Comment nos pilules anti-âge risquent de détruire le « dernier endroit sauvage sur Terre »
Le krill suscite des appétits sous une tout autre forme : celle des petites gélules rouges et huileuses, prisées pour leur teneur élevée en oméga-3 et leurs supposés effets anti-âge. - © Camille Jacquelot / Reporterre
Le krill suscite des appétits sous une tout autre forme : celle des petites gélules rouges et huileuses, prisées pour leur teneur élevée en oméga-3 et leurs supposés effets anti-âge. - © Camille Jacquelot / Reporterre
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Les navires industriels s’élancent sur le continent blanc à la recherche d’un crustacé, le krill, dont on fait notamment des compléments alimentaires. Une hérésie environnementale, dénoncent des ONG.
Rendre notre peau plus éclatante, notre cœur plus vigoureux et notre cerveau plus alerte justifie-t-il de menacer le dernier coin sauvage de la planète ? C’est la question que pose l’exploitation du krill antarctique (Euphausia superba), clé de voûte de la vie sur le continent blanc, et sur lequel se rue un nombre grandissant de navires-usines.
Dans les eaux glacées de l’océan Austral, ces petits crustacés translucides se meuvent en essaims compacts, pouvant s’étendre sur plusieurs dizaines de kilomètres. De nuit, ces nappes se font bioluminescentes, faisant jaillir des feux d’artifice bleutés au pied des icebergs. Les léopards de mer, albatros à sourcils noirs et poissons-lanternes qui les croisent n’ont qu’à ouvrir la bouche pour les gober. Sans krill, toute la chaîne alimentaire de l’Antarctique se disloquerait.
Plus d’un quart des espèces du continent en dépendent. Certaines, comme les baleines à bosse, les baleines de Minke, les phoques crabiers et les manchots Adélie, s’en nourrissent exclusivement.
Un marché juteux
Sous nos latitudes, le krill suscite des appétits sous une tout autre forme : celle des petites gélules rouges et huileuses, prisées pour leur teneur élevée en oméga-3 et leurs supposés effets anti-âge. Sur les flacons et les blogs « bien-être », on vante leurs vertus pour le cœur, le cerveau, les articulations, les yeux, le derme… Apparus sur les étals en 2003, ils sont est en pleine croissance : +13,1 % entre 2020 et 2027, selon des données prévisionnelles obtenues par l’ONG Changing Markets, qui a consacré un rapport à ce juteux marché, estimé à environ 300 millions de dollars à travers le monde.
Avec les États-Unis et la Chine, l’Europe — et notamment la France — sont des débouchés clé de l’huile de krill, signale à Reporterre la directrice de Changing Markets, Nusa Urbancic. D’après l’analyse de l’ONG, près de la moitié des 21 plus gros distributeurs européens commercialisent ce complément alimentaire.
Parmi eux : les mastodontes français de l’agroalimentaire E.Leclerc et Carrefour — ce dernier en proposant quinze références différentes. Aux côtés d’Intermarché et de Casino, Carrefour et E.Leclerc exploitent également le krill de manière indirecte, en commercialisant des saumons d’élevage nourris avec la farine du crustacé (qui leur donne leur couleur rosée). Un autre usage majeur du krill, dont on fait aussi de la nourriture pour animaux de compagnie.
D’autres géants de la distribution française tirent parti de la pêche au krill, d’après les recherches de Reporterre. Sur le site de la filiale France d’Amazon — premier site d’e-commerce du pays —, on retrouve plus de 300 compléments alimentaires à base d’huile de krill ; sur celui de Cdiscount (deuxième plateforme de commerce en ligne), une trentaine…
Le 30 janvier, Rakuten (ex-PriceMinister) référençait encore une cinquantaine de produits à base d’huile de krill sur son site. Le 2 février, en réaction à un mail de Reporterre s’enquérant des raisons de ce choix, le service presse de l’entreprise nous a informés qu’elle avait décidé « de retirer de la marketplace les produits à base d’huile de krill. »
Ces compléments sont également bien implantés en pharmacie, via notamment les produits Vit’all+, Nutrixeal, Oemine, Aragan, ou encore ceux du laboratoire français Arkopharma, qui compte 11 000 points de vente dans l’Hexagone.
