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EnquêteClimat

L’Antarctique livré au tourisme de masse et à la pêche industrielle

Voyageurs en Antarctique, en 2009.

Les ressources de l’Antarctique sont déjà abondamment exploitées. Le continent attire un nombre grandissant de touristes. Et l’océan austral abrite l’un des organismes les plus prisés au monde : le krill. [2/4]

Vous lisez la partie 2 de l’enquête « L’Antarctique, terre de convoitises ». La partie 1 est ici, la 3, ici.



• Cette enquête est diffusée en partenariat avec l’émission La Terre au carré, de Mathieu Vidard, sur France Inter.



Croisières au large des icebergs, survols express jusqu’au pôle Sud, expéditions « à la façon » des explorateurs Shackleton ou Bellingshausen, bivouacs sous les aurores australes, éclipses solaires... Les plaquettes touristiques pour le « continent intact » rivalisent de formules. Durant l’été austral 2021-22 [1], 23 023 curieux ont foulé le sol du continent et 574 personnes se sont offert un survol et un bivouac au pôle Sud. C’est environ 75 % de moins que lors de la dernière saison avant le Covid-19, avec ses 74 000 visiteurs annuels.

Si le Covid-19 a fait fondre ce florissant marché — près de 2 milliards d’euros —, les expéditions reprennent. Lors de la dernière saison, les Américains, suivis de près par les Allemands et les Français, sont revenus en force, contrairement aux Chinois, en raison de la pandémie. En 2018, 1 touriste austral sur 6 venait de Chine. Autorisé depuis vingt ans, le tourisme est réglementé par le protocole de Madrid, et une Association internationale des voyagistes antarctiques (IAATO) regroupe l’ensemble des acteurs du secteur. Et celui-ci pourrait vite bondir.

« Le nombre de touristes devrait dépasser 100 000 individus à moyen terme, selon Claire Christian, directrice de la Coalition Antarctique et océan austral (Asoc). Il est important de renforcer l’encadrement de cette activité. » Objectif : plafonner le nombre de touristes autorisés à débarquer, une mesure qui n’est pas à l’ordre du jour d’un secteur qui a vécu deux saisons blanches. Les voyagistes, eux, en ont profité pour s’équiper : d’après Claire Christian, il y aurait actuellement quarante navires d’expédition prêts à entrer en service en 2023.

Lire aussi : Étudier les pôles sur un paquebot de luxe ? Le malaise des scientifiques

Ces passages présentent pourtant un risque pour l’environnement. Les professionnels du secteur assurent pourtant avoir mis en place des mesures drastiques, la manne dépendant en effet d’un continent préservé. La plupart des bateaux ne débarquent pas les touristes et quand ils le font, c’est uniquement sur la péninsule antarctique et avec les plus grandes précautions (pas plus de 100 visiteurs à la fois, bottes désinfectées, équipements réservés) pour éviter l’intrusion d’espèces étrangères à l’écosystème. Cela n’empêche pas une perturbation des milieux sauvages.

« Les touristes débarqués vont piétiner au même endroit, dans la péninsule antarctique. Résultat : on y a décelé de la flore qui n’a rien à faire là », déplore Laurent Mayet, fondateur du groupe de réflexion le Cercle polaire. « Nous voudrions restreindre les zones ouvertes à la présence humaine et définir des sites de référence, vierges de toutes visites, qui pourraient servir d’étalon. Cela aiderait les scientifiques à évaluer les impacts du tourisme », dit Claire Christian, de l’Asoc.

Expédition à bord du Silversea Silver Cloud vers les îles Shetland du Sud et la péninsule Antarctique, en mars 2019. Flickr/CC BY 2.0/Gary Bembridge

Les naufrages constituent un autre risque lié au tourisme : en 2007, le navire Explorer a percuté un iceberg avant de sombrer. Des navires scientifiques russes ont dévié leur route pour secourir les 154 personnes à bord. Contre les risques réels de marée noire, les croisiéristes les plus riches investissent dans des propulsions moins polluantes, comme la compagnie du Ponant et son Commandant Charcot propulsé au gaz liquéfié.

Krill et pêche à gogo

C’est dans ses eaux, à 1 °C, qu’une dizaine de pays ratissent ses fonds marins. Les ressources maritimes de l’océan austral sont phénoménales, on y trouve du poisson (légines, poissons des glaces, calamars, etc.) et du krill.

