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PortraitSocial

Radiée du RSA : une maraîchère face à la « traque des précaires » menée par le Finistère

Cécile Weyer, 39 ans, fait partie des allocataires radiés du RSA après des contrôles démesurés du département du Finistère.

Le président du département du Finistère radie les bénéficiaires du RSA à tour de bras. Comme d’autres paysans pour qui ce maigre revenu est crucial, Cécile a fait les frais de cette « traque aux précaires ». Un procès a lieu le 15 juin.

Guengat (Finistère), reportage

Dans la ferme bio du Lièvre Blanc, située à Guengat, dans le Finistère, la saison commence à sérieusement battre son plein. Comme dans n’importe quelle petite ferme maraîchère, le mois de juin est sans doute le mois le plus intense : les légumes primeurs ont fini d’être ramassés, de nouveaux semis sont prêts à être transplantés et, en même temps, Cécile Weyer doit continuer de récolter les choux-raves, petits pois et autres cébettes. En résumé : la paysanne est débordée. Et pourtant, lundi 15 juin, la maraîchère de 39 ans doit se rendre au tribunal pour faire valoir son droit au RSA (revenu de solidarité active).

« J’ai hâte que cette journée soit passée », confie la paysanne, arrosant les jeunes plants de courgettes qui se trouvent dans sa pépinière. À Brest, le procès qui va se tenir est quelque peu inédit. En mars, aux côtés de la CGT, six actuels ou ex-allocataires du RSA, dont Cécile, se sont constitués partie civile et ont adressé une citation à comparaître au président du département Maël de Calan (ex-Les Républicains), ainsi qu’à son directeur de l’économie, de l’emploi et de l’insertion Romain Chantelot, pour harcèlement moral et institutionnel. Une première audience « technique » s’est tenue le 30 mars, et la deuxième, qui étudiera le fond du dossier, se tient le 15 juin.

« Traque aux précaires »

Depuis plusieurs mois, le plan RSA du Finistère ne cesse en effet d’être décrié. De nombreux allocataires, dont des paysans, dénoncent des contrôles violents et invasifs. « Je suis épuisée par tout ça. Heureusement, je suis bien entourée et accompagnée, se rassure Cécile. J’essaye de ne pas trop y penser, et en même temps, c’est constamment là, dans un coin de ma tête. »

Ainsi, alors qu’en France un tiers des ménages éligibles au RSA n’y avaient pas recours en 2024, le département du Finistère ne s’est pas lancé dans une vaste campagne d’informations sur cette aide... mais plutôt dans une « traque aux précaires », selon les mots de la CGT. Interrogé sur des chiffres supérieurs à la moyenne nationale, Maël de Calan s’est félicité de la hausse des contrôles contre les « fraudeurs » : « Que l’extrême gauche conteste le plan RSA du département du Finistère, c’est une fierté », a-t-il dit à l’AFP.

«  J’ai hâte que cette journée soit passée  », confie la paysanne, en amont du procès du 15 juin 2026. © Chloé Richard / Reporterre

Des radiations à la pelle

Après une séparation avec son conjoint qui était jusqu’alors son associé, entraînant le changement de statut de son entreprise, et une tempête Ciarán fin 2023 qui lui a coûté plusieurs milliers d’euros de matériel, Cécile Weyer pensait enfin pouvoir souffler et se focaliser entièrement sur sa production de légumes. Mais en avril 2025, la maraîchère a commencé à faire l’objet d’un contrôle RSA du département.

Des dizaines de pages de documents lui sont alors réclamées : la copie des relevés bancaires et des livrets d’épargne, un avis d’imposition, une copie de son bail de location, de ses factures d’énergie, son dernier bilan comptable, etc. Cela ne suffit pas pour le département, le contrôle est alors étendu et le RSA suspendu. Cécile doit désormais justifier en détail, à l’aide d’une attestation sur l’honneur, d’un chèque perçu sur son compte bancaire. Cela ne suffit toujours pas, la paysanne est alors radiée et perd son RSA. Le cas de Cécile est loin d’être isolé : pas loin d’une trentaine de témoignages similaires accompagnent la citation.

Destiné aux personnes sans revenus ou avec de faibles revenus, le RSA s’élève à 651 euros pour une personne seule. Le seuil de pauvreté est quant à lui fixé à 1 288 euros. « Pour moi, le RSA, c’est un élément de stabilité, explique la paysanne. Je parle principalement pour moi, mais quand j’entends mes collègues autour de moi, c’est aussi perçu comme ça, comme un socle. » Ce socle permet à celui ou celle qui veut par exemple lancer son entreprise et qui n’a pas de capital de boucler, tant bien que mal, les fins de mois le temps que l’exploitation se monte.

Cécile cultive sur 1,5 hectare. © Chloé Richard / Reporterre

La Confédération paysanne mobilisée

Le RSA peut être aussi vu comme une béquille en cas de pépin — comme en cas de tempête Ciarán justement. Les aides de la PAC (politique agricole commune) étant principalement liées à la surface — plus la ferme est grande, plus il y a d’aides — les paysans comme Cécile, qui cultive sur 1,5 hectare, ne peuvent pas compter sur cette subvention pour solidifier leur entreprise.

Même si les parties civiles et témoins de ce procès ne sont pas que des paysans, la Confédération paysanne a tenu à s’impliquer : début juin, trois mois après le début de la procédure judiciaire, le syndicat s’est lui aussi constitué partie civile. « On s’est porté partie civile car ce traitement administratif du département affecte les exploitants et exploitantes susceptibles d’y prétendre », fait savoir à Reporterre Nathan Martin, cosecrétaire de la Confédération paysanne 29. « Pour nous, cela porte atteinte à l’intérêt collectif de la profession. On a des adhérents qui renoncent à faire valoir leur droit », déplore ce dernier.

Lire aussi : Agriculteurs au RSA : quand le travail ne suffit plus pour vivre

Lancé en 2022, le plan RSA de Maël de Calan est censé « rapprocher les allocataires du revenu de solidarité active qui veulent travailler et les employeurs qui veulent embaucher ». Ce plan repose sur plusieurs « piliers », dont un portant sur la lutte contre la fraude et qui se traduit par des contrôles démesurés. Le Finistère comptait 18 000 allocataires du RSA en 2021, passés à 13 500 fin 2025.

« Cela porte atteinte à l’intérêt collectif de la profession »

Contacté par Reporterre, le département n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Le syndicat des Jeunes agriculteurs du Finistère a publié un communiqué sur les réseaux sociaux « pour apporter notre soutien au département du Finistère concernant la politique du RSA ». Dans un article du Canard enchaîné paru en 2025, l’élu de droite se disait proche « amicalement et politiquement » de la FNSEA, le syndicat majoritaire productiviste. En soutien aux allocataires du RSA, lundi 15 juin, aux abords du tribunal correctionnel de Brest, une manifestation est prévue.

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