Femmes du Sud, elles s’engagent pour sauver la planète - et la société

8 mars 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



En Inde, au Mali, en Afrique du sud, dans tous les coins de la Terre, des femmes souffrent et sont exploitées ou minorisées. Et souvent, cette exploitation se conjugue avec la destruction de l’environnement. Des femmes luttent, nous les avons rencontrées.

Reporterre a rencontré cinq militantes qui luttent pour l’émancipation et la reconnaissance des droits des femmes dans les pays du Sud. C’était à Paris, lors de leur visite organisée par le CCFD-Terre Solidaire.

Racheal Raykumari Thomas : « Un collectif est plus efficace qu’une femme isolée pour apporter du changement »

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Racheal Raykumari Thomas.

Racheal Raykumari Thomas est secrétaire exécutive de Women’s Organization for Rural Development (Word), en Inde.

« Je travaille pour Word depuis 1997, dans le district de Koraput, dans le sud de l’Orissa, un État côtier dans l’est de l’Inde. Là, des communautés indigènes – Dalits et autres communautés tribales – vivent dans les montagnes, à 1.200 mètres d’altitude, au cœur de la forêt. Leurs principales activités sont la chasse, la cueillette et l’agriculture. Mais, au fil des années, la forêt a été en partie détruite à cause des compagnies minières venues exploiter la bauxite, une roche nécessaire à la fabrication de l’aluminium. Les espèces animales et végétales ont commencé à disparaître.

Autre problème, l’agriculture intensive. De plus en plus de terres agricoles sont employées en monoculture d’eucalyptus ou de légumes issus de semences hybrides, cultivées à grands renforts d’engrais chimiques. De gros agriculteurs viennent et mettent la main sur les terres des communautés indigènes en échange de quelques roupies. À Word, nous conseillons les communautés de ne pas abandonner leur agriculture traditionnelle, plus résiliente face au changement climatique et riche en biodiversité. À Koraput, nous avons un millier de variétés de riz indigènes !

Nous concentrons nos actions sur les femmes, plus concernées que les hommes dans la mesure où ce sont elles qui vont chercher la nourriture, l’eau et le bois dans la forêt. Dans un premier temps, nous avons insisté sur l’éducation des femmes et nous les avons aidées à avoir davantage confiance en elles, parce qu’elles sont timides et restent souvent à la maison. Ensuite, nous les avons encouragées à se regrouper en une fédération de femmes venues de différents villages, parce qu’un collectif est plus efficace qu’une femme isolée pour apporter du changement dans les communautés.

L’Inde est une société patriarcale. Dans mon district, je suis la seule femme – tous les autres travailleurs humanitaires sont des hommes. J’ai d’abord été regardée avec méfiance. Mais, quand les hommes ont vu mes résultats, ils m’ont considérée avec respect. »

Samia Bouslama Letaief : « En Tunisie, l’égalité femmes-hommes est encore fragile »

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Samia Bouslama Letaief.

Samia Bouslama Letaief est secrétaire générale du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES).

« En Tunisie, le code du statut personnel de 1956 a donné aux femmes le droit à l’avortement, le droit de vote et le droit de présenter sa candidature à des élections. Il indique que la femme est la partenaire de l’homme.

Mais, après la révolution tunisienne de 2011, nous avons commencé à entendre des choses désagréables, comme un éventuel retour de la polygamie. La nouvelle constitution indiquait que “la femme est complémentaire de l’homme”. Des milliers de femmes sont descendues dans la rue et, heureusement, l’ancienne formule a été restaurée.

L’égalité femmes-hommes est encore fragile. Il est inscrit dans la loi que les listes électorales doivent être paritaires, mais il n’y a que 5 % de femmes têtes de liste aux élections et 30 % de femmes au Parlement. J’ai entendu des leaders politiques, y compris des partis progressistes, dire qu’ils n’allaient pas mettre une femme en tête de liste parce qu’ils ne voulaient pas perdre les élections !

