« Kitsch, rock et bidouille » : quand des drag queens et kings optent pour la récup’
Une partie des drag queens et kings du collectif La Coloc drag, à Poitiers. - © La Coloc drag/Teddy Miumium/Tata Kahlo/Hellhaine.rococo
Une partie des drag queens et kings du collectif La Coloc drag, à Poitiers. - © La Coloc drag/Teddy Miumium/Tata Kahlo/Hellhaine.rococo
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Vêtements des grands-parents, guirlandes lumineuses, tapis de voiture... Dans cette coloc de Poitiers, des drag queens et drag kings recyclent objets et habits pour créer leurs tenues de scène. Un choix politique, aussi poussé par leur précarité.
Poitiers (Vienne), reportage
Les mains qui ouvrent la porte de l’appartement-atelier sont tachées de peinture bleue. Elles ont l’habitude des pigments et des aiguilles, qu’elles manipulent à longueur de journée. Tess, alias Pepper, pratique le drag à Poitiers depuis cinq ans. Ici, une chambre sert de débarras, l’autre d’atelier, et tout rappelle son goût pour la récup’ : les étagères, fixées au mur grâce à des ceintures de judo ; le meuble de rangement, repeint façon damier ; les costumes de scène, confectionnés à partir de tuyaux, tapis de voiture et vêtements de friperie.
L’artiste maîtrise en effet l’upcycling (recyclage) comme personne. C’est d’ailleurs ainsi que Pepper, membre de La Coloc drag, un collectif poitevin de dix artistes, définit son univers : « Kitsch, rock et bidouille. » Passée [1] par le théâtre, Tess a découvert le drag pendant le confinement de 2020, en regardant « RuPaul’s Drag Race ». Cette émission de téléréalité étasunienne, née en 2009 et déclinée pour la première fois en France en 2022, met en compétition plusieurs artistes drag, en majorité des drag queens, dans des épreuves de danse, de mode ou encore de playback.
« Je m’amusais à me couper les cheveux et à me les mettre sur le visage », raconte l’artiste, qui a débuté en tant que drag king, explorant et détournant les codes de la masculinité.
L’art de la bidouille
Aujourd’hui âgée de trente ans, Pepper exhibe ses costumes entièrement faits maison lors des événements organisés par La Coloc drag : after work, spectacles dans des bars ou encore soirées techno. « J’ai toujours eu l’habitude de récupérer des trucs : les fringues de mes grands frères ou de mes grands-parents quand j’étais ado par exemple. Je me suis mis à découper dedans, à ajouter, à enlever », explique l’artiste.
Sa tenue préférée ? Une robe patchwork en jean, ornée de morceaux de chair en tissu. Pour la confectionner, il aura fallu plus de vingt heures de travail, « un peu à la machine, beaucoup à la main », de la mousse, un corset récupéré chez sa grand-mère. Et même déjà portées, ses créations continuent d’évoluer : « Celle-là, je vais la reprendre, recoudre les parties décousues, rallonger la traîne. »
Dans l’après-midi, Pepper retrouve trois amies drag de son collectif, Julio de la Noche, Pandé Maniaque et Miumium, pour un atelier couture. Ensemble, ils et elles préparent leur prochain show XXL sur le thème de Shrek, prévu les 29 et 31 mai à Poitiers. Pour l’occasion, le petit appartement de Miumium s’est transformé en atelier. L’artiste partage ses techniques avec le groupe. « J’ai appris tout seul, comme tout ce que je fais », sourit-il. Ici aussi, tout est recyclé : pour dessiner la combinaison d’ogre de Pandé Maniaque, il utilise des patrons découpés dans des partitions de musique.
Le collectif d’artistes défend « une ligne claire » sur les questions environnementales, explique Pepper : « On prône l’upcycling et la récup’ », et « quasi tout le monde est végane ». L’artiste évoque son amie Daisy Rable, qui réutilise toujours les mêmes trois tenues. « Et si t’es pas content, elle te souffle sa fumée de clope dans le visage, et c’est comme ça », s’amuse Pepper.
