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Pollution à l’arsenic et au plomb : des écoles touchées, et des alertes ignorées

La pollution a atteint les établissements scolaires de la commune.

En avril, une alerte a été déclenchée à Bagneaux-sur-Loing, en Seine-et-Marne, en raison d’une pollution aux métaux lourds due à deux usines. Reporterre révèle que des taux alarmants de plomb ont été mesurés dans l’école maternelle entre 2023 et 2025. En réalité, la commune est surveillée par les autorités depuis quinze ans.

L’annonce a fait l’effet d’une bombe. Le 8 avril, l’agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France a recommandé aux habitants de Bagneaux-sur-Loing, en Seine-et-Marne, de ne plus consommer les fruits et légumes issus de leur potager. La raison ? Une pollution à l’arsenic, une substance cancérogène, et au plomb, un puissant toxique pour le cerveau. La préfecture de Seine-et-Marne, contactée par Reporterre, assure que ces mesures relèvent du « principe de précaution ».

Le périmètre concerné par ces restrictions s’étend dans l’ombre de deux usines : Keraglass et Corning. La première, détenue par Saint-Gobain (France) et Corning (États-Unis), produit du verre vitrocéramique utilisé dans l’électroménager. Elle employait, pour ce faire, de l’arsenic jusqu’en 2020. La seconde, entièrement détenue par Corning, fabrique notamment des verres ophtalmiques et des verres au plomb.

Une expertise inédite

Lors d’une réunion publique organisée le 14 avril, les questions ont fusé, rapporte l’hebdomadaire La République de Seine-et-Marne : « Pourquoi maintenant ? » « Qu’est-ce qu’on a déjà ingéré depuis des années ? » « Est-ce que ça vient de l’air, de l’eau, du sol ? » Reporterre dévoile des analyses et des documents permettant de mieux saisir l’ampleur de cette pollution, en réalité sous surveillance des autorités depuis au moins quinze ans, et qui a atteint les établissements scolaires de la commune.

Depuis 2009, l’État impose en effet à Keraglass et Corning de réaliser des analyses régulières d’arsenic et de plomb dans les sols et les végétaux, afin d’évaluer l’impact des rejets industriels. Malgré l’existence de résultats alarmants, l’État a attendu la définition de seuils de risque pour l’arsenic dans les sols par le Haut Conseil de la santé publique, en 2022, pour solliciter une expertise indépendante sur la surveillance environnementale mise en place par les deux entreprises.

Confié à l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), ce travail, rendu en novembre 2025, est l’élément déclencheur des mesures annoncées le 8 avril dernier. Reporterre a eu accès à ce document exclusif.

Le document de l’Ineris rendu en novembre 2025.

Une école maternelle concernée

Ce rapport révèle que la contamination a atteint les établissements scolaires de la commune, et plus particulièrement l’école maternelle Paul Lopez. Deux campagnes de prélèvements de poussières y ont été menées : une première par les industriels en 2023, mais uniquement sur les surfaces à l’extérieur des écoles, et une seconde par l’ARS en 2025, notamment dans les espaces intérieurs.

« L’exposition peut être fortement impactée par l’ingestion de poussières, via un contact main-bouche, courant chez les enfants », note Robert Garnier, toxicologue, ex-chef de service du centre antipoison de Paris et auteur de plusieurs études sur ces deux substances, contacté par Reporterre.

« Le point le plus critique se situe dans le dortoir »

L’ARS a prélevé dix-huit échantillons au rez-de-chaussée et à l’étage de l’école maternelle. Le point le plus critique se situe dans le dortoir, où le taux moyen dans les poussières s’élève à 61,5 microgrammes de plomb par mètre carré (µg/m²), soit légèrement en deçà du « seuil d’intervention rapide » mais nettement supérieur au « seuil de vigilance », fixé à 25 µg/m². Cette dernière valeur a également été dépassée, de façon ponctuelle, dans une classe à l’étage et la garderie. Les doses détectées sont susceptibles de présenter « un risque d’intoxication au plomb pour les enfants exposés », d’après les critères de la direction générale de la santé.

D’autant qu’une inconnue majeure demeure : le plomb détecté en extérieur, dans les cours de récréation. D’après la campagne menée par Corning en 2023, les taux ont atteint des pics à 286 µg/m², pour l’école élémentaire des Gamins Verriers, et culminé à 1 614 µg/m² à l’école maternelle. « C’est élevé. Mais, à ce jour, on ne sait pas interpréter, en termes de risque sanitaire, une concentration de plomb dans les poussières en surface extérieure », relève Robert Garnier.

