Une mère sioux et sa fille racontent une vie de combat aux États-Unis

Durée de lecture : 11 minutes

17 janvier 2020 / Gaïa Mugler et Pascale Solana (Reporterre)

Née dans une réserve sioux-lakota, en plein Midwest, Madonna Thunder Hawk a passé sa vie à défendre les droits des Amérindiens. Elle et sa fille, militante elle aussi, sont au centre d’un documentaire : « Warrior Women ». De passage en Europe, elles reviennent sur soixante ans de luttes, notamment contre les oléoducs qui détruisent leurs terres.

Née dans une réserve sioux du Dakota Sud, Madonna Thunder Hawk a consacré sa vie à défendre la Terre Mère et les Amérindiens. À 80 ans, elle témoigne de la résilience et de la résistance des peuples autochtones. Un film, Warrior Women, réalisé par Elizabeth Castle et Christina D.King, sorti en France en octobre 2019, retrace ses luttes et la transmission de son engagement à sa fille Marcella Gilbert dite Marcy, offrant une perspective nouvelle de l’histoire vue par les femmes.

Reporterre a profité de leur passage en Europe pour les rencontrer.



Reporterre — Pourquoi votre peuple accorde-t-il autant d’importance à la Terre, jusque dans sa spiritualité ?

Marcy — La seule manière de bien l’expliquer, c’est de dire que notre religion est la Terre. Notre histoire de la Création établit clairement nos liens étroits avec les autres « nations » que sont les animaux, l’eau, la terre... Nos prières sont en lien avec la nature. Nos cérémonies intègrent tout ce qui est vivant, y compris notre nourriture. Et nous appartenons à un territoire dont nous sommes une partie constitutive. Il conditionne notre vie…


« Warrior Women » est le titre du documentaire qui retrace vos parcours. Que vous inspire-t-il ?

Madonna — Traduire ce que nous dirions avec des phrases seulement par deux termes anglais est compliqué. Par exemple, le mot « guerrier » qui se réfère aux hommes et au masculin n’a pas d’équivalent dans notre langue. Chez nos ancêtres, naître homme vous destinait à subvenir aux besoins du groupe et à protéger. Mais un genre n’était pas supérieur à l’autre. Homme et femme étaient égaux dès lors qu’il était question de survie. Nous sommes un peuple colonisé. Les colons, qui ont apporté le christianisme et le patriarcat, ont séparé les rôles de façon genrée. Dans notre culture, les rôles hommes-femmes n’étaient pas cloisonnés, il y avait une fluidité… Chacun était entraîné pour sa protection, celle de sa famille, de sa communauté. S’il n’y avait pas d’homme, en cas de problème nous nous défendions. Et nous l’avons fait ! Les femmes étaient dans les luttes. Historiquement, nous sommes un peuple de nomades. La survie a toujours guidé notre mode de vie, elle préside encore nos choix. Alors homme ou femme, peu importe quand il s’agit de se battre pour ce que l’on est.



Madonna, dès les années 1970 vous avez participé à de nombreuses luttes : île d’Alcatraz, Mont Rushmore, projet de mine d’uranium sur les terres sacrées Sioux-Lakota... Avez-vous eu recours à la violence ?

Madonna — Ce que nous avons fait et que nous faisons encore, c’est juste nous protéger. Est-ce de la violence ? Nous avons toujours été attaqués. L’attaquant était plus violent, plus puissant que nous. Les milices et leurs chiens, les forces armées étatiques et privées, étaient contre nous. Nous n’allions pas essayer de leur faire face avec les mêmes armes ! User de la violence eut été suicidaire et nous n’en avions pas les moyens parce que nous étions en mode survie.



Enfant, vous avez été enlevée à vos parents et placée en pensionnat pour être « assimilée » à la société américaine, comme beaucoup de jeunes Amérindiens. Comment l’avez-vous vécu ?

Madonna — J’étais en colère. Mais j’étais jeune, je ne savais pas comment réagir, comment canaliser ces émotions d’une façon belle et pleine de sens. Maintenant je suis une Ancienne. J’ai grandi, compris : quand la problématique d’une personne ou d’un peuple est sa survie, le simple fait d’exister consomme toute l’énergie. Il faut agir, la canaliser dans n’importe quelle tactique accessible. Il n’y a alors plus de place pour vivre sa colère.



Dans vos propos, le mot survie est récurrent. Pouvez-vous nous l’expliquer d’une façon compréhensible pour un Occidental ?

