« L’odeur est insupportable » : les sargasses s’invitent jusque dans les écoles aux Antilles
Le lycée des Droits de l’Homme à Petit-Bourg, en Guadeloupe, fermé le 22 mai 2026 après-midi pour limiter l’exposition des élèves et du personnel aux émanations de sulfure d’hydrogène et d’ammoniac liées aux sargasses. - © Sandrine Gueymard / Reporterre
Le lycée des Droits de l’Homme à Petit-Bourg, en Guadeloupe, fermé le 22 mai 2026 après-midi pour limiter l’exposition des élèves et du personnel aux émanations de sulfure d’hydrogène et d’ammoniac liées aux sargasses. - © Sandrine Gueymard / Reporterre
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Maux de tête, nausées... Les émanations de gaz liées aux échouements d’algues puantes en Martinique et en Guadeloupe poussent les écoles à fermer ou à aménager leurs cours. Le problème, récurrent, s’enlise.
Petit-Bourg et Sainte-Anne (Guadeloupe), reportage
En cet après-midi de mai, l’établissement est désert. Depuis le 11 mai, les élèves du lycée des Droits de l’Homme, à Petit-Bourg, n’ont plus cours dès 12 h 30 et les séances d’EPS sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. Une décision prise par le rectorat de Guadeloupe. En cause ? Cette odeur d’œuf pourri qui flotte dans l’air aux abords du lycée, rejetée par les sargasses en putréfaction.
Ces algues brunes, en accostant sur les plages, dégagent au bout de quarante-huit heures des dizaines de gaz dont de l’hydrogène sulfuré (H2S) et de l’ammoniac (NH3). « Le lycée de Petit-Bourg est régulièrement impacté, car il est proche d’un site d’échouement, dit Caroline Quéré, chargée de mission Pulsar à la sous-préfecture de Pointe-à-Pitre, une section qui s’occupe de cette question environnementale. Les sargasses arrivent par l’Est et s’échouent sur l’ensemble des côtes de la commune. »
Si un premier barrage de 3 300 m a été installé à titre expérimental par l’État sur une partie de la ville et de celle de Baie-Mahault, « le temps de pose est long, ce qui n’a pas permis au barrage d’être tout de suite efficace », déplore Caroline Quéré. Un second équipement doit être mis en place à Petit-Bourg ces prochaines semaines, d’une longueur de 2 000 m, entre la Pointe à Bacchus et le port de la Vinaigrerie.
Dans cette attente, Petit-Bourg est asphyxiée. Le ramassage régulier n’est plus suffisant face aux quantités importantes d’algues qui brunissent le littoral. Si l’on ne dispose pas encore des données suffisantes pour savoir combien de tonnes de sargasses se sont échouées dans la commune (et plus globalement en Guadeloupe), l’année 2026 s’annonce aussi terrible que celle de 2025 : « Le volume de collecte a plus que doublé cette année-là. Entre 2021 et 2024, nous étions à 70 000 m3 de sargasses collectées en moyenne annuellement. En 2025, la collecte a été de 152 000 m3 », précise Caroline Quéré.
Des capteurs pour protéger les écoles
Cela fait maintenant un peu plus de quinze ans que les sargasses se sont immiscées dans le paysage antillais. Quinze ans que les pouvoirs publics tentent de trouver des solutions pour protéger la population, particulièrement les établissements scolaires, avec plus ou moins de succès.
« Dès que l’on a su, en mars, que nous aurions des échouements massifs, nous avons alerté les établissements ainsi que nos réseaux d’infirmiers scolaires. Ce sont nos premiers relais en matière de santé dans les écoles », dit Kwakay Bride, directrice de cabinet du recteur de Guadeloupe.
« Dès 14 heures, mon fils a des maux de tête. L’odeur est insupportable »
Maux de tête. Nausées. Difficultés respiratoires. Les conséquences des sargasses sur la santé des jeunes et du personnel se font sentir. À Sainte-Anne, Marie [1], mère d’un adolescent de 14 ans au collège Eugène Yssap, l’observe quotidiennement : « Dès 14 heures, lorsqu’il fait très chaud et que les sargasses pourrissent au soleil, mon fils a des maux de tête. L’odeur est insupportable. On peut la sentir depuis la route. L’ARS [l’Agence régionale de santé] a posé des capteurs il y a quelques semaines, mais rien n’est fait. Non seulement les enfants vont encore à l’école, mais ils ont en plus des cours d’EPS », s’insurge-t-elle.
Les capteurs en question mesurent le taux d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac dans l’air. Entre 1 partie par million (ppm) et 5 ppm de H2S pour des concentrations en NH3 inférieures à 8,3 ppm, les chefs d’établissement sont invités à mettre en place les mesures nécessaires, avec le rectorat, afin d’adapter les cours pour protéger les élèves, comme des séances en distanciel ou des horaires aménagés en ayant cours surtout le matin. « Ce n’est qu’au-dessus de 5 ppm que le rectorat intervient et que l’établissement scolaire est fermé », précise Kwakay Bride.
