au second tour des élections municipales. Un cordon sanitaire à la belge aurait-il changé quelque chose ?
Benjamin Biard — Cette question appelle un exercice de politique-fiction, je ne peux donc pas vraiment y répondre. Le cordon sanitaire médiatique n’explique pas à lui seul la marginalité dans laquelle est plongée l’extrême droite en Belgique francophone. Par ailleurs, à la grande différence de la Belgique francophone, le RN est un parti implanté en France depuis de nombreuses décennies. Décider aujourd’hui d’un cordon médiatique à son encontre aurait été contre-productif : ça aurait contribué à renforcer le discours victimaire dans lequel le RN se place déjà en partie. En Belgique francophone, l’extrême droite est marginale, peu connue. En France, le parti aujourd’hui présidé par Jordan Bardella a déjà pignon sur rue.
Plusieurs responsables politiques et personnalités médiatiques, y compris à gauche, présentent La France insoumise comme infréquentable et appellent à une forme de « cordon sanitaire inversé » en lui faisant barrage. Quel regard portez-vous sur ce discours ?
Ce positionnement m’a frappé. Ce sont pourtant des formations très différentes sur le plan idéologique : l’extrême droite partage une conception de la société particulièrement inégalitaire, quand la gauche radicale défend un projet davantage égalitaire. Le style de communication provocateur de Jean-Luc Mélenchon joue dans l’équation, tout comme certaines de ses déclarations qui ont pu être taxées d’antisémitisme. Mais ce n’est pas une raison de les confondre.
Revenons aux fondamentaux. Comment définiriez-vous le cordon sanitaire politique belge ?
Historiquement, c’est un accord conclu entre les principaux partis dits démocratiques pour refuser toute perspective d’alliance avec l’extrême droite, en campagne électorale comme au moment de former un gouvernement. Ce mécanisme est né à la fin des années 1980 en Flandre, en réaction à la percée électorale du Vlaams Blok [un parti ouvertement séparatiste et xénophobe, aujourd’hui recomposé sous le nom Vlaams Belang], qui comptait encore dans ses rangs un certain nombre de personnages sulfureux [d’anciens collaborateurs nazis ou leurs descendants directs, et des personnes ayant soutenu ou participé à l’occupation allemande de la Belgique durant la Seconde Guerre mondiale].
« En 1991, la RTBF a refusé l’accès en direct à des représentants de l’extrême droite »
Du côté francophone, il s’est concrétisé plus tardivement, dès 1993, parce que l’extrême droite s’y est développée de manière plus lente et plus limitée. La dernière signature du document fondant ce cordon sanitaire date du 8 mai 2022, une date hautement symbolique [correspondant à l’anniversaire de la capitulation nazie]. Le contexte est également important : en Belgique, le scrutin proportionnel génère notamment une fragmentation partisane telle qu’il est désormais toujours nécessaire de rassembler plusieurs partis pour former un gouvernement. Le cordon sanitaire vise ainsi à exclure l’extrême droite de toute perspective d’alliance.
Et le cordon médiatique, comment est-il né ?
Il faut remonter aux élections législatives du 24 novembre 1991, surnommées le « dimanche noir » : le Vlaams Blok remporte douze sièges à la Chambre tandis que le Front national belge de Daniel Féret en obtient un. La RTBF observe que la progression flamande a conduit un représentant de l’extrême droite à intégrer le conseil d’administration de la télévision publique flamande. Elle s’interroge aussi quant à sa responsabilité sociétale : peut-elle admettre que des propos ouvertement racistes ou xénophobes soient diffusés sur ses antennes ?
En décembre 1991, elle décide de refuser l’accès en direct à des représentants de l’extrême droite. À travers le temps, ce principe s’étend aux autres médias audiovisuels francophones, et vise plus largement les représentants de courants ou mouvements ouvertement liberticides. La presse papier, elle, n’est pas concernée par ce dispositif.
Ce mécanisme a-t-il résisté aux contestations judiciaires ?
Il y a eu des recours, oui. L’un des premiers est intervenu avant les européennes de 1994, lorsque Daniel Féret a attaqué en justice la RTBF, qui refusait au FN ses tribunes électorales. La RTBF a été condamnée au paiement d’une astreinte de 1 million de francs belges par jour si elle continuait de refuser ses tribunes électorales au FN à la veille du scrutin européen [la RTBF a finalement invité l’homme politique d’extrême droite, pour ne pas payer l’astreinte]. C’est un cas quasi unique dans l’histoire de ce cordon.