Madonna — Par survie, on entend tout ce qui est nécessaire pour exister physiquement. Mais aussi la protection de la terre qu’il nous reste, la sauvegarde de nos ressources, et ensuite, au niveau social, la tentative de raviver notre culture. Avec la colonisation, tout nous a été enlevé. Notre langue, notre spiritualité, notre mode de vie et de relation à l’autre, notre manière d’élever nos enfants et jusqu’à nos enfants eux-mêmes !

Madonna Thunder Hawk, image tirée du film.

Cela ne fait toujours pas de nous des Américains, parce qu’on ne nous a jamais acceptés comme tels. Nous les Lakota Dakota Nakota n’entrons dans aucune case, nous n’avons notre place nulle part. Donc la survie est aussi celle de notre peuple, de ce qu’il avait de constitutif de son identité et qui lui a été ôté.



Marcy, dans les années 1970 votre mère a initié les « écoles de survie ». Vous en avez fréquentées, de quoi s’agissait-il ?

Marcy — C’était génial ! Une communauté d’enfants où nous apprenions notre langue, où l’on étudiait nos terres sacrées, nos cérémonies, notre culture et aussi les traités [entre les tribus indiennes et le gouvernement américain]. On quittait la ville pour être plus en lien avec la terre, monter les chevaux, cueillir… C’était après les évènements de Wounded Knee [la révolte dénonçant les conditions de vie dans les réserves en 1973 sur le lieu même d’un massacre d’Indiens en 1890]. On participait à la politique ! Je me souviens avoir été dans les salles d’audience des procès, avoir vu, entendu, compris ce qui était en train de se passer.

Madonna — Notre école fonctionnait sans aucune aide du gouvernement. Elle a fermé en 1998.



D’un point de vue pratique et économique, comment avez-vous fait pendant toutes ces années de luttes, pour vivre ?

Marcy — Le soutien de notre famille…

Madonna — …et de la communauté. Les gens savaient ce que nous faisions, ils venaient vers nous, tout simplement, et ils nous aidaient.



Dans le documentaire, on sent cette communauté vous entourer. On a même l’impression que les gens font partie de vous. Cette unité caractérise-t-elle votre culture ?

Madonna — Nous avions perdu cet esprit de communauté, il nous a fallu le recréer avec ce qui nous restait, des bribes d’identité, comme le respect des Anciens. Quand la vie fait enfin de vous un Ancien, c’est un « statut automatique » : on écoute. Lors des rassemblements, on vous demande toujours si vous voulez prendre la parole.

Marcella Gilbert dite Marcy.

Marcy — Les écoles de survie ont aussi joué leur rôle. Par exemple, les cérémonies permettaient de renforcer la mémoire collective et de créer la cohésion… Nos ancêtres ne nous ayant pas transmis d’écrits, notre peuple avait faim de se retrouver. Parler, vivre les cérémonies, étaient des moyens d’y parvenir.



Marcy, vous êtes titulaire d’un master en nutrition, vous soutenez l’agriculture bio et avez élargi votre engagement à l’alimentation : quelle en était la base chez les Indiens ?

Marcy — Autrefois, dans les plaines du Nord, nous étions des chasseurs-cueilleurs. Le gibier – cerfs, antilopes, buffles parfois, chiens de prairie, tétras à queue fine… – constituait notre nourriture, avec pas mal de plantes sauvages, de baies d’aronia, de navets et d’oignons.



Aujourd’hui, comment se nourrit votre peuple ?

Madonna — Nos bisons ont été tués et nous avons été expulsés de nos terres. On ne peut plus vivre comme nos ancêtres !

Marcy — Beaucoup d’entre nous ne mangent plus les aliments traditionnels, ne les connaissent pas. Ils s’alimentent mal, sont malades, souffrent de diabète, de maladies du cœur. Les deux tiers vivent sous le seuil de pauvreté. En tant que tribu sous traité, nous recevons de la nourriture du département de l’Agriculture des États-Unis... [Le traité de Fort Laramie en 1868 contraint les tribus signataires à vivre dans des réserves tandis que gouvernement s’engage à ne pas y installer de colons et à fournir nourriture, vêtements…]

La fille et la mère, de passage en France.

Les Indiens du Nord vivent une économie de ranch. Pour payer les factures, beaucoup louent leur terre à des éleveurs étrangers qui amènent leurs troupeaux pour une saison avant de les abattre. Cela modifie le paysage car ils viennent par exemple avec leurs graines pour engraisser plus vite les vaches. Les plantes sauvages tels que les buissons d’aronia, toxiques pour le bétail, sont détruites...

