« Les feux en Australie sont un message pour le monde : si votre hypocrisie continue, vous allez tous brûler »

Durée de lecture : 7 minutes

7 janvier 2020 / Entretien avec Glenn Albrecht



Il est désormais clair que « le changement climatique n’épargne pas les pays riches », souligne Glenn Albrecht. Pour « décrire des sentiments jamais ressentis dans l’histoire de notre espèce », ce philosophe australien a élaboré des nouveaux concepts, comme la solastalgie, la détresse qui nous saisit face à la destruction de notre environnement, ou la météoanxiété.

Glenn Albrecht est un philosophe de l’environnement australien, connu pour avoir inventé le néologisme « solastalgie » , soit la détresse psychologique causée par des changements environnementaux. Il habite aujourd’hui proche de Newcastle, dans la Nouvelles-Galles du Sud.

Glenn Albrecht.

Reporterre — Vous vivez en Nouvelles-Galles du Sud et deviez peut-être être évacué. Comment allez-vous 

Glenn Albrecht — Bien. Dans cette partie de la Nouvelle-Galles du Sud, il fait bien plus frais, aucun feu ne nous menace à proximité. Je suis allé dans le jardin pour arroser mes légumes et mes arbres — ils sont en vie – et je suis plutôt optimiste aujourd’hui. Hier samedi, la situation était terriblement risquée, à cause d’une extrême chaleur et d’une sécheresse très dangereuse. Ces dernières semaines, un feu près de chez nous nous avait amenés à prendre quelques affaires et à quitter la propriété, en espérant que nous n’allions pas brûler...

La Wallaby Farm de Glenn Albrecht, touchée par la sécheresse mais pour l’instant préservée du feu

Comment les feux en Australie vous affectent-ils personnellement ?

Nous vivons dans un environnement propice aux incendies. En tant qu’Australiens, nous y sommes habitués. Ce qui est particulier aujourd’hui, c’est que ces incendies se déroulent tous au même moment et s’étendent sur des centaines de kilomètres, à l’échelle du continent. Il y a des feux en Australie de l’Ouest, en Australie du Sud, dans la région de Victoria, dans la Nouvelle-Galles du Sud et au Queensland. Donc ce ne sont plus des feux de bush comme il en existait il y a à peine dix ans – dorénavant nous parlons de territoires entiers en flammes. Il me semble que six millions d’hectares de terrain ont brûlés et cela est colossal. La plupart des parcs nationaux et des forêts de l’Australie de l’Est ont brûlé ces dernières semaines. Je suis profondément choqué – les feux sont si extrêmes que nous ne pourrons probablement pas retrouver les écosystèmes que l’on avait avant. L’étendue de la souffrance pour les humains et les non-humains est immense.


Comment réagissent les personnes de votre entourage ?

Je reçois plusieurs témoignages de personnes vivant sur la cote sud de la Nouvelle-Galles du Sud – là ou les feux sont les plus importants – qui ont peur, qui ont cru perdre leur habitation. D’autres sont sous le choc ou en deuil parce que des lieux auxquels ils étaient attachés ont brûlés. Dans ma région, la chaleur est extrême, et il y a une forte sécheresse. Nous sommes tous terrifiés ici, même s’il n’y a pas d’incendies en ce moment.



D’autant que le Premier ministre australien est climatosceptique...

Il admet parfois la véracité des faits scientifiques. Mais malheureusement pour l’Australie et pour le reste du monde, ce pays semble être dirigé par des politiques accros au charbon et aux énergies fossiles. Non seulement nous ignorons les signes évidents de la crise sur notre propre continent, mais notre contribution au chaos climatique mondial est considérable, car nous sommes un des plus grands pays exportateurs de charbon au monde.

À Bairnsdale, dans l’État de Victoria (Australie).



Ces feux sont-ils de plus en plus fréquents ?

Ils ne sont pas plus fréquents mais ils sont plus extrêmes. Ils couvrent dorénavant des zones très larges et sont d’une férocité que les pompiers australiens n’avaient jamais observée. Je ne sais même pas si on a encore une « saison des feux » [habituellement, la saison des feux australienne dure d’avril à septembre] : il y a désormais des incendies tout au long de l’année, même en hiver. Il n’y a plus de période durant laquelle on peut se sentir totalement à l’abri.
 


Vous avez élaboré les concepts de « solastalgie » et de « météo-anxiété ». Qu’entendez-vous par là ?

