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Reportage — Écologie et quartiers populaires

Quartiers populaires et écologie, la difficile équation de Verdragon

Élizabeth (à g.) et Maëva, après une conférence sur l'écologie décoloniale à la Maison de l'écologie populaire à Bagnolet, en mars 2022.

À quelques mois de son premier anniversaire, Verdragon, la Maison de l’écologie populaire, s’attache à porter la voix de l’écologie à Bagnolet, en banlieue parisienne. Elle se heurte toutefois à plusieurs obstacles.

Bagnolet (Seine-Saint-Denis), reportage

Un dimanche d’été 2021, la première Maison de l’écologie populaire ouvrait ses portes sur les hauteurs de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Son nom : Verdragon. Son ambition : devenir « l’avant-garde de l’écologie populaire en France ». Neuf mois ont passé depuis cette inauguration joyeuse. Recouvertes par la rosée matinale, les herbes folles ont bien grandi dans le petit jardin. La banderole accrochée sur la façade blanche a disparu. Une fois la porte d’entrée poussée apparaissent deux jeunes femmes, Syrine et Dalphée, qui animent au jour le jour Verdragon. Elles fourmillent de projets pour cette initiative née d’une coopération entre le mouvement écologiste citoyen Alternatiba et le syndicat de parents de quartiers populaires Front de mères.

Ensemble, et à l’aide de bénévoles, elles mettent en place divers ateliers. Sans rapport immédiat avec l’écologie : « On n’est pas ici juste pour faire pousser des plantes, dit Dalphée. L’idée est d’inciter les personnes éloignées des questions environnementales à s’y intéresser. Et pour ça, on les aide à s’épanouir et on les accompagne dans leurs soucis quotidiens, qui sont souvent un frein à l’engagement écologiste. »

Verdragon, la Maison de l’écologie populaire, sur les hauteurs de Bagnolet. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Lundi, 11 heures : Dalphée et Syrine, écrivaines publiques insoupçonnées

Un grincement de porte alerte Syrine. Un petit homme, au béret bleu pastel, vient d’entrer. Il porte un anneau à l’oreille droite et esquisse des présentations, d’une voix rauque marquée par un accent roumain. « Changement de propriétaire ? » interroge-t-il, sourcils froncés. Avant que l’association Verdragon ne s’empare des locaux au 14 rue de l’Épine prolongée, résidait dans ces mêmes lieux le centre socioculturel Guy Toffoletti.

Rien ne subsiste du lot de bureaux étroits qu’avait l’habitude de côtoyer l’homme, hormis la trace des cloisons au sol. Ils ont laissé place à une vaste salle, que Syrine traverse d’un pas pressé pour accueillir le premier venu : « Vous vouliez photocopier des documents ? Ne vous en faites pas, je peux quand même vous aider », le rassure-t-elle, comprenant le quiproquo. Chaque lundi, pour débuter la semaine, Verdragon propose une permanence d’écrivain public.

Syrine : « On met toutes les personnes qui se ressemblent dans les cités, à l’écart des autres et on les sépare de fait de la question écologique. » © Emmanuel Clévenot/Reporterre

Tandis que s’active l’imprimante, le visiteur s’adonne à quelques confessions : « Mon enfant de 7 ans ne parle toujours pas. Ni en français ni en roumain. Il doit avoir un handicap, quelque chose comme ça... » Syrine interrompt son activité pour l’écouter. « Le directeur de l’école commence à me dire que ce n’est plus possible. Je comprends bien, mais je ne sais pas quoi faire », se désole le père aux mains calleuses.

Démunie, la jeune femme prend son numéro de téléphone et lui assure qu’elle fera son possible pour trouver une solution. Une fois seule, elle concède en souriant : « Je n’ai jamais été formée à répondre à ces questions sociales. Alors je m’adapte ! »

Jean-Daniel, originaire du Congo-Brazzaville, cherche à obtenir une carte de résident. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Vêtu d’une parka verte, arrive un second visiteur. Il tient dans sa main un prospectus de l’association. « C’est bien ici Verdragon ? » Orienté par un centre social de Bagnolet, dont les permanences d’écrivain public sont régulièrement saturées, Jean-Daniel s’assoit au bureau de Dalphée et commence à narrer ses mésaventures. Congolais ayant migré en 2012, il multiplie depuis sept ans les renouvellements de son titre de séjour : « Avec les timbres fiscaux à 200 ou 300 euros, ça me coûte très cher ! » Il y a quelques jours, Jean-Daniel a réclamé le droit à une carte de résident valable une décennie. Problème : celle-ci vient de lui être refusée.

Forte de son expérience de rapporteuse à la Cour nationale du droit d’asile, Dalphée épluche le document. « Vous avez un super français. Vous êtes arrivé en France il y a plus de cinq ans. Le seul endroit où ça peut tiquer, c’est la stabilité financière », résume-t-elle. Jean-Daniel a deux mois pour contester le refus : « Vous revenez mercredi et on rédige la lettre ? » L’homme repart sourire aux lèvres.

Mardi, 18 heures : le rêve d’Amap populaire bousculé par l’inflation

À l’heure du crépuscule, Anne-Charlotte gare sa camionnette à l’entrée de Verdragon et décharge ses nombreuses cagettes sur le trottoir. Le bleu de ses iris s’accorde parfaitement avec son masque rose et son pull violet, marqué par les heures passées au potager. « Avant de me lancer dans le maraîchage, j’étais diététicienne. Ma fille souffre d’une importante maladie, j’ai eu besoin d’un retour aux sources. »

Elle cultive seule ses légumes en agriculture biologique, à la frontière entre l’Aisne et l’Oise, puis les vend à deux Amap [1]. Deux tailles de paniers sont proposées, à 12 et à 18 euros. À l’intérieur, poireaux, radis, carottes, lentilles, etc., mais aussi pâtissons ou panais.