Depuis lors, la plupart des recours en justice — tant devant les juridictions judiciaire qu’administrative — ont été remportés par les médias. L’arrêt Bastien, rendu par le Conseil d’État en 1999, est décisif : il légitime l’application du cordon médiatique, considérant que la RTBF a le droit de refuser l’accès à ses tribunes électorales à des partis politiques qui ne respectent pas les principes de la démocratie.
Ce modèle peut-il inspirer d’autres pays ?
C’est très spécifique à la Belgique, cela dit, sur le plan politique, le cordon sanitaire peut se développer dans des systèmes politiques où la fragmentation partisane impose la constitution d’alliances. Longtemps, en Suède, les principaux partis dits démocratiques ont par exemple refusé de gouverner avec l’extrême droite.
Sur le plan médiatique, des médias refusent aussi de donner la parole à l’extrême droite, par exemple de manière marquée en Allemagne. Rappelons aussi que, en septembre 2025, Radio-Canada a annoncé ne plus vouloir diffuser en direct les discours de Donald Trump, en raison des fausses informations qu’il contribue à répandre. Ce n’est pas un cordon sanitaire à proprement parler, mais cela réduit la portée de discours tenus par un représentant d’extrême droite.
Plus de trente ans après, quelle est l’efficacité réelle de ces dispositifs ?
Sur le plan politique, le cordon n’a pas empêché le développement électoral de l’extrême droite en Flandre — elle a continué de progresser depuis son adoption. En revanche, jusqu’aux élections locales d’octobre 2024, jamais un parti d’extrême droite n’avait rejoint un exécutif en Belgique. C’est l’objectif initial du mécanisme, et sur ce point, il a tenu. Cela ne signifie pas que l’extrême droite n’a pas été influente. On peut observer qu’un grand nombre de propositions historiquement portées par le Vlaams Blok ont été mises en œuvre, partiellement ou totalement, par d’autres partis — de droite, mais parfois aussi de gauche. Son empreinte sur les politiques publiques est bien réelle. Elle n’a simplement pas pu les mettre en œuvre elle-même.
Sur le plan médiatique, l’effet est plus net. Le cordon produit deux effets : il réduit la visibilité des partis d’extrême droite en Belgique francophone et évite toute forme de normalisation de ceux-ci. Aucune chaîne n’offre de tribune pendant plus d’une heure à un représentant de l’extrême droite, comme peut le faire CNews en France. Ces deux effets restent importants, même si le développement des réseaux sociaux les affaiblit — la grande majorité des jeunes s’informant politiquement via ces canaux.
Vincent Bolloré est entré au capital d’un média belge, le site en ligne 21News. C’est une brèche ?
21News reste pour l’instant un média à faible notoriété. On est loin de la visibilité de CNews. Mais la question de fond est réelle : verra-t-on un investissement massif de Vincent Bolloré ou d’autres personnalités — je pense par exemple à Pierre-Édouard Stérin [un milliardaire français ultraconservateur] — dans des médias ou des think tanks qui pourraient accroître la légitimité ou la circulation des idées d’extrême droite, voire contribuer à la naissance d’un parti structuré du côté francophone ? C’est un point de vigilance. Pour l’heure, la société civile joue un rôle important dans le maintien de ce dispositif : les mouvements antifascistes et une multitude d’associations sont très attentifs au respect du cordon médiatique, et réagissent rapidement lorsqu’un média donne la parole à un représentant d’extrême droite, même dans la presse papier.
Quel est le principal défi pour l’avenir de ces mécanismes ?
C’est la croissance électorale de l’extrême droite elle-même. Aux élections européennes de 2024, le Vlaams Belang est devenu le premier parti de Flandre en nombre de voix. Plus il grandit, plus la tension autour du maintien du cordon s’intensifie. C’est probablement le principal défi. En Belgique francophone, le cordon sanitaire médiatique me semble pour l’heure moins soumis à des tensions, même si la légitimité de ce mécanisme est parfois questionnée. On l’a particulièrement vu lorsque la RTBF a décidé de diffuser le discours d’investiture de Donald Trump avec un léger différé le 20 janvier 2025.
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