Des artistes précaires
Ce goût partagé pour le fait main repose sur des motivations « écologiques et éthiques, bien sûr », poursuit Miumium, « mais c’est aussi parce qu’on est précaires ». Comme beaucoup d’artistes drag en France, ils et elles ne vivent pas de leur art. Pepper dépend du revenu de solidarité active (RSA) et d’extras dans la restauration. « Certains accèdent au statut d’intermittentes, mais il faut se battre : la plupart des salles ne paient pas en cachets », précise Pepper.
Cette précarité est structurelle, explique Apolline Bazin, journaliste et autrice de l’ouvrage Drag Fever : sous les paillettes, toujours la rage ? (Éditions Divergences). « 80 % des personnes qui pratiquent le drag ont une autre source de revenus. Une moitié gagne autour du Smic [1 443 euros net] et un tiers vit sous le seuil de pauvreté », explique-t-elle, s’appuyant sur les travaux d’Armand Songe, drag king et fondateur de la Kings Factory, une association parisienne visant à soutenir les drag kings.
Pour Pepper, pas besoin de beaucoup dépenser : ses doigts font des miracles. Entre ses mains, une chambre à air devient un harnais ; un tapis de voiture, une ceinture de catch ; des guirlandes lumineuses, un masque de goule. Pourtant, un jour, après une performance, un spectateur lui a demandé : « C’est rigolo, mais ce que tu fais, est-ce vraiment du drag ? » raconte Pepper. En cause, selon l’artiste : le succès grandissant de « Drag Race France », adaptation de l’émission étasunienne, diffusée sur le service public.
« “Drag Race” n’est pas très représentative de l’intégralité de ce qui peut se faire en drag. Les drag queens sont privilégiées, peu de drag kings sont mis en avant. En général, celles et ceux qui font du craft ne passent pas », explique l’artiste, qui revendique son héritage « punk », regrettant que l’émission mette surtout en avant une esthétique du glamour.
« Dans le drag local, pour la majorité d’entre nous, c’est de la bidouille », explique Pepper, reconnaissant que cette esthétique bricolée lui crée parfois des complexes face aux attentes du public. Assise sur le canapé, Pepper pointe son costume de l’Âne, le compagnon à quatre pattes de l’ogre Shrek. « Ce sera un manteau gris, et en dessous, je serai à poil ! » rit l’artiste.
« Un espace de résistance à la fast-fashion »
Malgré sa volonté de s’inscrire dans une démarche durable, Pepper reconnaît être parfois réticente à porter plusieurs fois la même tenue : « J’ose pas trop reporter les vêtements, comme on fait beaucoup d’événements sur Poitiers, les gens sont habitués. »
Et l’émission « Drag Race », qui érige de nouvelles normes pour le drag français, n’y est pas pour rien : « La participation à une émission comme “Drag Race” demande de sortir une grande quantité de looks, explique Apolline Bazin. C’est une profusion de vêtements qui n’est pas soutenable. Et l’émission met peu en avant le travail d’artisanat mobilisé, ce qui donne l’impression que c’est du jetable, alors que c’est vraiment du costume de très haut niveau. “Drag Race”, en étant de toute façon insérée dans l’économie capitaliste, se cale sur une industrie toujours plus vorace. »
Pour son costume de Lord Farquaad, le méchant du premier film Shrek, Miumium veut créer une tenue qu’il pourra reporter en dehors de la scène. « C’est chiant de porter une chose dans ta vie, puis de la laisser dans ton placard », développe l’artiste. « Sur la question de la fast-fashion, le drag peut être un espace de résistance, parce que les artistes ont des engagements politiques très forts, et des visions artistiques complètes », poursuit Apolline Bazin.
Rendre les costumes réutilisables demande toutefois de l’inventivité, reconnaît Miumium : « J’avais créé un costume de cochon ensanglanté pour une performance. Et ça, c’est quand même pas un truc qu’on peut reporter tous les jours. »