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ReportageLuttes

« Des bombes potentielles à moins de 1 km du village » : les mégaprojets photovoltaïques inquiètent dans l’Aude

Dans cette vallée touchée par l’important incendie de l’été 2025, qui a dévasté plus de 17000 hectares, les manifestants ont marché le 6 juin 2026 vers le potentiel projet de poste source de RTE.

Près de 200 personnes se sont retrouvées dans l’Aude, le 6 juin, pour dénoncer la multiplication de vastes projets photovoltaïques dans les Corbières. Durement touchée par un incendie il y a un an à peine, la région est convoitée par les industriels de l’énergie.

Tournissan (Aude), reportage

« Il y a un an, on observait, impuissants, les flammes dévorer la moitié de cette vallée. Aujourd’hui, on se mobilise pour sauver l’autre moitié, menacée cette fois-ci par l’installation de milliers de panneaux photovoltaïques, de centrales et de pylônes électriques. » Sous le soleil de Tournissan, dans l’Aude, Hervé Leferrer, vigneron et président de l’association Développement durable en Corbières et Minervois, tient fermement son micro. « Dans un rayon de 20 km autour d’ici, au moins six projets d’une envergure impressionnante sont recensés. Nous ne sommes pas contre le photovoltaïque, mais contre ces projets démesurés », poursuit-il devant environ 200 personnes réunies pour l’occasion.

Ce samedi 6 juin, dix-neuf associations et syndicats avaient appelé à rejoindre Tournissan pour une « marche champêtre » afin de dénoncer l’industrialisation du territoire. Dans cette commune et celle voisine de Ribaute, deux imposants projets de parcs photovoltaïques sont prévus, avec l’installation de 132 443 panneaux solaires sur 56,8 hectares. Portés par l’entreprise Hexagone Énergie, filiale du groupe Neoen, qui appartient au fonds d’investissement canadien Brookfield, ces deux projets ne sont pas isolés. « On compte plus de 30 projets à l’échelle du département », rappelle Hervé Leferrer.

Le 6 juin, 19 associations et syndicats avaient appelé à rejoindre Tournissan pour une «  marche champêtre  ». Au fond, la parcelle incendiée en 2025. © Antoine Berlioz / Reporterre

L’ombre de l’incendie de 2025

En dehors de ces parcs de panneaux solaires au sol, ce sont également les installations annexes qui inquiètent, et notamment le poste source qui doit être installé à Tournissan. Prévue sur 8 hectares, cette énorme centrale électrique, censée stocker et redistribuer l’électricité produite par ces centrales photovoltaïques, accueillera dix-huit conteneurs de stockage de batteries au lithium.

« Ces batteries produisent énormément de chaleur, elles doivent être refroidies en permanence, explique Daniel Spagni, le nouveau maire (sans étiquette) de Tournissan, élu en mars et fermement opposé à ces projets. S’il y a un problème dans les réseaux de refroidissement, ces batteries, qui contiennent également de l’hydrogène, s’enflamment et explosent très rapidement. On ne peut pas avoir ces bombes potentielles à moins de 1 km du village après ce qui s’est passé l’année dernière. »

Dans cette vallée touchée par l’important incendie de l’été 2025, qui a dévasté plus de 17000 hectares, les manifestants ont marché vers le potentiel projet de poste source de RTE. © Antoine Berlioz / Reporterre

À l’été 2025, un incendie s’était déclaré dans la région et avait rapidement dévoré près de 17 000 hectares de végétation. « Si un incendie se déclare au poste source et se déplace à la même vitesse que ce feu, les flammes atteindront le village en douze minutes », prévient Daniel Spagni, d’après un calcul qu’il a rapidement réalisé.

L’édile avoue recevoir régulièrement des demandes d’information en mairie pour des projets de ce type. « Il y a deux semaines, j’ai reçu une demande de renseignements pour installer des panneaux photovoltaïques sur 200 hectares autour de chez nous. Cela représente environ 17 % du territoire de la commune », explique-t-il, inquiet.

Environ 200 personnes ont participé à cette manifestation citoyenne. © Antoine Berlioz / Reporterre

Une forme de « colonisation de la ruralité »

Dans la foule, qui s’élance pour une marche joyeuse vers le site choisi par RTE pour implanter son poste source, de nombreux agriculteurs sont également présents. « Le photovoltaïque n’est pas une solution pour sauver la viticulture dans la région, il va simplement la remplacer », affirme Nicolas Mirouze, vigneron et membre du tiers-lieu paysan Beauregard.

Il ajoute : « Après les incendies, on s’était concertés et on avait proposé des solutions pour le territoire, notamment à travers le retour du pastoralisme dans la région. Au lieu de cela, on assiste à une forme de colonisation de la ruralité par ces grandes firmes, qui ciblent souvent des zones déshéritées où l’agriculture est en difficulté pour imposer leur modèle. » Non loin d’autres agriculteurs arborant un drapeau de la Confédération paysanne, il précise que le feu de l’an dernier « et les difficultés de l’agriculture ne doivent pas servir d’accélérateur à ces mégaprojets ».

La marche joyeuse a avancé jusqu’au site choisi par RTE pour implanter son poste source. © Antoine Berlioz / Reporterre

Sous un soleil de plomb, les balafres de cet incendie, surnommé « l’ogre des Corbières », sont toujours visibles. Certains arbres calcinés tiennent encore debout sur les collines avoisinantes, et leur couleur d’ébène contraste avec les broussailles déjà jaunies par le soleil à leurs pieds. Kattalin Fortuné, conseillère départementale du canton, déambule dans le cortège.

Les maires de Tournissan et Ribaute, Daniel Spagni et Philippe Estrade, sont venus en soutien à la mobilisation. © Antoine Berlioz / Reporterre

« Au département, nous accompagnons des projets de parcs photovoltaïques de petite envergure, notamment sur les toitures, mais nous nous opposons à ces mégaprojets qui se font au détriment du cadre de vie », dit-elle en arrivant près du site prévu pour accueillir le poste source de RTE. Elle ajoute : « Dans le secteur, la vie économique repose sur deux piliers : le tourisme et l’agriculture. Si on autorise ces mégaprojets photovoltaïques, on va détruire nos paysages et il deviendra impossible d’attirer des touristes ici. »

Le département de l’Aude a demandé un moratoire sur ce type de projets à la préfecture, et les opposants mènent également le combat devant les tribunaux. Plusieurs recours, dont l’un concerne le poste source de Tournissan, ont été déposés contre les permis de construire accordés par les services de l’État à ces projets.


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