Tamara Klink, la navigatrice qui s’est laissé emprisonner par les glaces
La navigatrice brésilienne Tamara Klink. - © Tamara Klink
La navigatrice brésilienne Tamara Klink. - © Tamara Klink
La navigatrice brésilienne Tamara Klink s’est laissé emprisonner dans les glaces de l’Arctique pendant huit mois. Cette expérience, qu’elle raconte dans un livre à paraître, l’a amenée à repenser sa place dans l’écosystème.
L’époque aime les aventuriers. En podcast, en documentaire, en bande dessinée, partout affluent les récits de leurs épopées au grand air, toujours plus lointaines, toujours plus longues, dans des conditions toujours plus extrêmes. Aventurière, Tamara Klink l’est. Mais d’un genre rafraîchissant : ce qui l’anime, raconte-t-elle, c’est moins la volonté de cumuler les exploits que de montrer que « l’abondance des ressources n’est pas la réponse ». Que la lenteur, la déconnexion et le dénuement — lorsqu’il est choisi — peuvent être un moyen de mieux « savourer » l’existence.
Plus jeune navigatrice brésilienne à avoir traversé l’océan Atlantique en solitaire, à 24 ans ; première femme à avoir passé un hiver en solitaire dans l’Arctique, après avoir volontairement laissé son bateau se faire prendre par les glaces, à 27 ans ; plus jeune femme à avoir traversé le passage du Nord-Ouest à la voile, l’année suivante… À même pas trente ans, Tamara Klink a déjà battu de jolis records.
Ils lui valent une certaine notoriété, décelable aux 700 000 personnes qui la suivent sur les réseaux sociaux. Au Brésil dont elle est originaire, son dernier livre, Bom dia, inverno [Bonjour, l’hiver, à paraître en France d’ici la fin de l’année], dans lequel elle raconte son récent hivernage au Groenland, caracole en tête des ventes.
L’arrogance ne semble pas pour autant s’être frayé une place dans sa personnalité. Sur les quais parisiens où on la retrouve, en marge d’une des conférences où elle est régulièrement invitée à raconter ses expériences en mer, elle arrive tout sourire, une doudoune corail élimée sur le dos.
« Je ne me sens pas spéciale »
À son bras, une minuscule valise, ornée d’un autocollant en forme de sardine — un clin d’œil à son bateau, Sardinha, baptisé en hommage à ce poisson très petit, mais voyageant très loin. « Je ne me sens pas spéciale », promet la navigatrice, qui juge « contreproductif » le fait de taxer ses aventures d’« extraordinaires ».
« Je suis juste un exemple parmi des milliers d’autres qu’il pourrait y avoir », dit-elle. Qualifier les accomplissements des femmes en pleine nature d’« exceptionnels », « c’est ce qui a longtemps été utilisé pour nous interdire l’accès à la mer et au danger ».
Tamara Klink a grandi à São Paulo, dans un milieu « plutôt aisé », entourée de deux sœurs, d’une mère photographe naturaliste, et d’un père explorateur — il a notamment été le premier homme à traverser l’Atlantique sud à la rame, en 1984.
« Il était connu pour ses navigations, mais assez absent. Quand il revenait, il nous racontait ce qu’il avait vu : des géants qui vivaient sous l’eau et qu’on appelait des baleines, des oiseaux qui pouvaient faire le tour de la planète sans battre des ailes, des tempêtes si fortes qu’on pouvait s’envoler… J’avais envie de vivre ça un jour », raconte-t-elle.
Durant l’été austral, la famille l’accompagnait parfois en Antarctique. Tamara Klink y a forgé son goût des icebergs et de l’écriture : « Ma mère nous obligeait à écrire des carnets de bord. Même ma petite sœur, qui ne savait pas écrire, dessinait ce qu’elle voyait. Ma mère les mettait dans notre bibliothèque de bateau, à côté des livres des gens qu’on considérait comme importants. C’était une manière de nous dire que nous avions nous aussi une histoire, et qu’elle était importante. »
« Si je voulais le faire aussi, il fallait que je fasse mon propre parcours »
Pour autant, son père s’est appliqué à ne pas lui servir de marchepied vers la voile. « Quand j’avais douze ans, je lui ai dit que je voulais être navigatrice. Je lui ai demandé s’il pouvait me prêter son bateau, il m’a répondu : “Jamais de la vie !” »
« Il m’a dit que la meilleure aide qu’il pouvait me donner, c’était de ne rien me donner du tout, poursuit-elle, ni argent, ni contact, ni conseil. Lui avait mis trente ans à trouver un bateau. Si je voulais le faire aussi, il fallait que je fasse mon propre parcours. »
C’est dans les livres qu’elle dit avoir trouvé ses « meilleurs profs » : Bernard Moitessier, notamment, navigateur connu pour avoir abandonné une course qu’il était sur le point de gagner par dégoût du « monde moderne » qui « piétine » l’âme.
« C’est pour le lire que j’ai appris le français », raconte-t-elle. Apprentissage parachevé lors de ses études d’architecture navale à Nantes, où elle s’est aussi davantage formée à la voile : « Tous les weekends, j’allais dans les ports, ou sur des groupes Facebook, pour demander aux gens si je pouvais les aider à faire des convoyages. »
Un bateau troué « au prix d’un vélo »
Son premier saut dans la navigation en solitaire a été fait en 2020, juste avant la fin de ses études. Grâce à ses économies, elle a pu mettre la main sur un bateau de huit mètres de long en déliquescence, racheté « au prix d’un vélo » à un propriétaire séduit par ses projets.
Après un mois à réparer ses trous dans la coque, grâce à l’aide de marins rencontrées sur les pontons, elle est partie vers Dunkerque, par-delà l’irascible mer du Nord, puis à Paraty, au Brésil, via l’Atlantique sud.
