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Chasse

Le loup ne sera plus autant protégé en Europe

Un loup d'Europe au parc d'Ernstbrunn, en Autriche.

L’Europe a assoupli la protection du loup, le déclassant d’espèce « strictement protégée » à « protégée ». Une décision politique et contre-productive, dénoncent les ONG.

Sera-t-il bientôt plus facile de « sortir armés » et de « taper un loup », comme l’appelait de ses vœux le président de la chambre d’agriculture de Haute-Saône en septembre dernier ? Le 3 décembre, les 49 membres [1] de la Convention de Berne, réunis à huis clos, ont approuvé un déclassement du statut de protection du canidé, qui va passer d’espèce « strictement protégée » à « protégée ». Dans la foulée, la Commission européenne a annoncé qu’elle allait « proposer une révision ciblée » des annexes de la directive habitats, où les loups sont toujours sur la liste des espèces « strictement protégées », nous apprend le média Contexte.

C’est l’aboutissement de plus d’un an de crises agricoles à répétition et de pressions intenses exercées par les organisations professionnelles agricoles, les États membres de l’Union européenne et la présidente de la Commission européenne elle-même. « La concentration de meutes de loups dans certaines régions d’Europe est devenue un véritable danger pour le bétail et, potentiellement, pour l’Homme », avait-elle déclaré en septembre 2023, avant de déposer une proposition de révision de la Convention de Berne le 20 décembre 2023.

L’État français lui avait emboîté le pas : son plan national d’actions (PNA) 2024-2029 sur le loup et les activités d’élevage, dévoilé en février dernier, proposait lui aussi le déclassement — ce qui lui a valu, entre autres pour cette raison, d’être désapprouvé par le Conseil national de protection de la nature (CNPN) et le Comité français de l’UICN.

« Cette évolution permettra de faciliter la gestion de l’espèce », s’est félicitée la ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher en apprenant le déclassement. En réponse à la colère agricole, le gouvernement précédent avait déjà publié en février un arrêté fixant les conditions et limites de nouvelles dérogations aux interdictions de destruction du canidé.

Les ONG vent debout

Réunies pour une conférence de presse le jour même, les associations Humanité et Biodiversité, France Nature Environnement (FNE), la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), l’Aspas et Ferus ont critiqué une décision « purement politique », alors que l’état de conservation de l’espèce reste précaire.

En 2023, la population lupine était évaluée à 20 300 individus à l’échelle européenne. Mais « l’espèce est réputée en bon état de conservation dans seulement une région européenne sur sept », rappelle Jean-David Abel, de FNE, qui déplore que l’Union européenne ne se soit pas appuyée sur les travaux de l’UICN et de la Large Carnivore Initiative for Europe (LCIE) avant de réclamer le déclassement.

Un loup d’Europe au parc animalier de Casteil (Pyrénées-Orientales). Wikimedia Commons / CC BY-SA 2.0 / André Labetaa

En France, où le loup est revenu naturellement en 1992, le nombre d’individus a été estimé à 1 104 en 2023, en baisse de 9 % en un an. En dehors des Alpes, seul le Jura a accueilli des meutes de manière pérenne et enregistré des reproductions, « alors que de nombreux massifs s’y prêteraient », dit Bertrand Sicard, de Ferus. Une nouvelle évaluation devrait être rendue publique en décembre et les ONG s’attendent à une nouvelle stagnation.

« D’après le CNRS [Centre national de la recherche scientifique] et l’OFB [Office français de la biodiversité], le taux de survie des adultes est tombé à 0,64 : moins des deux tiers des adultes survivent d’une année à l’autre. Pour les jeunes, ce taux est à 0,3 : les deux tiers des jeunes meurent dans l’année. Ces taux de mortalité sont insoutenables pour les populations », précise Daniel Thonon, de la LPO.

Effets contre-conductifs

Décidé sous la pression des organisations agricoles, le changement de statut de protection ne devrait pourtant pas améliorer le quotidien des éleveurs. En France, un quota d’abattage a déjà été fixé à 19 % de la population de ces canidés. En 2023, 207 loups ont ainsi été tués, sur un plafond autorisé de 209 individus. La décision de la Convention de Berne ne devrait pas permettre une explosion du nombre de ces tirs létaux.

« Elle est démagogique et mensongère, car même si le loup va changer de catégorie de protection, il restera protégé, rappelle Thierry Ruf, de l’Aspas. L’État sera dans l’obligation de préserver son bon état de conservation et ne pourra donc pas en tuer plus d’un certain nombre, à moins de modifier complètement la réglementation et tous les règlements » — ou de se mettre hors la loi.

