Pour les plus précaires, « les politiques de sobriété sont souvent paternalistes et déconnectées »
Des personnes font leurs courses dans une enseigne spécialisée dans les produits discount. - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Des personnes font leurs courses dans une enseigne spécialisée dans les produits discount. - © Nicolas Guyonnet / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les personnes pauvres se sentent concernées et inquiétées par l’urgence climatique, mais sont critiques de mesures de transition « déconnectées », explique Thomas Mattei, sociologue et codirecteur de l’étude « Sobriété et pauvreté ».
Les personnes les plus pauvres se sentent-elles concernées par la crise écologique ? Que pensent-elles des mesures environnementales mises en place par l’État ? Publiée en septembre 2025, l’enquête « Sobriété et pauvreté » s’appuie sur un sondage de 478 personnes vivant au seuil de pauvreté ou en dessous et sur 44 entretiens approfondis.
Elle montre que ces publics sont très préoccupés par la crise écologique, que beaucoup adoptent déjà des pratiques respectueuses de l’environnement, mais qu’ils restent très critiques envers les mesures de transition écologique, jugées déconnectées de leur quotidien et de leurs contraintes. Thomas Mattei, sociologue et codirecteur de l’étude avec Marie-Laurence Pitois-Pujade, a répondu aux questions de Reporterre.
Reporterre — Pourquoi cette enquête ?
Thomas Mattei — Ancien éducateur spécialisé, je prépare une thèse de sociologie sur le travail social de prévention de la radicalisation mené par les éducateurs de rue. À travers ce sujet, je m’intéresse à la manière dont les politiques publiques sont pensées pour les milieux populaires, et comment ces publics les reçoivent et y réagissent.
En 2023, j’ai rejoint le projet Sobriété et pauvreté du Pacte civique, un collectif promouvant l’engagement citoyen, la démocratie participative et la transition écologique. Ce qui m’a motivé, c’est de ne pas réduire les personnes précaires à leurs contraintes économiques, mais de les interroger sur leur vision des choses, leurs choix politiques et moraux, et leurs propositions.
Les classes populaires se soucient-elles d’écologie ?
Il faut distinguer la préoccupation écologique de l’adhésion aux politiques ou au discours dominant. La plupart des personnes interrogées sont clairement préoccupées par la crise écologique. Dans le sondage, la préoccupation principale reste le pouvoir d’achat avec 85 % des répondants se disant concernés par ce sujet. Mais le dérèglement climatique et la perte de la biodiversité viennent juste après — 75 % —, au même niveau que les inégalités sociales — 73 %.
Pourtant, certaines mesures environnementales suscitent le rejet…
La consigne de limiter le chauffage à 19 °C, prévu dans le plan de sobriété de 2022, est souvent revenue dans les discussions. Pour beaucoup, quand on n’arrive déjà pas à se chauffer correctement, c’est vécu comme un discours excluant, car ne s’adressant qu’à une partie de la population.
Au-delà du contenu des mesures, c’est donc aussi la façon dont elles sont formulées et adressées qui est interrogée. Nombre de personnes rencontrées expriment le sentiment que ces politiques sont souvent paternalistes et déconnectées : elles ne tiennent pas compte des efforts déjà faits ni des besoins légitimes, ce qui crée un sentiment d’injustice et fragilise la confiance envers les institutions.
« Pour qu’une politique de sobriété soit entendue, elle doit partir des réalités vécues »
Pour qu’une politique de sobriété soit entendue, elle doit partir des réalités vécues, des arrangements quotidiens avec le manque, et prendre en compte les aspirations à vivre dans la continuité de certaines promesses de la modernité : avoir un logement, pouvoir le chauffer, s’y laver, y accueillir ses proches sans honte, y préserver sa vie et celle de ses proches. Car au-delà du confort, il s’agit d’accès à la dignité et à la citoyenneté pour les personnes interrogées.
Enfin, beaucoup s’interrogent sur l’exemplarité des élites : baissent-elles vraiment le chauffage à 19 °C elles aussi ?
Plus généralement, que reprochent les plus précaires aux décideurs ?