Les droits sociaux ne sont pas non plus acquis. La pauvreté se féminise, la précarité aussi. Les femmes des zones rurales travaillent dans des conditions très difficiles. Dans la région de Monastir, où sont installées de nombreuses industries textiles, les ouvriers sont des femmes dans leur écrasante majorité. Elles sont très peu payées et doivent travailler sans gants, y compris dans les ateliers de tannage et de lavage, où elles manipulent des produits toxiques. Ces mêmes produits sont ensuite rejetés dans la mer et polluent l’environnement, entraînant une épidémie de cancers.

En Tunisie, il n’est pas difficile pour les femmes de faire entendre leurs voix. Pendant la révolution, elles y étaient même encouragées par les hommes et luttaient à leurs côtés. Mais, quand il s’agit d’accéder à des postes de direction, c’est beaucoup plus difficile. Et nous sommes inquiètes devant la montée des islamistes, qui progressent dans les urnes grâce à des mesures en faveur des mères et de leurs enfants, des cours de soutien gratuits par exemple. »

Mariam Sissoko : « À cause du changement climatique, il est devenu impossible de cultiver pendant la saison chaude au Mali »

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Mariam Sissoko.

Mariam Sissoko est membre du conseil d’administration du Réseau des horticulteurs de Kayes (RHK) et présidente de la caisse villageoise de microfinance autogérée de Samé, au Mali.

« Au Mali, ce sont les hommes qui s’occupent de la terre. L’association dont je suis présidente a organisé de nombreuses actions pour favoriser l’accès des femmes à la propriété foncière. Nous aidons les femmes à se regrouper en association et à aller voir le chef du village pour qu’il leur donne un lopin de terre. Cela a permis à des groupes de femmes d’accéder à des titres de propriété.

Dans mon association, nous cultivons beaucoup d’oignons, des légumes et des gombos, la base de notre alimentation. Nous avons choisi les oignons parce qu’à cause du changement climatique, les températures sont si élevées qu’il est devenu impossible de cultiver pendant la saison chaude : quelle que soit la technique d’arrosage, les fleurs tombent et ne produisent pas de fruits. Or, nous pouvons conserver les oignons jusqu’à quatre mois après la récolte, ce qui nous permet d’améliorer nos revenus et de ne pas avoir à acheter des oignons importés.

Nous promouvons l’agroécologie parce que nous, les femmes, n’avons pas les moyens de nous payer des engrais chaque année. Nous constatons aussi que ces produits chimiques appauvrissent les sols : quand nous les appliquons, nos rendements diminuent l’année suivante. Nous nous inspirons du savoir-faire de nos parents. Un jour que j’étais confrontée à une invasion d’insectes dans mes cultures de gombos, et que les insecticides n’avaient eu aucun effet, j’ai demandé conseil à ma mère. Elle m’a accompagnée au champ, a examiné un insecte, a montré une plante du doigt et m’a dit : “Prends ça, pile-le et met-le dans de l’eau. Ça ne tue pas les insectes mais ça les chasse.” Je ne savais pas qu’elle connaissait tout cela !

Nous parlons beaucoup avec nos filles, nous les encourageons à se lancer dans l’agriculture. Notre objectif est que les femmes gagnent de l’argent, parce que nous avons constaté que si la femme contribue aux besoins de sa famille, cela lui donne un certain pouvoir vis-à-vis des hommes. »

Verida Habib : « En Mauritanie, les femmes sont libres mais très mal représentées au niveau politique »

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Verida Habib.

Verida Habib est responsable du suivi et d’animation à Mauritanie 2000.

« À Bandarguen, en Mauritanie, les hommes sont pêcheurs et les femmes s’occupent de tout ce qui est revente et transformation du poisson. Lorsqu’un pêcheur rapporte sa cargaison sur la plage, il la vend en gros à des intermédiaires. Ces derniers la revendent ensuite aux commerçantes qui vont elles-mêmes vendre le poisson au détail sur les marchés. Parfois, vous avez jusqu’à trois intermédiaires entre le pêcheur et ces femmes, ce qui fait monter le prix du poisson. Les femmes sont souvent pauvres et peu éduquées. Certaines n’ont qu’une petite table au marché pour vendre quelques poissons.

