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Animaux

Loups : l’État ne voit pas plus loin que le bout du fusil

Loup commun (Canis lupus lupus) au parc animalier de Sainte-Croix.

La population française de loups vient d’être estimée à 921 individus et les autorités veulent en tuer 174. Selon les éthologues, ces abattages aggravent une situation marquée par la mécompréhension de ce canidé.

« Un loup observé dans le Finistère : une première depuis plus d’un siècle » ; « le loup est de retour en Île-de-France » ; « attaques de loups en Limousin ». Dans les gazettes locales, le constat est partout le même. L’emblématique roi des forêts escarpées ne se cantonne plus au massif alpin. De la Somme aux Pyrénées atlantiques, il vagabonde en quête de nouveaux territoires.

Lundi 27 juin, le préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes a communiqué son bilan annuel de la population de loups gris en France. Celle-ci est estimée à 921 individus à la sortie de l’hiver 2021-2022 par l’Office français de la biodiversité (OFB), organisme chargé du comptage. Un an plus tôt, à la même date, le nombre de loups était évalué à 624 : « Ces éléments confirment la dynamique démographique favorable de l’espèce lupine, observée depuis dix ans », écrit la préfecture.

Fantôme aux crocs blancs, le loup attise la fascination autant que les peurs ancestrales. Pourtant, depuis son retour dans l’Hexagone en 1992, jamais une attaque sur l’homme n’a été rapportée. Dissimulé entre arbres et rochers, il est devenu presque impossible à observer. Empreintes, poils, déjections… Les agents de l’OFB s’en remettent aux indices laissés sur son chemin pour établir une estimation approximative. Et celle-ci déplaît fortement aux syndicats d’éleveurs, chasseurs et maires de villages ruraux.

La bataille des chiffres

« Les chiffres sont sous-estimés, peste Claude Font, secrétaire général adjoint de la fédération nationale ovine (FNO), rattachée au syndicat agricole FNSEA. Chaque année, la préfecture donne une première estimation avant de la revoir à la hausse douze mois plus tard. Là, on parle de 921 loups, mais peut-être qu’il y en a 1 200 ou 1 300. »

Si ce chiffre cristallise autant de tensions, c’est parce qu’il détermine le nombre d’animaux à abattre. Façonné par le ministère de la Transition écologique sous Nicolas Hulot, le Plan national d’action 2018-2023 sur le loup prévoit en effet qu’un maximum de 19 % de la population soient abattus chaque année. En 2022, quelque 174 individus pourront ainsi être tués par le service d’État spécialisé, contre 118 prévus initialement. La FNSEA et le syndicat des Jeunes agriculteurs en réclament 300.

Le nombre de loups en France attise les tensions, au détriment de la compréhension du comportement de cet animal. CC BY-SA 4.0 / Musicaline / Wikimedia Commons

Aux yeux de Pierre Jouventin, éthologue auteur de Le Loup, ce mal-aimé qui nous ressemble, ces décomptes « artificiels » seraient un camouflage scientifique sur fond de querelles politiques : « 624, 921, 1200… Ça ne veut rien dire. Compter les loups, ce n’est pas aussi facile que de compter les moutons. D’autant que les agents de l’OFB, aussi sérieux soient-ils, sont pris en sandwich. »

D’un côté, la Fédération nationale des chasseurs et les syndicats agricoles, la FNSEA en première ligne, veulent gonfler le compteur pour qu’un maximum de loups soient abattus. De l’autre, les défenseurs du mammifère tentent de réduire le chiffre pour en sauver le plus possible. « Christian Hubaud, maire d’un village des Hautes-Alpes, estime qu’il y aurait jusqu’à 60 000 loups en France, raille l’ancien directeur de recherche au CNRS. C’est plus que la population européenne. On se croirait au café du commerce ! »

Sous le seuil de prélèvement des loups, se cache l’enjeu de la protection du bétail. « L’état nous oblige à respecter le bien être animal, ce qui est tout à fait normal et pour lequel on est contrôlé, poursuit Claude Font, éleveur en Haute-Loire. Toutefois, à côté de ça, il permet que nos troupeaux soient décimés, de manière atroce. Allez parler de souffrance animale à un paysan qui découvre ses brebis égorgées, éventrées. »

« Quand on abat le couple dominant, c’est toute la meute qu’on fait exploser »

Une étude, parue dans Global ecology and conservation, comparant les méthodes de défense contre le loup, pointe cependant l’inefficacité, voire la contreproductivité, de l’abattage. « Quand on abat le couple dominant, c’est toute la meute qu’on fait exploser », détaille Pierre Jouventin. Les loups dominés partent alors dans toutes les directions, à la recherche d’un nouveau territoire et d’un conjoint pour fonder une famille. « D’une meute centrée sur un territoire de 200 à 300 km² dans les Alpes, on obtient donc des loups errants dans toute la France. On fait exactement l’inverse de ce qu’il faudrait faire… »

Induite ou non par ces régulations à l’aveugle, l’expansion du loup expose des territoires insoupçonnés à la menace de la prédation. En Corrèze, en Seine-Maritime ou dans le Finistère, les premières vagues d’attaques surviennent et les éleveurs ne sont pas prêts : « L’anticipation n’est pas en place, on est complètement en retard, se désole Annabelle Wurbel, membre de la commission prédation à la Confédération Paysanne. Il faut deux ans à un chien de protection pour apprendre à bien surveiller un troupeau. Nous ne sommes ni formés, ni informés. Humainement, ça va être dur à vivre… »

Éleveuse de chèvres dans la Drôme, elle déplore que le budget du Plan national d’action n’augmente pas : « Les moyens ne sont pas à la hauteur des problèmes qui avancent droit vers nous. » La Confédération paysanne milite notamment pour que le Cercle 3 soit déployé sur l’ensemble du territoire. Instauré sur les zones d’expansion possible du loup, ce dispositif encourage la mise en place d’actions de prévention, tel que l’achat de patous, indemnisé à 80 %. « Nous devons affiner nos moyens de protection et pour cela, il faut développer la recherche. On a besoin de connaître et de comprendre les loups », conclut Annabelle Wurbel.

« Plus on tue de loups, plus on subit d’attaques »

Si la Confédération paysanne refuse de faire du loup un tableau de chasse, elle demande à ce que des tirs soient effectués pour répondre aux dégâts sur les troupeaux. Une volonté à laquelle Pierre Jouventin s’oppose : « Les meutes sont très organisées. Une fois les adultes expérimentés abattus, les survivants esseulés se retrouvent incapables de chasser le gibier sauvage. Les jeunes loups ne connaissent pas les techniques pour attraper un cerf ou un sanglier. Alors que font-ils ? Ils se rabattent sur des proies faciles. »

L’éthologue l’assure : en Espagne, en Italie et en Roumanie, où les loups sont bien plus nombreux qu’en France, le trio bergers-patous-clôtures fonctionne parfaitement. « Plus on tue de loups, plus on subit d’attaques. Comment se fait-il que la France soit à la fois le pays le plus dépensier pour lutter contre le canidé et celui qui a le moins de résultats ? Il y a là des évidences que personne ne soulève. »

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