« Il est très difficile d’être féministe sans être écolo »

Durée de lecture : 11 minutes

8 mars 2019 / Émilie Massemin (Reporterre)

En cette Journée internationale des droits des femmes, existe-t-il une convergence entre écologie et féminisme ? Reporterre s’est rendu aux dix ans du magazine « Causette » et à un rassemblement pour le climat devant l’Assemblée nationale pour poser la question à des féministes et des écolos. Florilège.

  • Paris, reportage

Quel lien entre écologie et féminisme ? Mardi, Reporterre a publié la tribune des Camille de la grève de la jeunesse pour le climat, qui proclame que la lutte pour l’écologie sera féministe ou ne sera pas. Depuis plusieurs années déjà, notre petite rédaction — en majorité féminine — s’intéresse aux multiples liens entre ces deux luttes vitales, contre les violences et l’oppression des femmes et contre la destruction de l’environnement et les dérèglements climatiques [1]. Mais ce lien entre écologie et féminisme est-il évident pour toutes et tous ? Pour le savoir, à la veille de la journée internationale des droits des femmes, nous sommes allés parler avec des femmes présentes aux dix ans du magazine féministe Causette puis avec des jeunes engagés pour le climat, rassemblés devant l’Assemblée nationale pour défendre le projet de loi visant à interdire le financement d’activités liées aux énergies fossiles par l’épargne populaire.

« L’écologie, comme le féminisme et la revendication de l’égalité des sexes, a une dimension très politique »

Ce jeudi matin au Maif Social Club, dans le IIIe arrondissement de Paris, il y a une pile de numéros de Causette consacrés au clitoris, des dessins humoristiques d’une femme nue aux tétons recouverts d’étoiles sortant d’un gâteau d’anniversaire, du café et de la tisane en libre-service. À l’étage, un groupe de femmes s’entraîne à des techniques d’autodéfense ; au rez-de-chaussée, une vaste tente rouge abrite leurs confidences, chuchotées à l’oreille de doulas. Pas d’écologie au programme ce jour-là — il faudra attendre ce vendredi après-midi pour assister à la table ronde « L’écoféminisme, notre dernière chance ? » — mais pour Antonia, 27 ans, le lien apparaît rapidement. « Je m’intéresse à l’écologie depuis toujours, car ma mère m’a sensibilisée très tôt, et au féminisme depuis un peu plus d’un an. » Pour l’étudiante allemande en musique, écologie et féminisme participent du même combat pour « l’égalité entre les individus, entre les sexes et entre les peuples. Dans certains pays, les gens, en particulier les plus pauvres, souffrent énormément du réchauffement climatique. Femmes et hommes sont limités par les stéréotypes de genre. L’écologie et le féminisme doivent permettre de construire un environnement sain, où chacun pourra se développer librement et explorer toutes ses possibilités. » « Certaines questions sont à l’intersection de l’écologie et du féminisme, comme par exemple la présence de pesticides dans les serviettes hygiéniques et le fait qu’elles ne sont pas remboursées par la Sécurité sociale alors que les préservatifs vont l’être », poursuit son amie Aude, 30 ans, qui termine des études de management de la production audiovisuelle et a organisé une rencontre sur l’écologie dans sa résidence Crous dans le cadre du « grand débat national ».

Aude et Antonia.

Pour Sandra, bibliothécaire de 40 ans, « l’écologie, comme le féminisme et la revendication de l’égalité des sexes, a une dimension très politique : ce sont les pays du Nord régis par un modèle capitaliste, fondé sur la croissance et la consommation, qui piochent dans les richesses des pays du Sud ; les agricultures vivrières remplacées par des monocultures industrielles exportatrices, qui font qu’on mange des haricots verts du Kenya en hiver. » Elle se réjouit du retour en puissance de la figure de la sorcière, qui rassemble les deux luttes : « On a été élevées dans l’idée qu’elles étaient méprisables et devaient être bannies. Mais, en réalité, c’étaient des femmes indépendantes et libres de faire ou non des enfants, d’avoir ou non un mari. Elles connaissaient les plantes qui soignent, étaient accoucheuses et parfois avorteuses, et ont été persécutées par des hommes qui ont voulu monopoliser les prémices de la médecine. Ce n’est pas anodin de les retrouver à la fois dans les mouvements écolos et les mobilisations féministes comme #MeToo ».

Sandra.