Nous les aidons en leur enseignant des techniques de conservation, de salage et de séchage du poisson, un enjeu majeur quand il fait 52 °C dehors. Nous leur accordons aussi des microcrédits. L’objectif est qu’elles puissent aider les pêcheurs et que tous puissent faire face à la concurrence de la pêche industrielle.

En Mauritanie, les hommes laissent la paix aux femmes. Elles sont libres et font ce qu’elles veulent, elles n’ont pas peur des hommes. Mais au niveau politique, elles sont mal représentées. Dans notre village, le maire a été parachuté depuis la capitale. Résultat, il n’y a pas de cantine scolaire. C’est peut-être dû au fait qu’il n’y a aucune femme dans l’équipe municipale. Il faut absolument qu’elles soient représentées, parce que dans la vie quotidienne elles gèrent tout ce qui se rapporte au foyer et au jardin. C’est catastrophique de faire ainsi une croix sur 50 % de l’humanité. »

Lindiwe Nomonde Precious Nkosi : « Dans notre culture, quand elle s’adresse à un homme dominant, une femme doit se mettre à genoux et détourner le regard »

Lindiwe Nomonde Precious Nkosi est coordinatrice provinciale de Women from mining affected communities united in action (Wamua), en Afrique du sud.

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Lindwine Nomonde Precious Nkosi.

« Douze mines sont en activité autour de ma ville de Carolina, dans la province de Mpumalanga. En 2012, suite aux fortes pluies du mois de décembre, les mines se sont remplies d’eau et le contact entre l’eau et le charbon a provoqué un drainage rocheux acide. Cet écoulement a rejoint la rivière d’où nous tirons l’eau potable, et s’est retrouvée jusque dans nos robinets. Les habitants ont commencé à souffrir de démangeaisons, de maux d’estomac et de diarrhées.

Les femmes sont les plus impactées par cette pollution, car c’est à elles que revient la charge de trouver de l’eau potable pour la famille, de l’eau propre pour laver la nourriture, les vêtements et la maison. La plupart des personnes qui se rendent aux distributions d’eau organisées aux alentours de Caroline sont des femmes. Les mines sont souvent installées sur leurs fermes et polluent leurs terres. Par conséquent, elles ne peuvent plus vendre leurs chèvres, qui ont mangé de l’herbe polluée et bu de l’eau contaminée ; parfois même les animaux se font écraser par les camions.

Quand elles travaillent dans les mines, les femmes souffrent de conditions de travail très dégradées. Elles sont souvent obligées de coucher avec la direction pour obtenir un poste, un phénomène tellement répandu que Wamua a organisé une campagne intitulée « mon vagin n’est pas mon CV ». A travail égal, elles sont moins bien payées que les hommes. Si elles sont enceintes, elles doivent à tout prix dissimuler leur grossesse sans quoi elles sont virées ou mises en congé pour quatre mois, sans salaire. Elles n’ont pas de toilettes et n’ont pas non plus de vêtements de protection, contrairement aux hommes.

Mimosa Mines, la compagnie qui exploite la mine, a bien donné de l’argent à la municipalité pour la dépollution de l’eau, mais rien n’a encore été fait et nous ne savons pas ce qu’est devenu cet argent. En tant que femme, c’est difficile de se mobiliser. Dans notre culture, quand elle s’adresse à un homme dominant, une femme doit se mettre à genoux et détourner le regard. Les femmes sont honteuses, parce que l’eau polluée leur donne des problèmes gynécologiques. Avec les activistes, nous harcelons le maire, mais il nous répète sans cesse qu’il est occupé. Nous avons bien porté plainte contre la municipalité, mais elle a fait appel. »




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Lire aussi : En Inde, la dissidence verte bouscule le système des castes

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre

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