Un mégaprojet de la famille Trump provoque une « révolution des flamants roses » en Albanie
Le flamant rose s’est imposé comme le symbole de ce mouvement inédit. Ici à Tirana, en Albanie, le 6 juin 2026. - © Vlasov Sulaj / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Le flamant rose s’est imposé comme le symbole de ce mouvement inédit. Ici à Tirana, en Albanie, le 6 juin 2026. - © Vlasov Sulaj / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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Un projet touristique de luxe lié à la famille Trump cristallise la colère en Albanie. Les manifestants dénoncent à la fois la destruction d’espaces protégés et un système jugé clientéliste.
Zvërnec (Albanie), reportage
« L’Albanie n’est pas à vendre », « Les flamants roses n’ont pas de voix, nous parlons pour eux ». Pancartes et drapeaux rouge et noir albanais en main, plus d’une centaine de personnes ont manifesté samedi 6 juin sur la plage de Dalan, près du village de Zvërnec, dans le sud de l’Albanie. Habitants et militants écologistes sont venus dénoncer le mégaprojet de complexe touristique de luxe porté par Ivanka Trump et son mari, Jared Kushner. Le projet suscite la polémique depuis des mois, car il prévoit l’urbanisation d’une grande partie de la zone protégée de Vjosa-Narta, composée d’une mosaïque d’habitats naturels à la biodiversité très riche. Le mouvement, qui a pris de l’ampleur, demande désormais la démission du Premier ministre social-démocrate, Edi Rama.
Une semaine auparavant, des tensions ont éclaté au même endroit après l’ouverture d’une route à travers les dunes et la pose de barbelés. Les violences perpétrées par l’un des agents de sécurité de l’entreprise privée sur un manifestant ont provoqué des protestations devenues quotidiennes à Tirana. Des milliers d’Albanais y dénoncent notamment la corruption, la privatisation et la destruction des beautés naturelles du pays, au profit d’une petite élite économique.
« Laissons les flamants roses ! »
En quelques jours, le flamant rose, cet oiseau migrateur présent par milliers dans les marais salants et le lagon de Narta, s’est imposé comme le symbole de ce mouvement inédit. Sur leur T-shirt et leurs drapeaux, beaucoup de manifestants proclament déjà la « révolution des flamants roses ».
« Le temps est venu pour du changement, veut croire Edi, 19 ans, une étudiante venue avec ses amis depuis Tirana. Il faut que ces oligarques, ces bandits s’en aillent. Ils ne font que voler et détruire ce qui nous appartient. Il y a déjà suffisamment de stations balnéaires... Laissons cette plage telle qu’elle est, laissons les flamants roses ! »
Un complexe pour ultrariches
Moment fort du jour, les manifestants ont scandé : « À bas l’oligarchie, Narta est à nous », en accueillant des nageuses parties de l’île de Sazan, et qui ont effectué la traversée. Dans une interview publiée le 31 mai par le Founders Podcast, Ivanka Trump racontait sa découverte de cette île, la plus grande du pays et ancienne base militaire, qu’elle prévoit de transformer, elle aussi, en paradis pour ultrariches. Au total, la concession pourrait concerner plus de 1 000 hectares de terrains.
Une perspective rejetée avec force par les habitants de Zvërnec et Narta. Dans ces villages déshérités, dépourvus de réels systèmes d’eau potable et durement touchés par l’émigration, les plages et les forêts de pins préservées constituent l’une des principales richesses. Alors que de multiples zones d’ombre entourent ce projet à plusieurs milliards d’euros, qui a officiellement obtenu du Premier ministre le statut d’investissement stratégique fin 2024, les habitants évoquent des pressions et des procédures illégales.
« Je n’ai pas les moyens de me payer un hôtel 5 étoiles »
« On est contre la construction de ces stations balnéaires et contre notre expropriation, dénonce Aferdita Subashi, une enseignante retraitée qui habite à Narta. Il faut que ces terres restent comme elles sont : ouvertes à tout le monde. Moi, je suis pauvre, je n’ai pas les moyens de me payer un hôtel 5 étoiles, c’est ici que viennent mes enfants. La plage n’appartient pas à Monsieur Rama [le Premier ministre], elle appartient à tout le monde. Qui est Rama pour décider pour nous ? »
Alors que les rassemblements à Tirana dénoncent désormais un système politique jugé clientéliste et soumis aux intérêts mafieux, le Premier ministre a assuré que le projet serait mené à son terme. Au pouvoir depuis 2013, Edi Rama défend cet investissement de 4 milliards d’euros comme un moteur de développement, créateur de milliers d’emplois.
Un « développement » qui mène à une impasse selon les militants écologistes, comme Denisa Kasa, de l’association de protection de l’environnement PPNEA. « À l’étranger comme dans tant d’endroits d’Albanie, nous avons quantité d’exemples où des complexes touristiques sont construits et où la nature est complètement détruite, et où les populations locales ne tirent aucun bénéfice de ces investissements et en subissent les pollutions. »