À Petit-Bourg, le seuil de 1 ppm a été régulièrement dépassé cette année d’où l’instauration de mesures spécifiques, ce qui n’est pas le cas au collège Eugène Yssap, malgré les odeurs. L’établissement se situe pourtant tout près de l’anse du Bellay, où sont stockées les sargasses qui s’échouent sur les plages de la commune. Mais comme le précise Caroline Quéré, « les odeurs au niveau du collège ne sont pas liées aux sargasses stockées à l’anse du Belley, mais à celles qui stagnent dans l’eau et se décomposent ».
Remontée contre la situation, la Fédération des associations de parents d’élèves de la Guadeloupe (Fapeg) à Sainte-Anne a rencontré le rectorat le 1er juin pour que des solutions soient mises en place : les élèves malades pourront finalement suivre des cours en distanciel, le sport pour être aménagé, etc. « Au-delà du rectorat, nous aimerions que le problème remonte jusqu’au conseil départemental chargé de gérer les collèges et lycées en Guadeloupe. Il est incompréhensible qu’en quinze ans aucune réponse pérenne ne soit encore déployée alors que le problème revient presque tous les ans », indique Sindy Ceranton, présidente de la Fapeg Sainte-Anne.
La fin de l’année scolaire devrait être bouleversée. Du Moule à Saint-François, en passant par Goyave ou la Désirade, nombreux sont les établissements où le rectorat veille au grain et décide d’annuler le déroulement de certaines épreuves du bac ou du brevet afin de les déplacer ailleurs, pour protéger les jeunes.
Collège fermé en Martinique
La situation en Martinique n’est guère meilleure. Depuis avril, le collège Robert 3 dans la commune du même nom a tout simplement fermé ses portes. L’ensemble des 363 élèves a été déplacé au collège Paul Symphor : « L’établissement est moins exposé aux échouements de sargasses et peut accueillir jusqu’à 1 000 élèves. Après relocalisation, l’effectif global du collège s’élève à 617 jeunes », précise la Collectivité territoriale de Martinique (CTM).
Des infrastructures complémentaires ont par ailleurs été réalisées telle que la réhabilitation complète d’un modulaire pour disposer de quatre salles de classe et de sanitaires supplémentaires. Le rectorat a pour sa part réajusté les plannings. « Cette relocalisation temporaire sera maintenue aussi longtemps que les conditions sanitaires sur le littoral ne permettront pas un retour normal et sécurisé sur le site d’origine », ajoute la CTM.
Si le collège Robert 3 est le seul de l’île à avoir fermé ses portes, l’institut Madininair, chargé de surveiller la qualité de l’air en Martinique, regarde avec attention la situation de communes comme celles du François et du Vauclin.
« Cela fait dix ans que l’on mesure les émanations d’ammoniac et d’hydrogène sulfuré afin de mettre en place les réponses adaptées, mais le phénomène est changeant », dit Carole Boullanger, responsable d’études et adjointe à la direction de Madininair.
Si les échouements arrivent surtout entre mars et juillet, ils surviennent de plus en plus dès le mois de décembre, observe l’institut. Des capteurs mobiles ont également permis d’identifier de nouvelles zones désormais touchées par les sargasses en Martinique, « comme la Pointe Hyacinthe, sur la côte est du Robert, et le quartier de Dostaly, au François », ajoute Carole Boullanger.
« C’est maintenant qu’il faut trouver une solution »
Reste que les autorités sanitaires en Martinique comme en Guadeloupe semblent très gênées lorsqu’on évoque le sujet des sargasses et des mesures à prendre pour protéger les plus jeunes. Malgré de multiples relances, ni l’ARS de Martinique ni celle de Guadeloupe n’ont souhaité répondre aux questions de Reporterre. Les conséquences sanitaires néfastes d’une exposition répétée aux sargasses sont pourtant bien réelles.
Une étude menée le 24 juin 2025 par le comité indépendant d’experts du Centre hospitalier universitaire de Martinique, réalisée sur 154 patients pendant un an, révèle que 80 % des patients observés se plaignaient de troubles neurologiques non spécifiques, 77 % de troubles digestifs, 69 % de troubles respiratoires, 64 % de problèmes oculaires, ORL (53 %) et psychologiques (33 %).
Des concertations entre l’État et les riverains notamment, en Martinique comme en Guadeloupe, tentent d’élaborer un futur plan national Sargasses 3 pour la période 2027-2031. « Il affichera plus clairement un axe dédié à la santé afin de renforcer l’ensemble des actions sur ce volet, assure Caroline Quéré. Des fiches réflexes sont en cours de finalisation avec l’ARS et le rectorat pour accompagner les chefs d’établissement dans les secteurs impactés. »
Elle assure également que le rectorat travaille à un « protocole spécifique » pouvant aller jusqu’à la délocalisation de cours ou la mise en place de cours en distanciel. « Chaque site est différent, nécessitant des moyens et des solutions différenciés. Pour autant, l’objectif de protection de la population reste le même », précise-t-elle. Des réponses qui tardent trop à venir pour les habitants : « On ne peut pas attendre aussi longtemps. C’est maintenant qu’il faut trouver une solution », déplore Marie.