La solastalgie désigne le désarroi face au changement radical d’un environnement familier. Je l’appelle « le mal du pays que l’on ressent même lorsqu’on est encore dans le pays », quand un environnement familier ne procure plus de réconfort (solace, en anglais). Nous perdons ce réconfort et ressentons à la place de la solastalgie. La « météo-anxiété », quant à elle, est l’anxiété que l’on ressent lorsque le climat n’est plus prévisible, ou plus accommodant. Les Inuits ont un mot, uggianaqtuq, qui évoque un ami agissant de manière irrationnelle et imprévisible, comme s’il était saoul. Le climat est devenu uggianaqtuq. La météo-anxiété renvoie à cette idée d’imprévisibilité. Nous devons créer ces nouveaux mots pour décrire des sentiments que nous n’avions jamais ressentis dans l’histoire de notre espèce. 

Une Australienne a témoigné sur Facebook de sa tristesse face à la disparition de sa ferme, à Maragle, Nouvelle-Galles du Sud.



C’est ce que l’on ressent aujourd’hui, alors que l’Australie brûle ?

La météo-anxieté est la première réaction des personnes évacuées de zones brûlées. Des gens sont morts, d’autres ont été hospitalisés, et cela est traumatisant. La météo-anxieté pourrait se rapprocher du stress post-traumatique, l’angoisse que ressentent certaines personnes après un évènement traumatisant. La solastalgie, c’est plutôt ce qu’on ressent une fois revenu chez soi, après avoir été évacué, lorsqu’on retrouve sa maison détruite et que ses alentours sont méconnaissables. C’est un sentiment inconfortable et troublant, celui de ne plus reconnaître ou de ne plus se sentir à l’aise avec un paysage qui était auparavant votre chez-vous.
 


C’est l’une des premières fois qu’une telle catastrophe touche un pays industrialisé...

La plupart des commentateurs affirment que ce seront les personnes dans les pays en développement qui vont souffrir le plus du changement climatique. Mais lorsque l’on pense à ce qui arrive en Australie en ce moment, ou bien à ce qui est arrivé à un lieu qui s’appelle Paradise, en Californie, nous voyons bien que le changement climatique n’épargne personne. Là où vous habitez n’importe plus, il vous arrive en pleine face. Même les villes ne sont plus épargnées. Les pays industrialisés et riches comme l’Australie vont eux aussi faire l’expérience du cœur du chaos climatique, autant que les habitants du Bangladesh, du Pacifique ou de n’importe quel peuple dans le monde. Penser que, d’une certaine manière, nous n’avons pas à nous soucier du changement climatique parce qu’il touchera seulement les personnes pauvres, que les personnes riches sont plus ou moins immunisées, est un pur délire. Nous en avons les preuves en ce moment même. Je le dis au reste du monde : prenez note de ce qui se passe en Australie en ce moment. 

« Les pays industrialisés et riches comme l’Australie vont eux aussi faire l’expérience du cœur du chaos climatique. »

 


Sommes-nous émotionnellement paralysés face à ces phénomènes ?

L’écoparalysie est un état émotionnel négatif que certains ressentent. Les Australiens ont été plongés dans cet état pendant un bon bout de temps. Mais les feux — je le crois, et suis probablement excessivement optimiste — peuvent être un électrochoc. Il s’agit même de bien plus que ça : les Australiens sont métaphoriquement marqués au fer par la force et la chaleur de ces feux. Nous sommes passés de l’état de dormeurs à l’état d’éveillés, et c’est comme si l’on se réveillait dans un cauchemar — nous ne pouvons plus respirer, nous ne pouvons plus voir le soleil. À Canberra, la capitale nationale, il est comme minuit à midi, tellement il y a de fumée. À proximité des feux, certains lieux n’ont pas été éclairés par la lumière du soleil pendant plus de 24 heures, alors que nous sommes en plein été et que les journées sont les plus longues.



Que pouvons-nous faire face à ces feux ?

Le système est si profondément secoué que les Australiens ne pourront pas être à nouveau paralysés et apathiques, revenir à un monde où l’on peut simplement allumer la télévision et – comme l’a insinué le premier ministre« juste regarder du sport ». Le cauchemar continue, et on doit s’y adapter et l’atténuer. En Australie, l’atténuer signifie la fin de tout nouveau développement dans les énergies et les industries fossiles. Les feux en Australie sont un message pour le monde : si votre hypocrisie continue, vous allez tous brûler. 

  • Propos recueillis par Victor Chaix





Lire aussi : Feux en Australie : 24 morts, 100.000 personnes évacuées, un demi-milliard d’animaux morts

Source : Victor Chaix pour Reporterre

Photos :
. Une ferme incendiée à Maragle, Nouvelle-Galles du Sud. @clr_keenan / Twitter
. Photo prise à Bairnsdale. Glen Morey / Twitter
. VictoriaPolice / Twitter
. Animaux brûlés. A Batlow en Nouvelles-Galles du Sud. @ABCcameramatt / Twitter
. Evacuation. @PhilWilliamsABC / Twitter

DOSSIER    Les feux en Australie

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