Les Amapiens aident la maraîchère, Anne-Charlotte, à installer son stand. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Ces légumes plus rares n’ont pas toujours fait l’unanimité auprès des nouveaux adhérents : « Pour un Nord-Africain, cuisiner sans poivron, c’est mission impossible, s’esclaffe Fatima Ouassak, porte-parole de Front de mères et énergique animatrice de Verdragon. Au début, voyant certaines personnes partir, Anne-Charlotte m’a proposé de ne mettre que des légumes communs dans les paniers. Je lui ai dit “Non, surtout pas !”. »

À ses yeux, l’Amap est politique. Elle doit ouvrir aux habitants des quartiers populaires un accès à de nouvelles saveurs et à de nouveaux aliments. « On a fini par créer un groupe WhatsApp sur lequel je propose systématiquement des recettes ou conseils de préparation, se félicite l’agricultrice. C’est une première, et tout le monde semble ravi. » Dernière recette en date : une quiche aux betteraves, chèvre et noix.

La collecte des légumes se fait en autonomie. Pendant ce temps, Anne-Charlotte donne des conseils à ses clients. © Emmanuel Clévenot/Reporterre

Ingénieure, retraitée, étudiant passé par Sciences Po... Le public qui défile derrière le stand n’est pas tout à fait celui qu’imaginait Syrine : « Notre objectif initial était de créer une Amap accessible financièrement à tous les habitants des quartiers populaires. Force est de constater que pour l’instant, nous n’y arrivons pas suffisamment », dit la jeune recrue de Verdragon, qui vit en colocation avec sa sœur jumelle.

Elle-même n’est pas en mesure de s’y inscrire et doit faire ses courses dans le marché du quartier où les prix sont plus abordables. « Il faudrait instaurer un système où les gens paieraient en fonction de leurs revenus. On y avait réfléchi l’été dernier, mais l’idée s’est perdue en chemin », dit Antonine, étudiante en ethnologie et coutumière de l’Amap.

Aujourd’hui, Anne-Charlotte compte vingt-neuf inscrits à Verdragon : « L’idéal pour moi serait d’en avoir au moins cinquante, reconnaît-elle embarrassée. Pour l’instant, j’arrive tout juste à tirer de quoi vivre. Avec l’essence, l’inflation... Je ne fais pas le moindre bénéfice. » Pour l’heure, la Maison de l’écologie populaire se heurte donc à cet obstacle de taille : proposer une Amap accessible à tous et rentable pour la productrice.

Samedi, 20 heures : une soirée sur l’écologie décoloniale

Les soirées thématiques du week-end suscitent l’intérêt des habitants. Plongée dans l’obscurité, une cinquantaine de curieux, assis en arc de cercle sur de petites chaises d’écoliers, a le regard braqué sur un diaporama. Tous ont répondu à l’invitation de Verdragon pour cette soirée hivernale placée sous le thème de l’écologie décoloniale. Face à eux, micros en main, Clémence Léobal, Malcom Ferdinand et Erwan Molinié.

Ces trois chercheurs en sciences humaines sont rattachés à l’Observatoire Terre-Monde : « Les destructions environnementales et les questions coloniales sont étroitement liées, assure Clémence. Les mines, les essais nucléaires, les pesticides... On met en lumière ce sujet en abordant différents cas concrets. » Fondu dans la masse, un habitant de Montreuil déguste le Ti-punch concocté dans l’après-midi : « Je ne m’y connais pas sur ces thématiques et je ressors profondément choqué de cette conférence. Je n’avais jamais pris conscience de l’incroyable différence de traitement entre la France hexagonale et l’outre-mer. »

Aminata (à d.) et Mariame, de l’association La Cantine des femmes battantes. © Emmanuel Clévenot/Reporterre

Les débats terminés, la cohorte migre vers le fond de la pièce, attirée par d’alléchants arômes exotiques. Mariame, Aminata, Fatou et Meité se sont réveillées aux aurores pour cuisiner un mafé et un yassa, deux spécialités d’Afrique de l’Ouest. Sur fond de musiques caribéennes révolutionnaires, l’une d’elles confie : « J’ai fui la Côte d’Ivoire en 2019 avec mon plus jeune fils. Nous avons atterri dans un squat, à Saint-Denis, et c’est là que j’ai fait la rencontre des filles. »

Ensemble, elles ont créé La Cantine des femmes battantes, une association qui vient en aide aux femmes ayant émigré d’Afrique pour fuir des violences conjugales. « En arrivant en France, la vie ne devient pas soudainement belle, poursuit-elle sans estomper son sourire plein de tendresse. Nous l’avons vécu, alors maintenant on essaie d’aider nos sœurs. »

Bien des aventures attendent encore Verdragon, qui n’en est qu’à sa phase expérimentale. Ciblée par des attaques racistes de l’extrême droite en décembre, la Maison tient bon. Dalphée commence à organiser des cours de hip-hop pour les mineurs isolés. Syrine réfléchit à l’élaboration d’un atelier krav-maga ou encore d’une session danse de salon non genrée. Au fil des semaines se dessinent les premières esquisses d’un futur studio de radio. « On a plein d’idées et plein de projets » dit Syrine.

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