Sous les arbres, ils pratiquent la muscu gratuitement et avec du matériel de seconde main
Fin octobre 2025, dans la Cour Carrée du parc Jean-Moulin - Les Guilands de Bagnolet. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Fin octobre 2025, dans la Cour Carrée du parc Jean-Moulin - Les Guilands de Bagnolet. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Sous les arbres du parc Jean-Moulin à Bagnolet, une poignée d’habitants s’entraîne sur des machines de récupération. Une salle de musculation en plein air, née du réemploi et de l’envie de se retrouver.
Bagnolet (Seine-Saint-Denis), reportage
Un dimanche matin frisquet, à 11 heures pile. Nouari arrive le premier dans la Cour Carrée du parc Jean-Moulin - Les Guilands, à Bagnolet. Silhouette carrée, regard brun cerclé d’un liseré bleu. Gardien de stade à la retraite, 71 ans, toujours en mouvement. Il ouvre le container métallique, récupère une barre d’haltérophilie, enfile les disques, tire un banc de développé couché. Puis déplace le punching-ball cabossé, dont la tête, presque arrachée, tient encore on ne sait comment. En quelques gestes, la salle de muscu en plein air sort de son sommeil.
Ici, pas de miroirs, pas de publicité, pas d’abonnement. Juste quelques machines sauvées des rebuts, un plancher de bois bricolé, et une poignée d’habitués. Dans ce parc perché entre Bagnolet et Montreuil, la musculation se pratique à ciel ouvert, au milieu des chênes et des merles. Une salle née du réemploi, d’un besoin simple : se retrouver, transpirer ensemble, sans badge ni logo. Une écologie du muscle et du lien, populaire et joyeuse.
Grâce à son travail, Nouari a tout essayé : athlétisme, escalade, tennis, musculation. « Mais mon vrai coup de cœur, c’est le "bad", comme les frères Popov [des joueurs de badminton français] », lance-t-il en riant. Il joue encore, et entraîne. « J’ai 71 ans mais je veux pas que ça se sache ! L’autre jour, au bad, une demoiselle m’a donné 50 ans. J’aurais bien voulu, mais à cet âge-là, je serais encore au boulot. » Sur son survêtement, il a cousu lui-même un N au niveau du pectoral gauche. Son initiale, comme les champions.
Peu à peu, les copains débarquent. Moussa, 29 ans, lunettes de vue et casque vissé aux oreilles ; Davy, la quarantaine, sweat bleu électrique ; Khaled, jean gris et lunettes de soleil ; puis Abdenour, et enfin, en retard, son frère Yahya — dont la poignée de main pourrait décrocher un bras. « Il est resté à l’heure d’été », glisse Abdenour. Les rires fusent.
« Ça forge le haut du corps… et le mental »
Le banc de développé couché devient leur scène, éclipsant toutes les autres machines. Nouari ouvre le bal : « On va du plus âgé au plus jeune », souffle Khaled, qui l’observe avec les autres, et l’assure en cas de pépin. Le doyen s’allonge, cale les omoplates, agrippe la barre en pronation, les paumes légèrement plus larges que les épaules. Les triceps se tendent, la poitrine s’ouvre, la fonte grince. « C’est l’exercice roi », explique Yahya. « Ça forge le haut du corps… et le mental. »
On chauffe à 20 kilos, puis on monte en charge. Le record ? « 130 kilos, et c’est pas une légende : c’est Yahya qui les a levés », sourit Davy. Les autres acquiescent. Un rouge-gorge se pose sur le banc. Un gland tombe sur Abdenour, qui se frotte la tête en souriant. Davy, banquier, s’essuie les mains : « Je n’échangerai nos séances contre rien au monde. Je suis déjà assez enfermé au travail. Ici, au moins, t’es dehors, avec des gens que tu connais. »
La séance se joue dans la bienveillance. Moussa tente 70 kilos. Les muscles du torse tremblent sous la tension. « Pousse ! Pousse ! » crie Nouari, prêt à parer. Moussa force, décolle les fesses du banc. « Il est un peu tête brûlée, il veut griller les étapes », commente Abdenour.
Moussa se relève, souffle, le coude posé sur un haltère. Arrivé du Sénégal il y a trois ans, il a découvert le lieu en marchant dans le parc. « Le fait que ce soit gratuit, c’est important pour moi. Je vis avec peu. »
Avant, tout tenait à même le sol. Les barres posées sur la terre, les bancs bringuebalants. Puis l’association Au Milieu a fait quelques ajustements : un plancher, des lampadaires, des machines fixées pour être toujours accessibles, comme un vélo elliptique. C’est elle qui anime ce coin du parc autour du réemploi : menuiserie, chantiers participatifs, mobilier récupéré. Ici, rien ne se perd, tout reprend vie.