Sarah, 36 ans, est formatrice en méthode d’autodéfense Riposte : « Au lycée, j’étais engagée contre les réformes, puis j’ai rejoint des syndicats et me suis intéressée aux luttes sociales. En tant que femme qui s’intéresse aux questions d’égalité et aux violences exercées par la société, j’en suis venue aux violences faites aux femmes. Le lien entre les deux, c’est de connaître ses droits et de savoir ce qu’on peut faire, seule ou à plusieurs. » Et le lien avec l’écologie ? « Mon engagement dans différents mouvements sociaux m’a fait côtoyer les questions d’écologie, je suis végétarienne depuis vingt ans, mais pas seulement à cause de l’exploitation animale, précise-t-elle. Mais pendant un moment, j’ai tenu ces questions à distance, à cause de l’impuissance et de la frustration que je ressentais face à la dimension massive de la destruction, les quantités d’eau astronomiques utilisées pour refroidir les centrales nucléaires, en pleine canicule de 2003. » Elle tombe sur l’écoféminisme en 2002, en découvrant Vandana Shiva et sa dénonciation du brevetage du vivant dans le documentaire Le bien commun : l’assaut final de la Québécoise Carole Poliquin. Mais le discours essentialiste sur « la » femme proche de la nature de certaines écolos lui inspire de la méfiance.

« Il y a une proximité de sujets dès lors qu’on milite pour une société moins patriarcale, moins capitaliste, moins centrée sur la consommation » 

Le déclic a eu lieu quand elle a réalisé les conséquences de l’industrie numérique et des Gafam sur les libertés individuelles, l’oppression des femmes via le cyberharcèlement, et l’environnement via l’extractivisme et les data centers énergivores et polluants. Depuis, elle milite pour les logiciels libres et préfère voir dans l’écologie la possibilité pour les femmes de mener des luttes émancipatrices. « De par leur position, les femmes peuvent prendre conscience de certains problèmes. Quand on est une femme pauvre, qu’on vit dans un quartier pourri, on est plus exposée à la pollution de l’air et on en a conscience. En Argentine, ce sont les femmes, assignées à la gestion de l’alimentation, qui ont été les premières à réaliser le problème des épandages de pesticides sur les monocultures de soja. L’important, c’est que l’écologie donne des outils aux femmes pour entrer dans des luttes qui comptent politiquement, les mettent au premier rang. Comme la militante écologiste autochtone Berta Caceres, assassinée pour s’être opposée à un projet de barrage au Honduras. Quand on entre dans une lutte, qu’on réalise qu’on est capable de virer une entreprise extractiviste d’un site, on peut affronter autre chose. Idem quand on est capable de s’opposer à un collègue harceleur. Cela permet de reprendre sa liberté, son autonomie et de prendre des décisions plus larges contre des choses qui nous semblent injustes. »

Pour Isabelle Motrot, directrice de la rédaction de Causette, les deux sujets sont « évidemment » liés. L’écologie a sa rubrique depuis longtemps dans le magazine, et en déborde souvent : « Il y a une proximité de sujets dès lors qu’on milite pour une société moins patriarcale, moins capitaliste, moins centrée sur la consommation — on sait le mal que la consommation fait à la planète et aux femmes. Il est très difficile d’être féministe sans être écolo. » La critique selon laquelle la transition écologique pousserait les femmes à la maison, à mouliner des purées bio ou peaufiner leur équipement zéro déchet ? « C’est la fameuse polémique des couches lavables, qui a opposé Élisabeth Badinter à d’autres féministes, rigole-t-elle. C’est très bien, les couches lavables. Des efforts sont nécessaires pour minimiser notre impact : marcher au lieu de prendre la voiture, cuisiner davantage, recoudre les vêtements plutôt que les jeter. Mais ces actes ne constitueront un progrès que si les femmes ne sont pas les seules à s’y coller. D’où la nécessité pour les écolos d’être également féministes ! Mais je crois que de plus en plus d’hommes sont conscients de tout ça. »

Isabelle Motrot, directrice de la rédaction du magazine « Causette ».