Madonna — Nous mangeons de la nourriture de mauvaise qualité, très transformée. Nous n’étions pas des cultivateurs, nos terres n’étaient pas adaptées aux cultures, elles sont désormais dominées par l’élevage. Les produits bio ne sont pas locaux, sauf dans des petits jardins. Leurs prix sont hors de notre portée.



Que faire ?

Marcy — De l’éducation, comme certaines ONG telle Simply smiles avec laquelle je travaille pour que les gens aient accès à des fruits et des légumes frais et qu’ils apprennent à les cuisiner. L’un de ces projets de jardin sur la réserve de Cheyenne River inclut l’identification des ressources alimentaires naturelles, la récolte et la transformation des aliments.

Madonna, vous avez été en 2016 « Water protector », protectrice de l’eau, parmi les campements de résistance à la construction de l’oléoduc DAPL.

Madonna — C’est une énorme menace pour notre eau. C’est une violation de nos traités et par conséquent de la terre, de l’eau, de notre mode de vie… Avec l’arrivée de Trump, le projet DAPL et l’oléoduc Keystone ont été réautorisés et le DAPL achevé. Et maintenant, la construction d’un oléoduc supplémentaire afin de transporter encore plus de cette saleté de pétrole est en cours. Les compagnies d’extraction reviennent toujours… Mais à présent, nous attendons l’issue des procédures juridiques.

Madonna : « La construction d’un oléoduc supplémentaire afin de transporter encore plus de cette saleté de pétrole est en cours. »

Marcy — L’oléoduc Keystone passe à quelques kilomètres à peine de la frontière ouest de notre réserve. Bien sûr, c’est une violation de ce qui est établi au sujet des frontières dans les traités, une violation des droits constitutionnels de ce pays. Par ailleurs, l’État du Dakota du Sud essaie de mettre en place des « lois contre les manifestations » permettant de criminaliser les personnes ou entités qui soutiennent les manifestations contre les oléoducs notamment.

Ces chantiers génèrent une criminalité, des trafics de drogues ou d’humains liés à l’installation de deux camps de 1.500 hommes près des frontières de notre réserve. Les crimes relèvent de la justice locale qui n’y est pas préparée et qui n’a pas les moyens financiers ni humains d’y faire face. Les femmes indigènes sont devenues la cible du trafic humain et de meurtres. Au point qu’un hashtag de dénonciation est né, #MMIW, pour Missing and murdered indigenous women, soit femmes indigènes disparues et assassinées.

Au final, quelles victoires a obtenu votre communauté ?

Madonna — Des petites victoires, des progrès, mais rien qui résolve le problème. La victoire, c’est qu’aujourd’hui, nous existons encore !

Vous avez fait quelques tournées pour faire connaître le film en Europe. Qu’attendez-vous des Européens ?

Madonna — L’origine de l’oppression est en Europe, dont la fortune a pour source les ressources des indigènes. Elle reste engagée dans l’appropriation des terres et des ressources.

Marcy — Les Européens pourraient utiliser leur privilège pour mener le monde dans la direction de la vie… et réorienter leurs besoins de ressources jusqu’ici satisfaits via le génocide d’autres peuples vers des modes de vie plus coopératifs que compétitifs.

Madonna — Autrement dit, éduquez-vous ! Nous sommes les canaris des mines [Autrefois, dans les galeries, si les canaris ne chantaient plus, cela avertissait les mineurs d’un danger lié à la concentration de monoxyde de carbone]. Ce qui nous arrive vous arrivera à vous. Tout le monde doit avoir de l’eau propre. Si Nestlé, par exemple, est le propriétaire de toutes les sources, comment en garantir l’accès à tous ?

Dans ce déplacement en Europe, qu’est-ce qui vous aura marqué ?

Madonna — Nos interactions avec les jeunes. Ils sont en train de se soulever et c’est un espoir pour le monde.

  • Propos recueillis par Gaïa Mugler avec Pascale Solana

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Lire aussi : La bataille des Sioux contre l’oléoduc géant s’amplifie aux États-Unis

Source : Gaïa Mugler et Pascale Solana pour Reporterre

Photos :
. chapô : Madonna Thunder Hawk. DR.
. Lors de l’interview. © Pascale Solana/Reporterre

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