L’idée « d’hiverner » seule au Groenland, enserrée dans la mer gelée de la baie de Disko, en 2024, est née de son envie « de passer le maximum de temps en mer sans s’arrêter ». « J’avais aussi envie de savoir qui j’étais quand il n’y avait plus personne autour, explique-t-elle. Quand je suis seule en bateau, mon identité n’est plus définie par mon nom de famille, ni mon genre, ni mon apparence physique, mais par mes gestes. C’est comme si je pouvais à nouveau être enfant. »
Pendant huit mois, Tamara Klink a vécu entourée de banquise, les cils gelés, bercée par le chant des icebergs crissant les uns contre les autres, à contempler les nuages, boire de la neige fondue et guetter les renards polaires, les phoques et les ptarmigans gravitant autour de son navire.
Au cœur de l’hiver, le soleil a disparu. Pendant trois mois, elle a vécu quasi entièrement de nuit, avec pour seules lumières celles de la lune, des étoiles et des aurores boréales. « Je voyais juste, une heure par jour, une petite clarté dans l’horizon. »
L’expérience l’a déroutée au point d’en oublier son âge — 27 ans —, le jour de son anniversaire. Elle refuse pourtant de la qualifier d’« extrême » : « Ma vie dans les glaces était beaucoup moins extrême que la vie en ville, à passer des journées entières devant des écrans, sans regarder le ciel, en ignorant les saisons. »
« En passant à travers la glace, ma biomasse entrerait dans un cycle »
Des moments durs, il y en a eu : un jour, alors qu’elle était partie marcher à quelques kilomètres de son bateau, un morceau de banquise a rompu sous elle. Elle a senti l’eau glacée infiltrer ses bottes, le froid commencer à paralyser ses jambes. Par -28 °C, l’hypothermie est vite arrivée. À la force de ses bras, elle a réussi à se hisser hors de l’eau, avant de regagner son bateau.
Tutoyer la mort l’a poussée à réévaluer sa place dans l’écosystème, à ne plus se percevoir que comme un de ses rouages : « Je voyais que la vie ne faisait que changer de locataire. En passant à travers la glace, ma biomasse entrerait dans un cycle. Ma vie appartiendrait à un poisson, puis à un corbeau, à un renard, peut-être après à des mouches ou un requin… Mais elle ne se terminerait jamais. »
Frugalité et émerveillement
De ce voyage, Tamara Klink a conservé une certitude : « C’est dur d’être heureux dans un environnement d’abondance. » Pour s’occuper, elle ne pouvait que marcher sur la banquise, lire des livres, dessiner, écrire des poèmes, ou écouter les quelques chansons qu’elle avait téléchargées avant de partir, grâce au peu d’énergie produite par son éolienne de bord.
« Je les écoutais avec beaucoup d’attention, se rappelle-t-elle, en essayant d’imaginer les musiciens dans leur studio, en réfléchissant aux paroles, au pourquoi de chaque rime… Chaque livre m’imprégnait énormément. Je rêvais des personnages et lisais très doucement, pour rester plus de temps avec eux. »
Dans la frugalité, la navigatrice dit avoir rappris à s’émerveiller des choses ordinaires : « Quand on a accès à une ressource à l’infini, on ne peut pas la savourer. On a toujours l’espoir que la prochaine chanson sera mieux, que le prochain voyage sera plus intéressant, que notre prochain copain sera plus attirant… On ne fait que regarder ce qui nous manque, sans jamais se satisfaire. »
Pas besoin d’être allée au Groenland pour prendre conscience de cela, reconnaît-elle. « Mais c’est là-bas que je l’ai senti. Passer le maximum de temps possible sans argent, être sans téléphone, regarder le ciel, ce sont mes manières aujourd’hui de revivre ce que j’ai vécu en hivernage. »
« J’arrive à intéresser des gens qui ne sont pas sensibles à l’environnement. »
Cette année, la jeune navigatrice s’est impliquée de manière plus directe dans des mobilisations écologiques. Notamment celui pour la protection du krill antarctique, un crustacé vital pour les espèces du continent, exploité pour confectionner des compléments alimentaires et de la nourriture pour les poissons d’élevage.
Aux côtés d’activistes et de scientifiques, elle a participé cet hiver, en tant que skippeuse, à une expédition d’Under the Pole, afin de militer pour la création d’une aire marine protégée dans la zone la plus fréquentée par les chalutiers industriels. « À travers le sujet du voyage, j’arrive à intéresser des gens qui ne sont pas sensibles à l’environnement », dit-elle.
Jamais trop loin de la banquise, elle compte retourner naviguer, cet été, sur les rives de l’Arctique. Ces expéditions sont aussi une manière, pour elle, de rendre compte de la brutalité avec laquelle le changement climatique se manifeste dans la région.
Lors de sa traversée du passage du Nord-Ouest à la voile, à l’été 2025, elle a suivi les traces de l’explorateur Roald Amundsen, premier humain à avoir navigué, il y a 120 ans, dans ce couloir glacé reliant l’Atlantique au Pacifique. « Les noms des cailloux étaient les mêmes, mais rien de ce que je voyais ne ressemblait à ce qu’il décrit dans son livre, retrace-t-elle. Lui raconte être bloqué par les glaces, devoir attendre des jours pour passer… Moi, j’étais en t-shirt sur mon bateau. Il faisait super beau, et il n’y avait aucune trace de glace autour de moi. »
Les personnes qui liront son récit dans 120 ans seront-elles frappées par le même sentiment d’étrangeté ? Elle a dit « bonjour » à l’hiver. Celles à qui elle a ouvert la voie lui diront peut-être au revoir.