Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs

Politique

Les luttes écoféministes agitent la planète depuis des décennies

Premières victimes de nombreuses catastrophes écologiques, les femmes sont souvent aussi les premières à se battre contre la destruction des milieux vivants. Nucléaire, énergies fossiles, déforestation, Reporterre vous fait (re)découvrir des luttes environnementales animées par des femmes du monde entier.

« Nous, les femmes, nous nous rassemblons parce que la vie est au bord du gouffre et que cela nous est intolérable. Nous voulons savoir quelle colère, quelle peur il y a en ces hommes qui ne puissent se satisfaire que de destruction, quelle froideur et quelle ambition les animent » : tels sont les mots publiés par des militantes antinucléaires lors d’une action menée devant le Pentagone à Washington, le 17 novembre 1980.

Quarante-deux ans plus tard, les choses n’ont pas vraiment changé. La destruction des écosystèmes se poursuit et les femmes demeurent les premières victimes des conséquences du réchauffement climatique. Selon un rapport de l’ONU, elles ont quatorze fois plus de risques de mourir en cas de catastrophe naturelle que les hommes. La pauvreté et la faim conduisent également, selon l’Unicef, à une hausse des mariages forcés de mineurs. Enfin, dans de nombreux pays, la production agricole repose sur le travail des femmes. Des cultures qui sont mises à rude épreuve par la multiplication des épisodes climatiques extrêmes.

Mais loin de baisser les bras, beaucoup de femmes se retrouvent en première ligne pour lutter contre l’extractivisme, la déforestation, la pollution ou le nucléaire. À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, Reporterre rappelle quelques-uns de ces combats majeurs.