Ce tout petit crustacé est l’or translucide des eaux australes. Il est à la base de la chaîne alimentaire de tout l’écosystème marin de l’Antarctique et sert de principale source de nourriture aux baleines, phoques et manchots. Mais ses qualités nutritionnelles — il est très riche en oméga 3 — intéressent grandement les humains. Une fois pêché, le krill est vendu sous forme d’huile, de compléments alimentaires, il entre dans le menu de base des saumons norvégiens lesquels finissent dans notre assiette ou dans la gamelle du chat, comme l’explique le rapport Krill, Baby, Krill de la fondation Changing Markets.

Les pêcheries en Antarctique sont encadrées par la Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR), l’organisme officiel qui gère les pêcheries en Antarctique. Il y a dix ans, son comité scientifique a évalué la biomasse de krill à plus de 60 millions de tonnes et c’est sur cette base que la capture est réglementée à un niveau de « déclenchement » de 620 000 tonnes (1 % du gisement inexploité) réparties sur quatre régions du sud-ouest du continent. Une base amenée à évoluer avec le changement climatique en cours.

Les navires sont surveillés en temps réel. Quand le seuil de déclenchement est atteint, la saison est terminée et les navires doivent immédiatement quitter la zone de pêche. Mais depuis quelques années, Keith Reid, l’un des responsables scientifiques de la CCAMLR, s’inquiète : « La pêche se déroule à proximité immédiate de zones d’alimentation d’animaux tels que les baleines et les manchots. Et l’analyse des activités de pêche suggère des pratiques de transbordement [transfert en mer des produits de la pêche entre deux bateaux] sur des cargos congélateurs qui permettent d’agir en toute opacité. »

Avec deux tiers des captures mondiales, la compagnie norvégienne Aker BioMarine domine le marché, suivie par les entreprises chinoises, sud-coréennes, chiliennes et russes, toutes championnes de la pêche en eaux froides. « Le nombre de navires a augmenté. Les Norvégiens ont pris deux concessions de pêche supplémentaires [ils en ont déjà quatre]. Et les Chinois ont augmenté leurs investissements. Ils viennent de commander le plus gros navire de pêche de krill du monde », explique Keith Reid.

Krill, Baby, Krill nomme précisément les sociétés qui profitent par ricochet de l’exploitation de l’océan austral. Peu d’enseignes y échappent. Auchan, Carrefour, Intermarché et E.Leclerc en France ; Carrefour, Dia, Lidl et Mercadona en Espagne ; Aldi Nord, Edeka, Kaufland et Lidl en Allemagne ; et Asda, Marks & Spencer, Sainsbury’s et Tesco au Royaume-Uni. Bref, scientifiques et ONG appellent à un moratoire immédiat sur la pêche au krill dans l’Antarctique. La CCAMLR a convenu qu’il n’y aurait pas d’expansion de la pêcherie de krill tant que les données scientifiques n’indiqueraient pas qu’elle peut se poursuivre durablement.

D’autant que le petit crustacé rend un service écosystémique hors pair : il est considéré comme un puits à carbone. En se nourrissant de phytoplancton à la surface de l’océan, les nuées de krill — qui couvrent parfois jusqu’à 100 km2 — capturent du carbone qu’elles défèquent au point de produire des pluies de particules qui resteront emprisonnées dans les profondeurs marines.

« D’après nos calculs, le krill peut retirer jusqu’à 23 millions de tonnes de carbone de l’atmosphère terrestre chaque année en le transportant de la surface vers les fonds marins. C’est l’équivalent des émissions annuelles de 35 millions de véhicules », assure Emma Cavan, associée de recherche en modélisation des écosystèmes à l’Imperial College de Londres. Par ailleurs, le WWF a évalué les bénéfices de cette séquestration naturelle de carbone à 15,2 milliards de dollars. Près de soixante fois plus que le chiffre d’affaires du marché.

Le veto de la Chine et de la Russie

La protection de l’écosystème marin se fait via des aires marines protégées (AMP), lesquelles sont scientifiquement reconnues pour leur résilience face au changement climatique. « D’autres mesures de conservation sont aussi établies par la CCAMLR, elles tempèrent les effets des activités humaines sur les écosystèmes. Une importante victoire a été la forte réduction des prises accidentelles d’oiseaux dans le cadre de la pêche grâce à des mesures drastiques de conservation ; d’autres mesures permettent le maintien durable des stocks d’espèces exploités », explique Marc Eléaume, représentant scientifique délégué français à la CCAMLR.

