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EntretienChasse

Tuer le loup : « Une solution simpliste à un problème complexe »

Un loup (Canis lupus) en captivité à Rhodes, en Moselle, en 2022.

Abattre davantage de loups pour protéger les élevages est une solution « absurde et illusoire », dénonce le réalisateur Jean-Michel Bertrand, observateur du canidé dans les Alpes.

Emmanuel Macron veut autoriser davantage d’abattages de loups au nom de la protection du pastoralisme. « On ne va pas laisser le loup se développer dans les terres où l’élevage s’est installé, on a besoin de défendre le modèle de pastoralisme, ce n’est pas compatible », a plaidé le chef de l’État le 3 juillet, lors d’un déplacement à Roquefort-sur-Soulzon, capitale aveyronnaise du fromage. 

Comprendre, « il faut, comme on dit pudiquement, le prélever davantage et plus tôt », a-t-il précisé. Le président se fonde notamment sur la récente décision au niveau européen de déclasser le statut du loup, devenu une espèce « protégée » et non plus « strictement protégée ». La déclaration, saluée par le syndicat agricole majoritaire et productiviste, la FNSEA, mais décriée par les associations de défense de la biodiversité, a suscité une vive controverse. 

De son côté, le cinéaste Jean-Michel Bertrand appelle à cesser « d’instrumentaliser » cet animal « à des fins électoralistes », en présentant « une réponse simpliste à un problème complexe ». Réalisateur de plusieurs documentaires sur le loup — La Vallée des loups (2016), Marche avec les loups (2019), Vivre avec les loups (2024) —, il observe son comportement dans les Alpes depuis plus de dix ans. Il est aussi parti à la rencontre des éleveurs qui tentent de coexister avec ce prédateur « opportuniste ».


Reporterre — Que pensez-vous des déclarations d’Emmanuel Macron ?

Jean-Michel Bertrand — C’est affligeant. J’attendais un peu plus de discernement et de hauteur de vue. Ces déclarations, c’est pour caresser dans le sens du poil le lobby de la frange la plus conservatrice de la chasse et de l’élevage. C’est une instrumentalisation du loup à des fins électoralistes, en surfant sur une pseudo-opposition entre urbains et ruraux, dans un contexte de régression sur la protection de l’environnement qui sert les populistes au niveau européen. 

Arrêtons de dire que les loups vont faire disparaître le pastoralisme. C’est faux. Si demain l’élevage s’effondre, c’est pour des raisons économiques et pas à cause de la présence du prédateur. Cela s’inscrit dans une vision caricaturale, qui nous enferme dans une forme de binarité entre sacralisation et diabolisation du loup.


Autoriser plus d’abattages de loups, est-ce la solution, selon vous ?

Nous sommes dans une réponse simpliste à un problème complexe, déconnectée des réalités biologiques et comportementales du loup. Depuis dix ans que je les observe, je vois qu’ils ont une forte territorialité. Ils ne supportent pas d’être très nombreux au même endroit. Un équilibre biologique fait qu’ils sont régulés naturellement par la disponibilité en nourriture. Les prédateurs s’autorégulent eux-mêmes afin de préserver leur garde-manger.

« Une solution simpliste à un problème complexe »

C’est certain, le retour des loups a été un choc brutal pour les éleveurs ovins. Cela a impliqué des changements dans leur façon de travailler. Tuer un loup qui met trop la pression sur un élevage pour défendre son troupeau, cela ne me gêne pas. Le tir peut se faire en ultime recours, mais ce n’est pas la solution à long terme. Il faut distinguer le tir de défense et le tir d’élimination, qui relève de la politique du chiffre bureaucratique hors-sol.

Cette idée d’éliminer le loup de certains espaces, c’est une vision de gestion et de domination de la nature, absurde et illusoire. Lorsque l’on tue un loup, un autre vient prendre sa place. On tue entre 500 000 et 600 000 renards par an en France. Pourtant, il y en a encore. Le territoire est à chaque fois conquis par d’autres renards. Il ne faut pas laisser croire que c’est avec le fusil qu’on coexistera avec le loup. 


De vos observations, comment les éleveurs peuvent-ils cohabiter avec le loup ?

Dans mon dernier documentaire, je vais à la rencontre d’éleveurs confrontés au loup et qui essayent de faire avec. Ils acceptent qu’ils n’ont peut-être pas plus de légitimité que le loup à être là, et ils doivent partager le territoire avec lui, même s’ils ne le font pas de gaieté de cœur, car c’est une contrainte.

Pour lutter contre les attaques, il y a des moyens, comme les chiens de protection et des parcs pour enfermer les brebis la nuit. Évidemment, c’est loin d’être infaillible. Il n’y a pas de recette magique pour protéger complètement le troupeau. Le loup est un animal furtif, intelligent et opportuniste. C’est une question culturelle, au fond : est-ce qu’on est capable ou pas de laisser de la place à des espèces prédatrices ? Il est possible de composer avec la présence du loup, comme dans le parc national des Abruzzes, dans le sud de l’Italie, où il n’a jamais disparu, contrairement à la France. 

La meilleure dissuasion reste la présence humaine. Mais le berger ne peut bien sûr pas surveiller tout le troupeau jour et nuit. Pour lutter contre les attaques, il faut donc se serrer les coudes. Les éleveurs bénéficient des aides de l’État pour les mesures de protection. Il y aussi des initiatives comme PastoraLoup, de l’association Ferus, qui permet à des citadins et habitants de zones périurbaines d’aider bénévolement les bergers les plus impactés par les attaques de nuit. C’est à rebours de l’ère du temps faite de confrontations et de certitudes, puisqu’on crée des ponts, au lieu de cliver.

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