I - Les luttes contre la déforestation

  • La ceinture verte du Kenya
    Planter des arbres pour lutter contre la déforestation et enrayer la pauvreté. Cette idée a été lancée en 1977 au Kenya par Wangari Muta Maathai. Cette femme, biologiste et militante politique, souhaitait venir en aide aux femmes qui, traditionnellement, collectent du bois pour préparer les repas. À cause de la déforestation, elles devaient parcourir des distances toujours plus longues. Wangari Muta Maathai a lancé de grandes opérations de plantations d’espèces autochtones et d’arbres fruitiers créant ainsi un cercle vertueux : ces arbres permettaient de stabiliser et d’enrichir le sol, rendant les cultures moins vulnérables. Depuis le début de l’opération, plus de cinquante et un millions d’arbres ont été plantés et plus de trente mille femmes ont été formées à l’agroforesterie ou l’apiculture. L’engagement de Wangari Muta Maathai a été récompensé par le prix Nobel de la paix en 2004.
Des femmes se tiennent autour d’un arbre en Inde en 1973, durant le mouvement Chipko.
  • Le mouvement Chipko en Inde
    Dans les années 1970, les femmes de la région du Garhwal, dans le nord de l’Inde, se sont opposées à l’exploitation commerciale de leurs forêts. Leur tactique : entourer les arbres de leurs bras pour empêcher la coupe. Parmi elles, Vandana Shiva, devenue une célèbre militante écoféministe qui s’est battue contre la construction de barrages et l’introduction des OGM dans son pays. Pour Vandana Shiva, les femmes tiennent une place essentielle dans la lutte environnementale et sociale. Elle a obtenu le prix Nobel alternatif en 1993.
  • Préserver la forêt d’Alaska
    La forêt de Tongass en Alaska est la plus grande forêt nationale des États-Unis. C’est également le territoire des communautés autochtones Tlingit, Haïda et Tsimshian qui en tirent leur subsistance. Mais depuis des décennies, cette terre est ravagée par l’exploitation forestière et industrielle. Fin 2020, l’administration Trump a décidé de mettre fin à la protection dont elle bénéficiait au profit de l’industrie du bois. Les communautés locales ont été totalement écartées du processus de décision. Pour protester, de nombreuses femmes sont entrées en lutte. Une de leurs délégations s’est notamment rendue à Washington, pour expliquer devant le Congrès les conséquences dévastatrices de cette décision. Elles sont notamment soutenues par l’association Wecan qui travaille également à la sauvegarde de l’Amazonie au Brésil et en Équateur.
  • Les chercheurs d’or, les barrages et le bioéthanol au Brésil
    Un écocide se déroule au Brésil à l’encontre des peuples autochtones. Depuis des années, les assassinats, viols, kidnappings et tortures se multiplient, commandités par des industriels qui ne reculent devant rien pour accaparer les terres de ces populations. Plusieurs femmes ont décidé d’agir. Dans l’État du Mato Grosso do Sul, Valdelice Veron est devenue la porte-parole du peuple Guarani-Kaiowá. Elle se bat contre l’industrie de production d’éthanol, dont le Brésil est le premier exportateur mondial. Dans l’État du Pará, Alessandra Korap, la cheffe du peuple Munduruku est la principale coordinatrice de l’association d’Indigena Pariri. Elle s’est notamment battue contre la construction d’un barrage hydroélectrique sur la rivière Tapajos, qui a été annulé. Elle a reçu le prix Robert F. Kennedy des droits de l’homme en 2020. Enfin, plusieurs femmes cheffes de tribu du peuple Kayapos se battent pour préserver le fleuve Rio Xingu de la construction de barrages et de la pollution des chercheurs d’or. Si leur combat a été rendu célèbre par le cacique Raoni, de nombreuses femmes sont devenues des piliers de la lutte, comme Tuire, qui a été à l’avant-garde des manifestations contre l’exploitation forestière et minière illégales ou encore Ngreikamoro dans le village d’Aukre, qui tente de réunir tous les villages pour mieux lutter ensemble.
Les Aînées pour le climat vont porter leur cause jusqu’à la Cour européenne des Droits de l’Homme pour faire appliquer l’Accord de Paris.
  • Les ravages de l’huile de palme en Indonésie
    Sur l’île de Sulawesi, au nord de l’Indonésie, l’activiste Eva Bande se bat depuis 2011 contre l’installation d’une compagnie d’huile de palme sur des terres agricoles. Face aux expropriations des fermiers, elle a organisé des manifestations avant d’être arrêtée avec vingt-trois agriculteurs. Après quatre années de prison, elle a été graciée et continue son combat. Toujours en Indonésie, l’ONG, Yayasan HAkA s’attaque également à l’huile de palme. Lancée par l’activiste Farwiza Farhan, elle tente de protéger l’écosystème de Sumatra. Elle a lancé une action judiciaire contre le concessionnaire d’une plantation illégale. Celui-ci s’est vu infliger une amende de vingt-six millions de dollars, créant ainsi un important précédent juridique.
  • La lutte contre les barrages en Honduras
    Berta Caceres est une militante hondurienne qui œuvré durant plus de vingt ans pour défendre les droits des 400.000 Indiens lencas. Elle a cofondé le Conseil citoyen des organisations des peuples autochtones du Honduras (COPINH). À partir de 2006, elle a lutté contre le projet de construction du barrage hydroélectrique d’Agua Zarca sur le Rio Gualcarque, qui menaçait de priver d’eau des centaines d’habitants de la communauté de Rio Blanco. Son engagement a été récompensé par le Prix Goldman 2015 pour l’environnement. Elle a été assassinée l’année suivante.