Certes, des plans de chasse pourraient désormais être établis. Mais cela « ne se met pas en place comme ça. Il est soumis à consultation publique, peut limiter, voire interdire certains secteurs géographiques et définit les dates d’ouverture et de fermeture de la chasse ».

« Un loup mort, c’est un loup qui n’apprend pas, et sa meute encore moins »

Même s’ils étaient facilités, les tirs létaux pourraient se révéler inefficaces, voire contre-productifs pour protéger les élevages. « Un loup mort, c’est un loup qui n’apprend pas, et sa meute encore moins », lance Bertrand Sicard. Pire : en déstructurant la meute, les tirs létaux pourraient favoriser la dispersion des jeunes et ainsi décupler les dégâts sur l’élevage.

Dans une note publiée en 2023, le comité français de l’UICN rappelait que « les effets des mesures létales sont hautement variables d’une situation à l’autre et que les effets des tirs dépendent fortement du contexte local : s’ils peuvent être efficaces pour réduire la prédation dans certains cas, ils peuvent également se révéler inefficaces, voire augmenter les niveaux de prédation dans d’autres cas ».

À l’inverse, « dans les pays où le loup n’a jamais disparu et où la culture de la protection a toujours existé — le fameux triptyque chiens, berger, parc de contention la nuit —, le loup sait que s’il s’approche d’un troupeau, il va avoir des ennuis », poursuit Bertrand Sicard. Nathan Horrenberger, de Humanité et Biodiversité, en tient pour preuve que si la population lupine a triplé entre 2017 et 2023, passant de 360 à 1 104 individus en quelques années, « les dommages sont restés stables, autour de 11 000 et 12 000 animaux d’élevage attaqués chaque année ».

Toutes les organisations agricoles ne réclament d’ailleurs pas la peau du loup. Dans un communiqué du 3 décembre, la Confédération paysanne réclame certes des tirs ciblés au moment des attaques, mais surtout « le financement de la protection des troupeaux à 100 %, l’anticipation de la protection pour les éleveurs volontaires sur les fronts de colonisation, le financement de la protection pour les éleveurs bovins volontaires et la mise en place de programmes de recherche avec la pose de GPS sur les meutes ».

Un risque de surenchère

Les ONG redoutent qu’en dépit des faits, ce déclassement donne le signal qu’une population de prédateurs ne peut se gérer que par des plans de destruction. Et que d’autres espèces ne pâtissent de cette idéologie. « Personne ne peut croire que ça va s’arrêter là. Il y a déjà des pressions importantes pour que le grand cormoran suive, les phoques, les vautours… alors que pour effaroucher un vautour, il suffit de marcher avec un bâton », s’inquiète Daniel Thonon.

De fait, la Finlande, l’Estonie et la Lettonie, emmenées par la Suède, ont déjà appelé la Commission européenne à proposer des mesures d’incitation à la chasse aux phoques et à amender la directive oiseaux afin que les cormorans soient considérés comme une « espèce chassable » dans leurs États, au nom de la protection de la pisciculture, rapportait Contexte le 23 octobre.

Quant au secteur industriel, alléché par les victoires obtenues par le secteur agroalimentaire, il pourrait être tenté de rentrer dans la danse. « Tant qu’on y est, pourquoi ne pas déclasser les mésanges bleues qui empêchent la construction des autoroutes ? ironise Daniel Thonon. Le problème, c’est le risque de surenchère ».

Au-delà de ces enjeux liés aux espèces, les ONG alertent sur la multiplication des attaques sur les règles environnementales de l’Union européenne. « Bien au-delà du loup, l’UE donne le signal qu’elle se permet de prendre des décisions en fonction d’objectifs politiques préétablis et non d’évaluations scientifiques robustes et récentes, alerte Jean-David Abel. Cela signifie que toute une série de garde-fous peut sauter. »

Le processus, déjà à l’œuvre sur les pesticides, la déforestation, les jachères, franchit un palier supplémentaire, car « la directive habitats et la directive oiseaux sont des fondamentaux de l’Union », rappelle-t-il. Ceci, au mépris de l’opinion française et européenne : selon un sondage Savanta de novembre 2023, 74 % des Français interrogés et 68 % des citoyens sondés dans dix États membres de l’UE se déclaraient en faveur du maintien d’une protection stricte du loup en Europe.

Plus de 205 000 personnes ont signé la pétition des ONG pour que la France ne soutienne pas ce déclassement, et plus de 320 000 une seconde pétition, à l’échelle européenne.

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