En 2020, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) reconnaissait elle-même cette lacune. Elle estimait néanmoins que ces poussières contaminées en extérieur constituaient bien une source d’exposition, rappelant que le plomb est « particulièrement néfaste pour la santé des jeunes enfants [et] peut provoquer des troubles neurologiques, même à faible dose ».

De l’arsenic a également été mesuré dans les cours extérieures des deux écoles lors de la campagne de 2023, sans que cette présence soit confirmée lors de celle de 2025. Selon le rapport de l’Ineris, une nouvelle campagne d’analyses et un renforcement du nettoyage des sols étaient prévus en 2025. Questionnées à ce sujet par Reporterre, la préfecture, l’ARS et la mairie n’ont pas donné suite. Également interrogés sur la contamination des écoles, ni Corning ni Keraglass n’ont apporté de réponse précise.

Des signaux d’alerte dès 2009

En réalité, cela fait plus de quinze ans que les signaux d’alerte se multiplient. Tout a commencé en 2009, lorsqu’un riverain s’est plaint de nécroses apparues sur des végétaux de son potager. Le point de départ de la surveillance environnementale renforcée imposée à Corning et Keraglass. De 2010 à 2023, les campagnes d’analyses — dont les résultats sont compilés dans le rapport de l’Ineris de 2025 — ont mis en évidence, de façon récurrente, des teneurs en plomb supérieures à la norme autorisée dans certains légumes issus de potagers locaux.

En l’absence de valeur de référence ou de norme pour l’arsenic, on ne peut pas parler strictement de « dépassement », mais l’Ineris remarque dans son rapport qu’il y a bien eu une dégradation des sols, en comparaison aux « valeurs locales témoins », pendant toutes ces années.

Le constat de teneurs en plomb régulièrement supérieures à la norme autorisée n’a pas entraîné, à l’époque, de mesures de la part de l’État, d’après un précédent rapport public de l’Ineris datant de 2019 et repéré par Reporterre. Celui-ci rend compte d’un « retour d’expérience », mené en 2018, portant sur les surveillances environnementales en France. L’inspectrice chargée du suivi des sites verriers de Bagneaux-sur-Loing y est interrogée et rapportait déjà qu’aucune « action de gestion des potagers » n’a été entreprise « malgré une dégradation locale confirmée en arsenic et en plomb et des concentrations en plomb, dans les végétaux, supérieures aux valeurs réglementaires ».

L’air n’a pas non plus été épargné par la contamination, comme l’atteste une campagne d’analyses d’Airparif effectuée en 2014. Une station de mesure implantée sur le parking de la mairie avait alors détecté un taux moyen d’arsenic dans l’air supérieur à la valeur recommandée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En 2019, cette limite a de nouveau été franchie. Depuis le retrait de l’arsenic des procédés de Keraglass en 2020, les taux ont drastiquement chuté.

Une surveillance incomplète et inadaptée

Sollicitée, la préfecture de Seine-et-Marne explique que « les résultats obtenus au cours des six campagnes menées entre 2010 et 2023 [sur les sols et les végétaux] s’avéraient non homogènes et insuffisamment exhaustifs pour fonder une décision ». Et pour cause : l’expertise de 2025 de l’Ineris se montre sévère sur la surveillance environnementale mise en place par les deux industriels, pointant des « erreurs méthodologiques », un réseau de surveillance des dépôts atmosphériques « inadapté » et des problèmes d’interprétation dans l’évaluation des risques.

Des lacunes, là encore, déjà signalées il y a plusieurs années, comme le relève le « retour d’expérience » sur les surveillances environnementales, mené courant 2018 par l’Ineris : « Ce manque d’interprétation [des résultats d’analyses] ne permet pas d’évaluer correctement l’impact des émissions sur les milieux et de déterminer si des actions sont nécessaires […]. Les objectifs de la surveillance ne sont donc pas atteints, alors que de nombreuses mesures ont été réalisées. »

« Les objectifs de la surveillance ne sont donc pas atteints »

Également contactée, la société Keraglass « souligne avoir engagé, dès le début des années 2000, une démarche visant à supprimer progressivement l’utilisation de l’arsenic dans ses procédés industriels ». Les résultats de la surveillance ont, selon elle, « nourri l’évaluation continue de la situation environnementale locale et ont permis, en lien avec les pouvoirs publics, d’adapter les dispositifs de surveillance et de gestion au fil de l’évolution des connaissances ». Une nouvelle campagne d’investigation doit avoir lieu en 2026.

De son côté, le groupe Corning assure « opérer en pleine conformité avec l’ensemble des réglementations environnementales et sanitaires applicables ».

L’agence régionale de santé a d’ores et déjà annoncé qu’un dépistage du plomb et de l’arsenic pourra être proposé aux habitants exposés.

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