II - Les luttes antinucléaires

  • Women’s Pentagon Actions aux États-Unis
    Elles réclamaient l’égalité des droits, la fin des actions militaires et du nucléaire. En novembre 1980, près de deux mille femmes ont défilé à Washington devant le Pentagone qu’elles considéraient comme « le lieu de travail de la puissance impériale ». Plus qu’une manifestation, cette mobilisation a été une performance artistique. Ces femmes ont d’abord construit un cimetière sur la pelouse devant l’édifice en souvenir des victimes de la guerre. Elles ont ensuite encerclé le bâtiment, certaines déguisées en sorcière pour jeter des sorts. Elles ont enfin bloqué certaines entrées avec du fil tissé en chantant, en brandissant des effigies de sorcières géantes. Ce mouvement a marqué la naissance de l’écoféminisme aux États-Unis.
Le campement de Greenham Common le 12 décembre 1982.
  • Greenham Common en Angleterre
    C’est une lutte antinucléaire qui aura duré dix-neuf ans. En 1981, des femmes ont organisé un camp de protestation contre l’installation de missiles nucléaires sur la base de la Royal Air Force de Greenham Common, en Angleterre. Près de quarante mille femmes ont participé à ces actions à la fois symboliques, festives et artistiques. Elles ont par exemple dansé sur le silo prévu pour accueillir les missiles.
  • Plogoff en Bretagne
    En 1974, l’État français a lancé un vaste programme de construction de centrales nucléaires. Parmi les sites visés : Plogoff à la pointe du Finistère breton. Rapidement, la lutte s’est organisée et les femmes ont joué un rôle décisif dans la victoire. Tous les jours, elles restaient des heures face aux gardes mobiles, tentant de les décourager et barrant les routes d’accès. Lors des affrontements, elles restaient aussi au premier rang. Leur lutte s’est soldée par une victoire, racontée dans le film Plogoff, des pierres contre des fusils
  • Les déchets nucléaires à Bure
    C’était le premier rassemblement antinucléaire féministe en non-mixité de France. En 2019, des centaines de personnes se sont retrouvées à Bure, dans la Meuse, pour lutter contre le futur site d’enfouissement de déchets nucléaires. Un retour aux sources du mouvement écoféministe qui rappelle la place des femmes dans le combat antinucléaire.
À Bure, durant le weekend féministe antinucléaire en non-mixité, les 21 et 22 septembre 2019.

III - Les luttes contre l’industrie pétrolière

  • Le Dakota Access pipeline aux États-Unis
    C’est un gazoduc de 1.825 kilomètres de long qui traverse des territoires de nations autochtones, notamment la réserve indienne de Standing Rock. Ce pipeline a détruit des sites d’une grande importance historique, religieuse et culturelle pour ce peuple. Malgré une forte opposition, notamment menée par des femmes, sa construction a été terminée. Parmi les lanceuses d’alerte, Kandi Mossett qui dénonce depuis des années les conséquences de cette ruée vers l’or noir dans le Dakota, qui entraîne une multiplication des cancers. Autres combattantes, Madonna Thunder Hawk et sa fille Macy se sont aussi battues contre les oléoducs au Dakota
  • Les femmes Ogoni contre le pétrolier Shell au Nigeria
    Les Ogoni sont un groupe ethnique indigène vivant dans le delta du Niger, une terre riche en pétrole convoitée par les multinationales. Pendant des années, le pétrolier Shell a exploité les ressources entraînant l’expropriation de ce peuple. Des fuites de pétrole et de gaz ont durablement pollué leurs terres agricoles. En 1993, plus de trois cent mille Ogoni ont protesté contre cette dévastation environnementale, notamment des femmes. La réponse du gouvernement a été violente mais Shell a décidé de quitter leur territoire.
Des femmes manifestent au Nigéria contre l’industrie fossile et pour la réhabilitation du Delta du Niger, en 2016.
  • Contre l’industrie pétrolière en Équateur
    Depuis le début des années 2000, les militantes écologistes du collectif Mujeres Amazonicas (Femmes amazoniennes) protestent contre le pillage de leur territoire par des compagnies pétrolières, minières et d’exploitation forestière. Elles se battent notamment contre la compagnie pétrolière argentine CGC qui a dévasté la forêt du peuple autochtone des Kichwas de Saryaku. Avec l’aide d’Amnesty, les Kichwas ont attaqué en justice l’État équatorien devant la Cour interaméricaine et ont remporté une victoire. Le gouvernement a été reconnu coupable d’avoir violé leur droit à l’intégrité physique. Malgré tout, cette décision n’a toujours pas été appliquée, et les militantes qui mènent la lutte, notamment Patricia Gualinga, ou encore Nina Gualinga continuent de recevoir des menaces de mort et de subir des intimidations.
  • En Bolivie contre les exploitations d’hydrocarbures
    Tariquía est la plus importante réserve nationale de faune et de flore du sud de la Bolivie. En 2015, l’État bolivien a décidé d’autoriser l’exploitation d’hydrocarbures dans cette aire protégée, menaçant la faune, la flore, les ressources d’eau et le mode de vie des communautés locales. La lutte contre ce projet a été impulsée par des femmes des communautés autochtones locales, qui dénoncent une absence totale de concertation et les conséquences désastreuses sur l’environnement.

