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TribuneChasse

« Le loup, ou la nécessité d’une écologie fondée sur la délibération »

Le gouvernement fixe un taux de prélèvement des loups de 19%, révisable à la hausse, « sans lien avec la réalité des attaques », écrivent les auteurs de cette tribune.

Face aux tirs de loups multipliés « sans discernement », plus de 80 experts et citoyens appellent dans cette tribune à constituer un contre-pouvoir « enraciné dans les milieux de vie ».

Patrick Degeorges est philosophe, directeur de l’Institut des hautes études pour les pratiques et les arts de transformation (Ihepat), membre de l’institut Michel Serres et ancien responsable de la conservation des grands prédateurs au ministère chargé de l’Écologie (2005-2010). Farid Benhammou est géographe, chercheur associé au Laboratoire ruralités de l’université de Poitiers et enseignant en classes préparatoires. Il est le coauteur de La Géographie des animaux (Armand Colin, 2024).

La liste complète des signataires de la tribune est ici.



Au tournant des années 2010, le plan national d’action loup visait encore à maintenir un équilibre, accompagner la recolonisation naturelle d’une espèce protégée tout en soutenant les éleveurs confrontés à la prédation. Quinze ans plus tard, sous couvert de pragmatisme, la prévention graduée fondée sur la protection des troupeaux, l’effarouchement et, en dernier ressort, des tirs d’élimination ciblés, a glissé sans débat public vers une logique de contrôle démographique.

Pour maîtriser la croissance de la population lupine, le gouvernement fixe désormais un taux de prélèvement de 19 %, révisable à la hausse, sans lien avec la réalité des attaques. En multipliant sans discernement les tirs, la politique actuelle alimente le rejet de l’espèce, y compris là où la prédation demeure rare.

Cette dérive s’est trouvée renforcée, à l’échelle européenne, par l’assouplissement récent de la protection du loup dans la Convention de Berne et la directive habitats. Le passage d’un régime de protection stricte à une simple gestion réglementée se traduit en France par la suppression de l’obligation de prouver l’épuisement des alternatives avant toute mesure létale. Cette simplification administrative fait de l’abattage une formalité déclarative et consacre, de fait, ce qui devait rester un ultime recours, au détriment des mesures de prévention, comme le pivot du plan loup.

La décision prise en 2024, sous la pression de la FNSEA [syndicat majoritaire productiviste] et de la Coordination rurale, de classer les élevages bovins comme non protégeables confirme cette tendance. Exclues des aides financières du plan loup, les fermes concernées ne peuvent plus que mettre en œuvre des tirs. Or les études montrent que ceux-ci ne se substituent pas durablement aux mesures de prévention et peuvent même aggraver la prédation en désorganisant les meutes. La facilitation systématique des tirs nourrit un climat de confrontation où certains représentants syndicaux et politiques appellent à des battues punitives hors cadre légal et s’en prennent aux associations de défense de l’environnement.

Cette stratégie entretient une illusion de maîtrise tout en éludant les causes profondes de la détresse des éleveurs : isolement social, précarité des fermes, artificialisation des terres, dépendance aux intrants, prolifération des zoonoses, alors que plus de la moitié des agriculteurs partiront à la retraite d’ici 2030.

Un basculement plus large

Ce qui se joue autour du loup est le symptôme d’une offensive contre le droit de la nature, menée au nom de la compétitivité économique et de l’efficacité gestionnaire, au détriment de la vie démocratique locale.

À l’automne 2025, le gouvernement a soumis à consultation publique un projet de décret modifiant le Code de l’environnement. Ce texte place sur le même plan « l’état de conservation » des espèces protégées et leur « coexistence avec les activités économiques existantes ».

La protection, jusque-là fondée sur une obligation de préservation, devient un arbitrage administratif conditionné à ce que les intérêts en place sont prêts à tolérer. Concrètement, la présence d’espèces en danger d’extinction ne pourra plus justifier l’annulation d’un aménagement, même lorsque leur habitat est directement menacé. Ce décret voudrait officialiser une orientation déjà à l’œuvre. En février, bien que le tribunal administratif de Toulouse ait annulé l’autorisation du chantier de l’A69, faute de « raison impérative d’intérêt public majeur » au regard de l’atteinte à 157 espèces protégées, l’État a choisi de contester publiquement ce jugement et de poursuivre les travaux.

« Un démantèlement des garanties accordées à la protection de la nature »

Ce démantèlement des garanties accordées à la protection de la nature s’inscrit dans un basculement institutionnel plus large. La loi Duplomb, adoptée en 2025, a renforcé le rôle des préfets en leur attribuant le contrôle administratif des missions de l’Office français de la biodiversité, réduisant de facto son autonomie. Cette mise sous tutelle s’articule avec ce que Mediapart documente : la prise de pouvoir du corps préfectoral sur l’ensemble des services déconcentrés.