Une critique récurrente est l’asymétrie perçue dans la répartition des efforts : on demande surtout des changements aux ménages modestes et aux classes moyennes, alors que les élites et les grandes entreprises semblent exemptées. Par exemple, certains constatent que les magasins restent surchauffés, ou que les familles modestes sont invitées à limiter leurs déplacements en voiture alors que d’autres pratiques, comme les voyages en avion, ne sont presque pas encadrées, voire rendues de plus en plus abordables.
Une autre critique fréquente porte sur le sentiment d’une trop grande distance d’avec les préoccupations et les arbitrages du quotidien : beaucoup adhèrent aux principes écologiques, mais trouvent que les politiques ne tiennent pas compte de leur réalité et aspirations.
Pour les classes populaires, acheter une voiture électrique reste compliqué, et dans les zones rurales, avoir un véhicule est souvent indispensable pour aller travailler. Ce manque de reconnaissance de leur façon de vivre renforce le sentiment d’injustice et le décalage avec les institutions.
Ce sentiment d’injustice alimente une méfiance envers les politiques. Beaucoup doutent des intentions derrière certaines mesures, comme les compteurs Linky ou les restrictions de mobilité pendant le Covid qui sont revenus dans les entretiens, et pensent qu’elles servent plus à contrôler la population qu’à protéger la santé ou l’environnement.
Il ressort de votre enquête que les plus modestes ont déjà des pratiques écologiques. Lesquelles ?
Il s’agit de savoir-faire du quotidien : débrouille, lutte contre le gaspillage alimentaire ou vestimentaire, gestion du budget, attention aux objets et aux autres, réparation… Ces gestes ne sont pas toujours vus comme écologiques, mais plutôt comme du bon sens transmis par la famille. Beaucoup expliquent, par exemple, qu’ils ont appris à conserver les restes ou à cuisiner sans rien jeter en regardant leurs parents.
« Les gens ont l’impression qu’on leur réapprend ce qu’ils font déjà »
Le problème, c’est que ces savoir-faire sont souvent invisibilisés ou dévalorisés. Quand les décideurs les présentent ensuite comme des comportements écologiques, ça crée un décalage : les gens ont l’impression qu’on leur réapprend ce qu’ils font déjà, ou qu’on transforme leur expérience en injonction.
Ce décalage se voit aussi dans le langage. Pour certains, la sobriété n’évoque rien, ou surtout l’alcool. Pour d’autres, il relie une attention et un souci de soi, des autres et de la planète. Mais quand le mot est utilisé dans un cadre politique — comme le plan de sobriété du gouvernement — uniquement pour inciter à des restrictions de consommation, il peut être perçu comme une injonction, ce qui suscite méfiance ou critiques.
La question de la sobriété est-elle politisée chez les plus modestes ?
Oui, si on entend par politisation des demandes et des critiques adressées envers l’État et l’organisation de la société. Les personnes précaires interrogées veulent être reconnues par l’État mais aussi par les milieux écologistes et les classes dominantes. Elles réclament une vraie participation à l’élaboration des politiques et que ces dernières partent de leurs aspirations et pratiques effectives, ne les culpabilisent pas, soient coconstruites plutôt qu’imposées verticalement.
Pour autant, elles ne remettent pas en cause la légitimité de l’action de l’État. Par exemple, certaines achètent des produits véganes pour des raisons éthiques et de santé, mais se méfient du marketing et veulent que les pouvoirs publics contrôlent mieux ces produits. D’autres disent qu’elles ne peuvent pas appliquer certaines mesures sans que l’État leur en donne les moyens, que ce soit pour isoler leur logement ou acheter une voiture moins polluante.
Quelle portée politique peut avoir votre étude, en pleine montée d’une l’extrême droite anti-écologique ?
L’enquête montre qu’il serait faux de dire que les politiques anti-écologiques sont faites pour répondre aux attentes des classes populaires. Les personnes interrogées se disent très préoccupées par l’environnement. Et invoquer le « bon sens » pour justifier ces politiques est trompeur : pour les plus précaires, le bon sens, ce sont aussi des pratiques écologiques ancrées dans le quotidien comme éviter le gaspillage, réparer, entretenir, faire attention.