« Apprenons à gérer notre peur du loup autrement que par l’abattage »
- © Alice Chemama / Reporterre
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Pour répondre au désarroi des éleveurs, le gouvernement a encore augmenté le quota de loups abattables. Or cette solution ne résout rien, rappelle l’autrice de cette tribune, qui propose plutôt de reconstruire une intelligence symbolique de la cohabitation.
Irina Andryushchenko-Basquin est psychologue et chercheuse indépendante. Elle travaille sur les relations entre humains et loups, les représentations culturelles du sauvage et les conditions psychologiques de la cohabitation avec le vivant.
« Le loup va mieux, tuons-en davantage », semble dire encore le gouvernement dans sa loi d’urgence agricole, à propos de laquelle les discussions reprennent le 16 juillet entre députés et sénateurs, en commission mixte paritaire.
Le texte va faciliter les tirs de loups, alors que tirant les conséquences du déclassement européen du loup, l’arrêté du 23 février a déjà retiré l’espèce de la liste des mammifères strictement protégés et porté le plafond annuel de destruction de 19 à 21 % des effectifs estimés. Le message est clair : plus le loup revient, plus il devient abattable.
Dans un texte censé répondre à l’urgence agricole, entre irrigation, élevage et « simplification », le loup est traité comme un obstacle de plus à lever. On présente cela comme du pragmatisme, mais c’est aussi une position politique : face à la peur, l’État montre qu’il agit en autorisant davantage de tirs, des procédures allégées, et maintenant le recours possible à des lunettes thermiques, outils jusqu’ici très encadrés.
« Un problème, une arme, un corps au sol »
Or aucune étude scientifique ne montre qu’augmenter les tirs réduit durablement la prédation sur les troupeaux. Des travaux suggèrent même que des tirs sans discernement peuvent désorganiser les meutes et aggraver les attaques, en poussant des loups jeunes vers des proies plus faciles. Et rien ne prouve non plus que la détresse des éleveurs s’apaise avec chaque animal abattu.
Alors que faisons-nous quand nous tuons un loup ? Nous ne supprimons pas seulement un prédateur ; nous produisons une « scène de maîtrise ». Un problème, une arme, un corps au sol. À la peur qu’éveille le loup, on répond par une cible visible, qui devient un récit partagé, celui de notre capacité à maîtriser des prédateurs tels que lui.
Les chiens de Dieu
La peur du loup n’est pas une donnée brute du psychisme humain. Elle s’est construite au fil de l’histoire, et elle n’est pas la même partout, ni pour tout le monde. La louve de Rome est devenue une figure fondatrice. Dans les pays baltes, on parle des loups comme des « chiens de Dieu ». En Pologne, la Vierge aux loups est fêtée le 2 février. Ce n’est donc pas seulement le loup qui change d’un territoire à l’autre, c’est la place qu’une culture lui donne.
Avec cette relativisation culturelle, il ne s’agit pas de nier la peur qu’inspire le loup, ni de la sacraliser en icône intouchable du sauvage, mais de lui donner une place, une forme et une limite.
« Comme si rendre le loup plus tuable suffisait à rendre sa présence plus vivable »
Car une peur que l’on peut nommer, inscrire dans des pratiques et des récits n’agit pas de la même manière qu’une peur sans cadre, qui devient vite une peur sans frontière, difficile à contenir. Elle demande alors un acte, une démonstration que l’on est capable de maîtriser la situation. C’est ce qui se passe avec cette nouvelle loi d’urgence agricole, qui répond à une difficulté réelle du pastoralisme par une montée en puissance de l’abattage, comme si rendre le loup plus tuable suffisait à rendre sa présence plus vivable.
Et surcroît de volonté de maîtrise, on interdit ensuite les débats qui pourraient remettre en cause cette position : c’est ce que fit récemment le maire de Gouzon, dans la Creuse, en interdisant la projection municipale du documentaire La Part du loup, de l’association Carduelis. En juin, le tribunal administratif de Limoges a fort heureusement suspendu cette interdiction, estimant qu’elle portait une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés d’expression et de réunion.