Les préfets disposent désormais d’un pouvoir hiérarchique, budgétaire et dérogatoire leur permettant de modifier l’application des normes pour motif d’intérêt général et d’orienter toutes les politiques territoriales. Sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, ils deviennent garants de la fidélité politique des administrations territoriales. La biodiversité, la culture ou la santé peuvent désormais être traitées comme des enjeux de sécurité publique. Les préfets disposent de tous les leviers pour décider quelles pratiques agricoles, quels usages du sol ou quelles formes de vie sont jugés compatibles avec l’ordre établi.

Une écologie démocratique

Face à cette concentration des pouvoirs, se mobiliser pour refonder la politique du loup devient un acte à la fois symbolique et concret de résistance démocratique. Apprendre à définir ensemble, selon les réalités et les seuils d’acceptabilité propres à chaque territoire, une approche différenciée et proportionnée du risque de prédation constitue un test de maturité politique.

Dans cette perspective, le loup cesse d’être un problème à éliminer. Il offre au contraire l’opportunité d’exercer un discernement collectif au plus près du terrain, de co-élaborer des règles, afin d’imaginer une gouvernance négociée et contextualisée, coordonnée avec les élus aux échelles pertinentes, intercommunalités, comités de massif, bassins versants, parcs naturels régionaux. Or, c’est précisément cette possibilité que le renforcement de l’exercice des compétences préfectorales vient neutraliser, en court-circuitant la délibération locale.

En Haute-Marne, au printemps, une autorisation de tir a été délivrée à un éleveur, par ailleurs président du conseil départemental, en moins de vingt-quatre heures, sans évaluation indépendante ni vérification des mesures de protection, au point que des associations ont porté plainte pour violation du droit de l’environnement et conflit d’intérêts.

« Il ne s’agit pas d’arbitrer entre économie et écologie, entre pastoralisme et loup »

Cette logique se retrouve dans la gestion de l’eau, de la qualité de l’air, de la forêt, de la santé ou de l’énergie. Des mégabassines érigées au cœur du principal site français de nidification de l’outarde canepetière aux coupes rases dans les forêts publiques, des fermetures de maternités ou de services d’urgence jusqu’aux grands parcs éoliens ou photovoltaïques planifiés sans concertation, une même centralisation technocratique s’impose. Partout, la décision s’éloigne du terrain au nom de l’efficacité, réduisant les milieux à leurs seules fonctions productives, et retirant aux habitants le pouvoir de participer aux choix qui engagent leur avenir commun.

Il ne s’agit pas d’arbitrer entre économie et écologie, entre pastoralisme et loup, mais de reconfigurer le débat public autour de l’habitabilité des territoires, en tenant ensemble culture, santé, eau, biodiversité et alimentation, afin que les campagnes redeviennent des espaces d’apprentissage et d’invention écopolitiques. « Si la volonté politique fait défaut pour protéger le loup, elle fera défaut sur tout le reste », dit Stéphane Foucart dans Le Monde.

C’est pourquoi, en impliquant aux côtés des éleveurs non seulement les chasseurs et les forestiers, mais aussi les naturalistes, enseignants, acteurs culturels, artistes, soignants et habitants, nous défendons une écologie des pratiques démocratiques. Aux arbitrages dérogatoires des autorités préfectorales, opposons des jurisprudences citoyennes. Faisons émerger des microparlements pour une ruralité vivante, capables d’articuler savoirs vernaculaires et habitants avec les savoirs scientifiques, pour constituer un contre-pouvoir enraciné dans les milieux de vie, apte à redonner à la décision publique sa légitimité écologique et collective.