Les machines aussi. Les bancs, les barres, le punching-ball rempli d’eau : tout vient de la récup’. Les disques de fonte ont été trouvés par terre, poncés, repeints par Nouari. « C’est notre fierté, dit-il. Du matériel de récup’, mais pas une séance au rabais ! On a de bonnes conditions d’entraînement, et on s’entraîne sérieusement. »
Ce matériel vient en partie de la ressourcerie de la Noue à Bagnolet, aujourd’hui fermée, fondée par Alhassana Diallo — et de celle qu’il a recréée à Livry-Gargan, Temps libre. « Dans ce parc départemental très fréquenté, on a constaté un besoin criant de sport, explique-t-il, joint par téléphone. Pour démocratiser la pratique, il fallait faire tomber les freins. Et le premier, c’est l’argent : tout le monde n’a pas 30 euros par mois pour une salle. »
Pour lui, cette « ressourcerie du sport » mêle écologie et inclusion : « Avec le réemploi, on répond à des problématiques de société : l’obésité, le stress, l’anxiété. On parle beaucoup de santé physique, mais la santé mentale est tout aussi importante. »
Objectif 100 kilos
Sous les arbres, la séance reprend. Davy réussit 94 kilos pour la première fois. Khaled s’y met aussitôt : ça passe. Davy tente 95, échoue. « Le kilo qui tue ! » regrette-t-il. Objectif : les 100 avant la fin de l’année. Quand « Orange Blossoms » de Goldford résonne dans l’enceinte, Nouari lâche un pas de danse. On parle du combat de MMA (arts martiaux mixtes) de la veille, stoppé net par un doigt dans l’œil.
Bernard passe en courant, serre les mains sans s’arrêter, les jambes encore en mouvement, refusant de couper son élan. « C’est notre marathonien ! Il vient parfois pour une séance de renforcement », glisse Abdenour. Ici, assurent-ils, tout le monde est bienvenu : parents, enfants, femmes. Mais ce matin-là, comme souvent, seuls des hommes viennent soulever la fonte, et deux enfants pour récupérer un ballon de foot.
Yacer, manteau Hollister et capuche sur la tête, observait la séance depuis quelques minutes. « Je peux essayer ? » finit-il par demander. Il s’approche, saisit la barre, soulève 50 kilos. Sans forcer. Puis il entrouvre son manteau pour exhiber son biceps droit, comme on dévoile un secret qu’on est trop fier de détenir pour arriver à le cacher.
Pour Alhassana Diallo, cette salle bricolée raconte une forme d’écologie populaire, ancrée dans des besoins concrets. « On collecte des équipements de sport pour qu’ils continuent de servir. L’écologie, c’est aussi ça : prolonger la vie des objets et, avec eux, créer des communs, des lieux de pratique pour tous. »
Mais le lieu dit aussi ses contradictions. À quelques mètres d’ici, l’échangeur de Bagnolet étouffe les environs sous les gaz d’échappement. « C’est l’une des zones les plus polluées d’Europe, rappelle-t-il. Et pourtant, beaucoup de city stades longent le périphérique. Les gens viennent y faire du sport pour être en meilleure santé, mais s’entraînent au milieu des fumées. Ici c’est quand même un peu mieux avec les arbres. »
« Avec de la seconde main, tu peux tout faire »
La plupart des habitués de la muscu vivent à un kilomètre à la ronde, tout près du grondement qui ne s’arrête jamais. Quand on leur en parle, ils haussent les épaules : ici, on fait avec.
La séance touche à sa fin. Les bras tremblent, mais les visages rayonnent. Les barres sont rangées, les poids empilés, la fatigue s’étire comme une victoire. Yahya regarde autour : le plancher, les lampadaires, les visages familiers. « Avec de la seconde main, tu peux tout faire, dit-il. Gratuitement. Il suffit d’un petit local, de quelques machines, et surtout, de gens motivés. »
Sous les chênes de Bagnolet, ils ont bâti bien plus qu’une salle de musculation : un lieu de fraternité, d’huile de coude et de réemploi. Un morceau d’utopie concrète, forgé dans la sueur et la récup’.