Nous avons oublié comment vivre avec le loup
Pour mieux apprécier cette situation, il faut se souvenir que la France a, dans ses rapports avec le loup, une histoire particulière. Exterminé dans les années 1930, le loup n’y est revenu naturellement qu’à partir de 1992. Entre ces deux dates, plus d’un demi-siècle d’absence. Cette rupture n’a pas seulement interrompu une présence animale, elle a interrompu plusieurs transmissions : celle des gestes pastoraux qui anticipaient la prédation, mais aussi celle des récits et des habitudes mentales qui permettent de vivre avec un prédateur sans transformer chaque attaque en preuve que la cohabitation est impossible.
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Dans d’autres régions d’Europe, le loup n’a pas toujours disparu de la même manière. Les tensions existent, les pertes aussi, la colère aussi. Mais l’animal y est parfois inscrit dans une histoire plus continue. Il n’est pas seulement l’intrus qui revient après avoir été effacé. Il demeure un animal sous surveillance, une présence du dehors avec laquelle il faut composer. La peur ne disparaît pas, mais elle est située.
Dans plusieurs traditions slaves, balkaniques et roumaines, les « fêtes des loups » ou les « jours du loup » inscrivent encore cette peur dans le calendrier agraire, avec des interdits et des gestes destinés à protéger les troupeaux en « fermant » symboliquement la gueule du loup. Le récit est là : attendu, ritualisé.
Le problème français tient peut-être à cette rupture. Le loup biologique est revenu, mais pas le cadre culturel capable de penser sa présence. Nous avons donc un animal réel devant nous, mais un imaginaire souvent pauvre, souvent binaire : le grand méchant loup d’un côté ; l’icône romantique du sauvage de l’autre. Dans les deux cas, on projette sur lui nos peurs ou nos aspirations. Le loup réel, avec ses comportements et les contraintes qu’il impose, disparaît alors derrière les représentations que nous fabriquons de lui.
Un permis de tuer ?
Or le loup n’est ni un démon ni un totem. Il est un grand prédateur social et territorial, capable de s’adapter aux milieux qu’il traverse, mais aussi une espèce qui participe aux équilibres écologiques, notamment en régulant les populations d’ongulés sauvages et en modifiant leurs comportements.
Construire un autre cadre culturel serait un objectif noble si nous voulions réellement dépasser notre peur. Ce cadre devrait non seulement reconnaître la détresse des éleveurs, financer les moyens de protection, les bergers, les chiens, les clôtures adaptées, les diagnostics de vulnérabilité, mais aussi fournir un accompagnement culturel et psychologique qui ouvre le récit de la cohabitation, au lieu de l’enfermer dans l’affrontement entre l’éleveur et le loup.
Ce cadre devrait aussi favoriser l’écoute des scientifiques, qui ne sont plus du tout entendus quand ils montrent les limites des tirs. Mais il devrait faire encore autre chose : reconstruire une intelligence symbolique de la cohabitation.
Celle-ci pourrait naître dans des groupes de travail réunissant éleveurs, scientifiques, naturalistes, élus, associations, habitants et agents de terrain, des groupes au sein desquels le loup ne serait plus seulement conçu comme un problème à éliminer, mais un vivant autour duquel nous devons réorganiser nos responsabilités.
La vraie question n’est pas de savoir si nous avons peur du loup. Bien sûr que cette peur existe, et elle mérite d’être entendue. La question est : qu’en faisons-nous ? La transformons-nous en intelligence collective, ou en permis de tuer ? Ce qui se joue là, c’est notre capacité à trouver des réponses adaptées au XXIe siècle, plutôt qu’à appliquer au retour du sauvage les solutions d’un autre âge : la peur, la force et l’abattage.