Jean-David Abel, administrateur, Office français de la biodiversité ;
Pierre Athanaze, vice-président, métropole de Lyon ;
Caroline Audibert, écrivaine et journaliste ;
Marie Amiguet, réalisatrice ;
Irina Andryushchenko-Basquin, psychologue, consultante en transformation des organisations ;
Samuel Arlaud, géographe et éleveur ; fondateur du Festival Printemps des cartes 
Jacques Baillon, naturaliste et historien ;
Eric Baratay, professeur d’histoire, Université Lyon 3 ; Institut universitaire de France ;
Michel Barrère, éleveur retraité ;
David Gé Bartoli, philosophe ;
Lisa Belluco, députée de la Vienne ;
Delphine Benassy, vice-présidente, région Centre-Val de Loire ;
Jean-Michel Bertrand, réalisateur ;
Alexis Billet, architecte paysagiste, Quercus Dreams ;
Nathalie Blanc, géographe, directrice de recherche CNRS ;
Anne Blondeau da Silva, enseignante-chercheuse, Université de Limoges ;
Xavier Bodin, géomorphologue, Laboratoire Edytem – Université Savoie Mont Blanc ;
Philippe Borsa, directeur de recherche, IRD ;
Thierry Boutonnier, artiste arboricole ;
Jean-François Bridet, vice-président « au Vivant », région Centre–Val de Loire ;
Ophélie Brunet, éducatrice en grimpe d’arbres ;
Marine Calmet, juriste, fondatrice de Wild Legal ;
Denis Chartier, enseignant-chercheur, Université Paris-Cité ;
Gilles Clément, jardinier-paysagiste ;
Sébastien Clément, paysagiste, président de l’École du Jardin Planétaire – La Réunion ;
Renaud de Bellefon, docteur en histoire, animateur culturel ;
Cyprien de Haese, journaliste et producteur ;
Anne de Sterk, artiste, enseignante à l’EESAB Quimper ;
Isabelle Delannoy, pionnière de l’économie symbiotique ;
Madeleine Deny, spécialiste des pédagogies alternatives ;
Cyril Dion, écrivain, réalisateur et poète ;
Marie-Pierre Duquoc, artiste ;
Caroline du Saint, journaliste, réalisatrice et productrice ;
Guillaume Faburel, géographe ;
Pascal Ferren, philosophe, urbaniste, cofondateur du groupe Lichen ;
Xavier Fourt, designer d’action publique, membre du groupe Bureau d’Études ;
Joao Pedro Galhano Alves, anthropologue, Porto – Portugal ;
Bastien Gallet, écrivain, éditeur ;
Sabine Garrigues, écrivaine, artiste, comédienne ;
Dominique Genty, jardinier naturaliste, cofondateur de la Préséance du vivant ;
Sébastien Georgis, paysagiste-conseil de l’État, comité scientifique ICOMOS « Cultural Landscapes » ;
Maie Gérardot, géographe, CPGE Metz ; Laboratoire Ruralités Poitiers ;
Damien Girard, député du Morbihan ;
Sophie Gosselin, philosophe ;
Philippe Grandcolas, directeur de recherche CNRS ; écologue ;
Olivier Hamant, biologiste ; directeur de l’Institut Michel Serres ;
Laura Jannot, doctorante en géographie, Université de Limoges ;
Elsa Jourdain, vétérinaire épidémiologiste, chercheuse - Inrae
Florent Kohler, anthropologue ; maître de conférences, Université de Tours ;
Pascal Lachaud, ancien directeur du Groupement des agriculteurs biologiques des Hautes-Pyrénées ;
Anne Lalo, enseignant-chercheur 
Karine Lebrun, artiste ; enseignante à l’EESAB Quimper ;
Nicolas Legendre, journaliste, prix Albert Londres 2023 ;
Eric Lenoir, paysagiste ; créateur du Jardin Punk ;
Yannick Lenoir, photographe naturaliste ;
Véronique Maleval, maîtresse de conférences, Université de Limoges ;
Marc Mallen, ethnopastoraliste ;
Carole Marin, géographe et vétérinaire, CNRS ;
Catherine Marion, productrice et élue locale ;
Rémy Marion, auteur et documentariste ;
Virginie Maris, chercheuse CNRS ; philosophe ;
Serge Morand, directeur de recherche, CNRS ;
Arielle Moreau, avocate en droit animalier ;
Loïs Morel, écologue et naturaliste, Institut Agro Rennes – Angers ;
Alain Moussu, président de Vétérinaires pour la biodiversité ;
Dominique Taurisson-Mouret, ingénieure de recherche, CNRS ;
Lucie Moy, paysanne ;
Vincent Munier, photographe et réalisateur ;
Ioan Negrutiu, ingénieur agronome et biologiste, professeur émérite, ENS Lyon ; Institut Michel Serres ;
Christophe Nick, producteur, documentaliste ;
Boris Normann, arts de la médiation ;
Julie Olivier, médiatrice culturelle ;
Anthony Parent, naturaliste, Meuse ;
Catherine Prévost, responsable environnement et développement durable, CC Vallée de Saint-Amarin ;
Violette Pouillard, chargée de recherche, CNRS ;
Amandine Renaud, primatologue ;
David Redon, conseiller, ministère de la Culture – Drac Nouvelle-Aquitaine ;
Matthieu Rigole, médecin ;
Estienne Rodary, directeur de recherche, IRD ;
Philippe Sierra, géographe, CPGE Toulouse ; Laboratoire Ruralités Poitiers ;
Thomas Simoloowski, professeur de pneumologie, Sorbonne Université ; APHP Pitié-Salpêtrière) ;
Sophie Testa, artiste peintre ;
Thierry Thevenin, paysan-herboriste ; syndicat Simples ; Fédération des paysan.ne.s-herboristes ;
Baptiste Trény, entrepreneur ; créateur de forêts ;
Claude Veyret, éleveur retraité ; administrateur de Co-Dynamiser les territoires ruraux ;
Soazig Villerbu, professeure d’histoire, Université de Limoges ;
Mélina Zauber, autrice et réalisatrice.

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