IV - Les luttes pour le climat

  • Les aînées pour la protection du climat
    Lancé en 2016 en Suisse, cette association compte aujourd’hui mille huit cents femmes âgées de plus de soixante-quatre ans. Elles ont déposé un recours exigeant que les autorités fédérales suisses prennent les mesures nécessaires afin d’atteindre d’ici 2030 les objectifs de l’Accord de Paris. Elles ont été déboutées en mai 2020 mais ont décidé de porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).
Grève pour le climat à San Francisco, le 15 mars 2019.
  • Les marches pour le climat
    Au printemps 2020, des millions de jeunes ont défilé dans la rue pour le climat. En tête de ces marches : des jeunes femmes. On pense bien sûr à la célèbre suédoise Greta Thunberg. Mais elle n’était pas la seule. Ayakha Melithafa en Afrique du Sud, Natasha Mwansa en Zambie, Autumn Peltier au Canada, Melati Wijsen en Indonésie ou encore Anuna De Wever et Adélaïde Charlier en Belgique : sur tous les continents, ces jeunes femmes ont pris en main l’organisation de ces mobilisations qui ont permis de politiser de la jeunesse sur les questions climatiques.

Alors que les alertes sur le front de l’environnement se multiplient, nous avons un petit service à vous demander. Nous espérons que les dernières semaines de 2023 comporteront des avancées pour l’écologie. Quoi qu’il arrive, les journalistes de Reporterre seront là pour vous apporter des informations claires et indépendantes.

Les temps sont difficiles, et nous savons que tout le monde n’a pas la possibilité de payer pour de l’information. Mais nous sommes financés exclusivement par les dons de nos lectrices et lecteurs : nous dépendons de la générosité de celles et ceux qui peuvent se le permettre. Ce soutien vital signifie que des millions de personnes peuvent continuer à s’informer sur le péril environnemental, quelle que soit leur capacité à payer pour cela.

Contrairement à beaucoup d’autres, Reporterre ne dispose pas de propriétaire milliardaire ni d’actionnaires : le média est à but non lucratif. De plus, nous ne diffusons aucune publicité. Ainsi, aucun intérêt financier ne peut influencer notre travail. Être libres de toute ingérence commerciale ou politique nous permet d’enquêter de façon indépendante. Personne ne modifie ce que nous publions, ou ne détourne notre attention de ce qui est le plus important.

Avec votre soutien, nous continuerons à rendre les articles de Reporterre ouverts et gratuits, pour que tout le monde puisse les lire. Ainsi, davantage de personnes peuvent prendre conscience de l’urgence environnementale qui pèse sur la population, et agir. Ensemble, nous pouvons exiger mieux des puissants, et lutter pour la démocratie.

Quel que soit le montant que vous donnez, votre soutien est essentiel pour nous permettre de continuer notre mission d’information pour les années à venir. Si vous le pouvez, choisissez un soutien mensuel, à partir de seulement 1 €. Cela prend moins de deux minutes, et vous aurez chaque mois un impact fort en faveur d’un journalisme indépendant dédié à l’écologie. Merci.

Soutenir Reporterre

Abonnez-vous à la lettre d’info de Reporterre
Fermer Précedent Suivant

legende