« On ne va pas séparer les luttes, car les droits des femmes et les droits à un environnement sain sont deux droits fondamentaux » 

En début d’après-midi, changement de décor. Devant l’Assemblée nationale, un rassemblement est organisé pour défendre la proposition de loi visant à interdire le financement d’activités liées aux énergies fossiles par l’épargne populaire. Charlotte, 24 ans, et Justine, 22 ans, de l’association Sciences Po zéro fossile, y ont retrouvé leurs copains de CliMates Alex, 25 ans, Clément, 27 ans et Anne-Sophie, 26 ans. Chez ces jeunes écolos, le lien entre lutte contre le réchauffement climatique et lutte contre les violences faites aux femmes est démontré de longue date et ne fait aucun doute. « Les femmes sont plus vulnérables aux dérèglements climatiques pour des raisons structurelles, rappelle Charlotte. Le tsunami de 2004 dans l’océan Indien a tué beaucoup plus de femmes que d’hommes car elles étaient dans les maisons avec les enfants et n’ont pas vu la vague arriver. » « À l’inverse, lors du dernier ouragan au Nicaragua, les hommes ont été plus nombreux à mourir car ils étaient tellement emprisonnés dans une image toxique de la masculinité que nombre d’entre eux ont essayé de faire les sauveteurs alors qu’ils ne savaient pas nager », complète Alex.

De gauche à droite : Alex, Anne-Sophie, Justine, Clément, Charlotte et Clara.

Cette dernière a pris part au projet genre et climat, inscrit dans les négociations internationales sur le climat : « Les changements climatiques renforcent les violences faites aux femmes. Mais elles ne sont pas seulement victimes ; comme elles gèrent l’agriculture, l’alimentation et les soins aux enfants, elles peuvent mener des actions très concrètes dès lors qu’on leur en donne les moyens. De nombreuses ONG et programmes travaillent sur cette piste, comme Women Engage for a Common Future (WECF), Care France et Women and Gender Constituency. »

Clément vit la convergence jusque dans son couple : « Ma compagne est féministe, moi je suis plus écolo, on s’influence mutuellement ! Les luttes écologistes et sociales doivent marcher ensemble. La transition écologique nécessite la réduction de toutes les inégalités, celles de genre comprises. »

Dans la pratique, c’est parfois plus difficile. « J’ai passé six mois en service civique à Zero Waste France, raconte Justine. Les participants aux ateliers sont essentiellement des femmes, et elles ont l’air de davantage s’intéresser aux questions de cuisine, de soins aux enfants, de maison, que les hommes. Pour les associations, c’est une vraie question : comment faire venir des hommes et rééquilibrer la balance ? Même au-delà de la maison, c’est criant : dans mon master environnement, il n’y a quasiment que des femmes. »

« Si on n’y fait pas attention, dans les assos, les femmes se retrouvent à faire les petites tâches et la communication, pendant que les hommes s’occupent des aspects scientifiques, complète Anne-Sophie. Les femmes se mettent moins en avant, elles sont plus nombreuses, mais minoritaires dans les postes de porte-parolat par exemple. » À Sciences Po zéro fossile, les étudiants ont opté pour un système de stricte répartition de la parole entre hommes et femmes, rapporte Charlotte. « La question se pose jusque dans les institutions onusiennes, poursuit Alex. Les head negociators sont en majorité des hommes et cela influe sur les négociations. On a aussi pris de plein fouet les accusations d’agressions sexuelles contre un des chefs du Climate Action Network, une ONG de plaidoyer très influente. Mais en même temps, il faut plus de temps pour convaincre une femme de prendre un poste important, elle se pose plus souvent la question de sa légitimité. »

Pour toutes ces raisons, les jeunes pour le climat ont décidé de rallier le cortège féministe, après leur rassemblement de ce jeudi. « On ne va pas séparer les luttes, car les droits des femmes et les droits à un environnement sain sont deux droits fondamentaux », conclut Anne-Sophie.


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[1Dès 2010, nous publiions une tribune des Vertes de rage qui rétorquaient à Élisabeth Badinter que non, l’écologie n’est pas antiféministe. Nous avons posé la question de savoir pourquoi les femmes étaient les premières victimes des changements climatiques et autant stigmatisées à cause de leurs règles, et nous avons mis à l’honneur des femmes des pays du Sud qui se battent pour protéger l’environnement et faire évoluer les mentalités, comme ce commando de femmes d’Afrique du Sud qui s’attaque aux braconniers. Nous nous sommes penchés sur la place des femmes dans l’espace public et dans l’agriculture. Nous nous sommes aussi intéressés à l’écoféminisme, en interviewant la chercheuse Émilie Hache et d’autres femmes proches de ce mouvement.


Lire aussi : 4e leçon des jeunes au gouvernement : la lutte pour l’écologie sera féministe ou ne sera pas

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre
. chapô : de gauche à droite Alex, Anne-Sophie, Justine, Clément, Charlotte et Clara, proche de l’Assemblée nationale, jeudi 7 mars.

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