Des pompes qui « aspirent » le krill en continu
La compatibilité de ce marché avec la bonne santé de l’Antarctique interroge scientifiques et militants écologistes. Les règles de la pêche au krill sont fixées par la Convention sur la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR, se prononce kammelar). Son fonctionnement est unique : une fois que les captures totales des bateaux ont atteint un certain seuil, fixé à 620 000 tonnes, la saison est suspendue. Tous les bateaux doivent quitter la zone.
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Le problème, pointent plusieurs experts, est que cette gestion au premier arrivé, premier servi encourage les armateurs à intensifier leurs méthodes. Quatorze navires, sous pavillons chilien, chinois, norvégien, sud-coréen et ukrainien, sont aujourd’hui autorisés à pêcher dans la zone. Il ne s’agit pas là de pittoresques petits bateaux de pêche, mais de véritables usines flottantes, dotées pour la plupart de pompes qui aspirent le krill en continu.
Le géant norvégien Aker BioMarine — responsable de 65 % des prises, et 80 % de la production d’huile de krill — possède quatre navires de 92 à 167 mètres de long, dont certains sont dotés d’une salle de gymnastique, d’un sauna et d’un cinéma « pour le plaisir de l’équipage ». Une nouvelle unité devrait rejoindre sa flotte en 2026. La Chine a également annoncé, en 2025, le lancement d’un nouveau bateau de 139 mètres de long. Ces navires sont capables de traiter 1 000 tonnes de krill par jour, soit l’équivalent « de ce que mangent 2 000 baleines à bosse », signale à Reporterre Dominik Bahlburg, chercheur à l’institut Alfred-Wegener pour la recherche polaire et marine.
Des captures multipliées par six
Résultat : en vingt ans, les captures ont été multipliées par six. L’année dernière, pour la première fois, le seuil annuel de 620 000 tonnes a été atteint dès le mois d’août. Plus alarmant, les captures tendent à se concentrer autour de la péninsule Antarctique (la zone la plus au nord du continent) dont l’abondance en krill attire pléthore de mammifères marins, manchots Adélie, manchots à jugulaire, manchots papous et gorfous dorés… qui se retrouvent en compétition avec les navires de pêche.
« Le problème, ce n’est pas juste qu’ils ciblent la même nourriture, mais qu’ils le font au même endroit, et au même moment », explique Matthew Savoca, chercheur au laboratoire marin de l’université Stanford et spécialiste du sujet. Des négociations avaient été lancées, au sein de la CCAMLR, pour forcer les bateaux de pêche à répartir leurs efforts sur une zone plus large. Ce projet a échoué en 2024, sous la pression de la Chine et de la Russie. Cette dernière a récemment investi 45 milliards de roubles (environ 500 millions d’euros) pour développer sa pêcherie de krill.
« On pêche en terrain inconnu »
L’arrivée de nouveaux navires en Antarctique risque d’accentuer ce phénomène de concentration. Soit la CCAMLR cédera aux demandes des industriels, et augmentera les quotas ; soit les quotas resteront au même niveau, mais seront pêchés sur une période encore plus courte. Quoi qu’il en soit, « la pression de pêche va augmenter », assure Dominik Bahlburg. Avec quels effets sur la vie en Antarctique ? « On ne comprend pas entièrement les mécanismes des populations de krill que l’on cible, poursuit le chercheur. On pêche en terrain inconnu. »
Dans la revue scientifique Nature Communications, Matthew Savoca et six autres spécialistes de la vie marine affirmaient, en 2024, que les populations actuelles de krill ne pouvaient pas soutenir « à la fois l’expansion de la pêche et le rétablissement des populations de baleines à leur niveau d’avant la chasse ». « Nous sommes à un point de bascule, explique le chercheur. Si nous n’y prêtons pas attention maintenant, la situation pourrait rapidement dégénérer en crise. » A minima, dit-il, la pêche devrait être répartie sur une zone beaucoup plus vaste.