Deux AMP sanctuarisent aujourd’hui 5 % des eaux australes. La première, établie en 2009 dans le plateau sud des îles Orcades, couvre 94 000 km2. La seconde a été créée dans la mer de Ross en 2016 et couvre près de 2 millions de km2. Réunis à Hobart (Australie), fin octobre, les membres de la CCAMLR auraient pu désigner des aires supplémentaires sur 4 millions de km2 : en mer de Weddell, en Est Antarctique, et autour de la péninsule occidentale. C’était sans compter les veto russe et chinois.

Expédition à bord du Silversea Silver Cloud vers les îles Shetland du Sud et la péninsule Antarctique, en mars 2019. Wikimedia Commons/CC BY 2.0/Gary Bembridge

Depuis près de dix ans, diplomates, scientifiques et militants se battent pour désigner de nouvelles AMP, mais la Chine et la Russie s’y opposent fermement. « En 2016, la dernière AMP a été arrachée sur le plan politique notamment grâce à l’influence de Barack Obama », se souvient Olivier Poivre d’Arvor, l’ambassadeur chargé des pôles et des enjeux maritimes. Pour Marc Éléaume, « si les nouvelles AMP sont aujourd’hui au point mort, tout l’enjeu est de trouver les clés de déblocage qui seront à la fois scientifiques et diplomatiques ». À l’époque, Barack Obama a quadruplé la superficie de la réserve marine de Papahānaumokuākea à Hawaï, faisant de celle-ci la plus grande du monde. Son engagement a amené Pékin à se rallier à une aire protégée en mer de Ross. Puis les entrevues de John Kerry, alors secrétaire d’État des États-Unis, avec Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, ont emporté les dernières réticences politiques.

« Pas sûr que les pêcheries russes et chinoises aient digéré l’affaire », avance un observateur sous couvert d’anonymat. Depuis, la Chine et la Russie renforcent leurs capacités de pêche en eaux froides. La Russie a annoncé en février son intention d’investir 45 milliards de roubles (environ 685 millions d’euros) dans la construction de cinq chalutiers à fort tonnage. La Chine, elle, attend la livraison du plus grand navire de pêche au monde pour 2023. Doté de pompes aspirantes, il ne laissera guère de chance aux bancs de krill.

« Le dernier grand désert du monde »

Classer le manchot empereur comme espèce spécialement protégée, créer de nouvelles aires marines protégées, gérer les pêcheries, etc. sont des décisions justifiées par des études scientifiques. La Chine et la Russie réclament désormais des retours d’expérience de longue haleine concernant l’effet des AMP. « C’est un peu la Chine et la Russie contre le reste du monde, selon Mikaa Mered, spécialiste de la géopolitique de l’hydrogène et des régions polaires. Ils veulent vérifier que cette idée d’AMP fonctionne scientifiquement et ne pas prendre l’approche des pays occidentaux pour argent comptant. » En réalité, les deux pays jouent la montre. « C’est très grave qu’il n’y ait pas d’accord sur le constat scientifique. Nous allons nous revoir au printemps [2023] pour essayer d’avancer », précise Olivier Poivre d’Arvor, à peine convaincu que les délégations russes et chinoises changent d’avis ici-là.

La Coalition Antarctique et océan austral s’inquiète qu’« une petite minorité de pays, Chine et Russie, expriment des doutes quant aux données scientifiques qui aident à la prise de décision en matière de conservation ». La délégation étasunienne a exprimé sa « grave préoccupation » à ce sujet dans un communiqué. « La Russie a ignoré à plusieurs reprises les informations scientifiques fournies pour éclairer les décisions de gestion clé, afin d’atteindre des objectifs politiques. »

Scientifiques, diplomates et ONG en ressortent une nouvelle fois frustrés, et l’actualité internationale n’a pas joué en faveur de la biodiversité antarctique. « Les gens sont venus à la réunion avec des attentes assez faibles, l’invasion russe de l’Ukraine a ajouté des complications », observe un diplomate sous couvert d’anonymat. Claire Christian, directrice de l’Asoc, s’avoue assez fataliste : « Chaque année, nous perdons l’occasion de limiter les effets du changement climatique et des activités humaines sur cette zone. Et donc l’assurance de protéger le dernier grand désert du monde. »


L’Antarctique, terre de convoitises [2/4] Le continent de glaces regorge de ressources. Protégé de l’exploitation minière, il ne l’est pas de la pêche : ses fonds marins sont ratissés, tandis que des flopées de touristes perturbent ses écosystèmes.

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