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Chasse

Piégeage des alouettes, tirs le dimanche : le lobby de la chasse fait pression sur les futurs maires

Des chasseurs à La Flèche, dans la Sarthe, le 1er février 2026. (Photo d'illustration)

Municipales — En pleines élections, les chasseurs font pression sur les mairies pour leur faire signer un manifeste favorisant les pratiques traditionnelles et la chasse le weekend et les jours fériés, alertent des associations environnementales.

Les élections municipales sont une nouvelle occasion de lobbying politique intensif pour les chasseurs. Ces derniers ont repris la mobilisation autour de leur « Manifeste pour la chasse », ont dénoncé le 17 mars l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) et la Fondation 30 millions d’amis. Ce document de onze revendications est destiné à promouvoir la chasse comme activité d’intérêt général, à protéger les chasses traditionnelles et à valoriser le rôle social, culturel et environnemental des chasseurs dans les territoires ruraux.

« Nous avons été alertés par des élus qui nous ont transmis le manifeste, en précisant qu’ils avaient effectivement été approchés par les chasseurs ou par la Fédération nationale des chasseurs (FNC), rapporte Lorène Jacquet, responsable de campagnes et de plaidoyer pour la Fondation 30 millions d’amis. Même des élus nationaux, des sénateurs, ont récemment reçu le manifeste, dans un calendrier qui semble en partie guidé par les élections municipales. »

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Expression du « ras-le-bol » des chasseurs « régulièrement harcelés », selon ses termes, le « Manifeste pour la chasse » a été publié pour la première fois mi-mai 2025 par la Fédération nationale des chasseurs. Parmi les onze revendications qu’il porte figurent notamment la suppression des moratoires européens (comme sur le canard siffleur, le fuligule milouin et la caille des blés) et le maintien de toutes les espèces chassables. Mais aussi la reconnaissance de la légitimité de toutes les chasses traditionnelles (comme les chasses aux alouettes à l’aide de pantes et de matoles [1]), une réduction significative des populations de loups, le retour à la liste complète des nuisibles et le maintien du piégeage et du déterrage pratiqués sur les espèces dites « nuisibles » (renards, blaireaux, corbeaux, ragondins, fouines). Et enfin, la liberté de chasser les weekends, vacances et jours fériés.

« C’est un manifeste qui va totalement à l’encontre de l’opinion publique. Sur la chasse, celle-ci est stable, voire en croissance, concernant le rejet des méthodes de chasse et la demande de jours et week-ends non chassés », dénonce Lorène Jacquet.

En mars 2025, 82 % des Françaises et Français étaient favorables à ce que le dimanche devienne un jour non chassé, 76 % à ce que la période de chasse soit raccourcie du 1ᵉʳ octobre au 31 janvier, et 70 % se disaient défavorables au déterrage des blaireaux et des renards, selon un sondage de l’Ifop.

« Plusieurs des mesures demandées par les chasseurs vont à l’encontre des recommandations scientifiques, poursuit la chargée de plaidoyer de la Fondation 30 millions d’amis. Par exemple, le rapport récent du Muséum national d’histoire naturelle a reconnu que la politique d’élimination systématique des espèces susceptibles d’occasionner des dégâts était inefficace et dépourvue de fondement scientifique. »

Des centaines de signatures

Dès la publication de son manifeste, la FNC a ciblé les élus locaux. « Pour la plupart, ils nous connaissent, ils savent l’importance de notre réseau rural, et constatent l’action des chasseurs sur la biodiversité, et le lien social que nous représentons dans la France des territoires », avait justifié Willy Schraen, président de la FNC.

Le document avait été envoyé aux maires des 36 000 communes françaises. S’était ensuivi une grande mobilisation le 17 mai, durant laquelle des groupes de chasseurs s’étaient rendus dans les mairies pour présenter ce texte et le faire signer. De fait, de nombreux édiles se sont pliés à l’exercice de bonne grâce.