Un risque accru de collision mortelle
La présence des navires augmente par ailleurs la pollution sonore, qui perturbe la faune aquatique. Elle accroît également le risque de collision mortelle. En 2023, une équipe de Sea Shepherd Global a observé deux navires pêchant au milieu d’un « pod », un rassemblement d’une centaine de rorquals communs. Un an plus tard, deux baleines à bosse ont été tuées, et une gravement blessée, par un navire d’Aker BioMarine.
Ajoutez à cela le fait que les populations de krill contribuent à réguler le climat — la chute de leurs crottes chargées en carbone piègerait 23 millions de tonnes d’équivalent CO₂ dans les abysses chaque année, soit l’équivalent des mangroves —, et l’on peut se demander si le jeu en vaut la chandelle. D’autant que le petit crustacé pâtit déjà de l’acidification de l’océan et de la fonte des glaces, sous lesquelles se trouvent les algues dont il se nourrit.
« On menace le krill pour les raisons les plus inutiles qui soient »
Reporterre a sollicité tous les fabricants et distributeurs cités dans cet article. Seule une minorité a répondu à nos questions. Parmi eux, le laboratoire Nutrixeal, dont le dirigeant Guillaume Biola nous a écrit que les quotas de krill correspondaient à moins de 1 % de la biomasse, qu’ils ne « priv[aient] donc pas les baleines de leur alimentation naturelle » et n’avaient « aucun impact significatif sur l’écosystème ». Il met également en avant les efforts « très réels » de son fournisseur Aker BioMarine, notamment son utilisation de filets filtrants.
Le responsable du développement et de la recherche d’Oemine, le docteur Paul Dupont, défend également la « qualité » de l’huile de krill d’AkerBio Marine, qui serait prélevée « avec contrôle de tous les instants ». L’huile du géant norvégien, précise-t-il, est certifiée MSC et « Friend of the Sea ». Ces deux labels relèvent du « greenwashing », selon Nusa Urbancic — Changing Markets ayant montré qu’ils étaient parfois accordés à des acteurs de la surpêche, ou des flottes capturant des espèces non ciblées en grande quantité.
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« On ne va quand même pas détruire le dernier endroit sauvage sur Terre pour avoir un saumon plus rose et des pilules anti-âge qui nous permettent de correspondre aux standards de beauté sur Instagram ! » dénonce de son côté Camille Étienne.
L’activiste écologiste vient de passer un mois sur les rives de la péninsule Antarctique, à bord des voiliers de la Team Malizia et d’Under the Pole. « Je n’ai jamais vu un endroit comme ça, où les animaux sont partout et n’ont pas peur de nous. Et on le menace pour les raisons les plus inutiles qui soient. Le krill, on ne nourrit pas le monde avec. »
Aire marine protégée et moratoire
L’équipe de scientifiques et d’activistes réunis par Team Malizia et Under the Pole milite pour la création d’une aire marine protégée, « Domain 1 », dans la zone la plus fréquentée par les navires de pêche. Le projet végète depuis neuf ans dans les tiroirs de la CCAMLR. Une pétition a été lancée afin que la France, entre autres, se saisisse du sujet d’ici la prochaine réunion de la CCAMLR en octobre.
L’enjeu est explosif sur le plan diplomatique : en octobre, un biologiste ukrainien a été arrêté et accusé de « haute trahison » par le régime de Vladimir Poutine, au motif qu’il aurait nui à la pêche russe au krill en défendant, au sein de la CCAMLR, une restriction des captures.
Changing Markets et la coalition Antarctic Avengers, constituée en juin sous la houlette de l’océanographe Sylvia Earle, appellent à un moratoire. « Cette pêcherie ne devrait pas exister », estime Nusa Urbancic. Au Royaume-Uni, où est établie l’ONG, le secteur de la distribution commence lentement à bouger. Holland & Barrett, une chaîne spécialisée dans le bien-être, s’est engagée à cesser progressivement ses ventes de compléments alimentaires à base de krill.
Du côté des distributeurs français, Carrefour, E.Leclerc, Amazon et Cdiscount, sollicités, n’ont pas répondu à nos questions.