En Aveyron, le 4 décembre 2025, 222 communes sur 285 avaient déjà accueilli favorablement le manifeste. 420 maires du Pays basque et du Béarn l’ont également signé, ainsi que 92 maires isérois et près de 300 maires des Landes. Hiesse et Épenède (Charente), Genêts (Manche), Saint-Babel (Puy-de-Dôme)…

Dans les journaux locaux, Reporterre a recensé encore une soixantaine de mairies ayant reçu favorablement une délégation de chasseurs venue présenter le manifeste. D’après cette revue de presse, seule l’adjointe au maire de Marans (Maine-et-Loire) a refusé de signer le texte.

Le pouvoir des maires

Pourquoi un lobbying aussi systématique ? La raison en est d’abord technique. « Le maire peut favoriser les chasseurs en ayant une politique de soutien aux fédérations, en permettant des rassemblements, en mettant à disposition des locaux publics pour les associations de chasse, ou en prévoyant des budgets pour soutenir certaines activités », explique Lorène Jacquet.

L’édile a un rôle encore plus important dans certains territoires. Le maire peut notamment interdire la chasse certains jours, créer des espaces non chassés, etc. « Il ne faut pas oublier que les communes possèdent elles-mêmes des terrains. Par exemple, si ce sont des marais accueillant des anatidés [oies, cygnes, canards et espèces apparentées], il peut y avoir des huttes de chasse et des chasseurs très motivés pour obtenir le droit de chasse sur ces parcelles communales », explique le sociologue Christophe Baticle.

C’est aussi tout un jeu de relations qui se joue dans les villages, qui fait que les chasseurs peuvent espérer une écoute attentive de leur maire. « Les présidents de société de chasse figurent très souvent sur les listes électorales, car on vient les solliciter, explique Christophe Baticle. Dans mon propre village, le président de la société de chasse a été approché avec la question : “Veux‑tu venir avec nous ?” Il a accepté. Il n’a pas été élu, étant en fin de liste, mais il était présent lors de la soirée de victoire. »

« J’ai besoin de toi, tu as besoin de moi »

Les travaux des ruralistes de l’après-guerre ont montré une interconnaissance et interdépendance dans les espaces dits ruraux, rappelle le sociologue. « Cela ne signifie pas forcément une amitié ou fraternité, mais un besoin mutuel : “J’ai besoin de toi, tu as besoin de moi.” » La chasse, comme activité essentiellement masculine et liée au territoire communal, s’inscrit dans ce contexte culturel. « Ces relations façonnent la proximité avec le maire, qui n’a pas nécessairement intérêt à s’opposer à la chasse au nom de principes moraux », explique le sociologue.

Reste que ce mode de fonctionnement n’est pas toujours fluide ni profitable pour la biodiversité. « Cela peut avoir des conséquences concrètes, par exemple dans des situations de maltraitance de chiens de chasse, où il peut être difficile d’intervenir si le chasseur est proche du maire, ce qui peut bloquer certaines actions des autorités au niveau local » observe Lorène Jacquet.

Yolaine de La Bigne, porte-parole de l’Aspas et habitante d’une « toute petite ville » de Bretagne, parle carrément de « peur » : « Les chasseurs exercent une pression terrible sur les maires. Ils sont regroupés au sein de fédérations, organisées et efficaces, et ont le soutien des politiques, du gouvernement et souvent des préfets. Les maires ne savent pas comment se défendre. »

Face à ce lobbying, les associations de protection de la nature entendent elles aussi peser dans le scrutin. L’Aspas a ainsi appelé à diffuser son contre-manifeste, dans lequel elle détaille toutes les raisons pour lesquelles le « Manifeste pour la chasse » est selon elle problématique. « Nous encourageons les candidats et les futurs élus à se positionner en faveur de la préservation de la biodiversité et de la protection animale, à être à l’écoute des organisations formulant des recommandations de politiques locales, et à s’inspirer des initiatives mises en place dans d’autres communes pour favoriser la protection des animaux, qu’ils soient domestiques ou sauvages », dit Lorène Jacquet. Contactée, la FNC n’a pas donné suite à notre demande d’interview.



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