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Tribune — Culture et idées

Pour la libération de l’humain, la société conviviale d’Ivan Illich

Samedi 6 novembre 2021 dans les Deux-Sèvres, des militants s'opposent aux projets de mégabassines, des retenues d’eau géantes.

Qui était Ivan Illich ? Un critique féroce de l’industrialisation qui asservit l’humain... mais aussi un être plein d’espoir. À l’heure où le technocapitalisme maintient son cap insensé, Hervé Kempf brosse le portrait d’un penseur qui appelait à une « société conviviale ».

Ce texte a été publié en préface à la réédition de La Convivialité, d’Ivan Illich (Seuil 1973, rééd. Points Seuil 2021).

C’était début 2002. Lors d’un colloque à l’Unesco sur le thème Défaire le développement, refaire le monde, je vis un groupe de personnes qui conversaient. L’homme qui était manifestement le centre magnétique de ce groupe était grand, et affligé d’une énorme protubérance à la mâchoire qui formait comme un gonflement monstrueux de sa joue. Mais malgré cette impressionnante difformité, il discutait de plain pied avec ses interlocuteurs. Intimidé, je n’osais me joindre au groupe et demander un entretien au grand homme. Quelques mois plus tard, en décembre, il décédait. C’était Ivan Illich : cohérent jusqu’au bout avec sa critique de l’institution médicale, il avait décidé d’affronter la mort les yeux en face, n’allégeant que par la morphine les souffrances que lui causait le cancer des glandes parotides. Une fin exemplaire pour un homme dont la vie avait été animée par la joie des rencontres et la phosphorescence des idées.

Illich a joué un rôle majeur dans l’élaboration de la pensée écologiste durant les années 1970. Il a ensuite disparu des radars médiatiques et intellectuels, même si des lecteurs attentifs suivaient les jalons de son œuvre, certes moins en phase avec l’esprit de l’époque mais toujours roboratifs. Avec la nouvelle édition de son ouvrage phare, La Convivialité, on redécouvre une pensée qui, voici déjà cinquante ans, agençait les mots qui nous hantent aujourd’hui — « effondrement, fascisme, manipulation cybernétique, apocalypse, transition, … » —, mais aussi ceux qui esquissent les traits d’un avenir désirable : « autonomie, pluralité, limites, sobriété, bien-être ».

Rappelons qui était Illich. Né en 1926 en Autriche, ce fut un jeune homme brillantissime, qui étudia la chimie et la cristallographie à Florence, puis la théologie à l’université grégorienne de Rome. Il choisit de devenir prêtre. Le Vatican destinait ce jeune polyglotte (il maîtrisait huit langues) à la diplomatie, mais Illich préféra aller à New York où on lui confia en 1952 la paroisse d’Incarnation Church, à Manhattan. Dans cette paroisse irlandaise transformée par l’arrivée massive d’immigrants portoricains, Illich déploya des talents remarquables de pédagogue et de passeur entre les cultures américaine et hispanique. Le succès fut tel que ses supérieurs l’envoyèrent en 1956 à l’Université catholique de Porto Rico. 

Ivan Illich Wikimedia / CC BY-SA 4.0 / Adrift Animal

Mais en 1960, il s’opposa à son évêque, qui appelait à ne pas voter pour un candidat gouverneur qui prônait le contrôle des naissances. Il dut de ce fait quitter Porto Rico et parcourut à pied l’Amérique latine avant de rejoindre en 1961 le Cidoc (Centre interculturel de documentation) à Cuernavaca, au Mexique. Il allait en faire un carrefour extraordinaire de discussion pour intellectuels d’Amérique latine et d’ailleurs. Cette université sans hiérarchie et sans diplômes était un terrain d’expérimentation de ses idées. Illich finit par entrer en conflit avec l’Église, en critiquant l’aide apostolique des États-Unis à l’Amérique latine dans un article publié en janvier 1967. Il entérina la rupture début 1969, en renonçant à l’exercice et au titre de prêtre, mais sans renier sa foi.

Son livre Une société sans école fut un succès immédiat

Indépendant de l’institution, il livra en quelques années une œuvre détonnante, qui tombait à pic dans un après-Mai 68 encore baigné d’utopie : Une société sans école, publié en France en 1971 [1], fut un succès immédiat. Il y expliquait que l’école joue comme un système d’exclusion, rejetant ceux qui n’ont pas obtenu de diplôme, tout en monopolisant ce qui est jugé digne du nom de « savoir » et dévalorisant les autres formes de connaissance humaine.

Dans ses ouvrages publiés en rafale entre 1970 et 1975, il a forgé à travers l’analyse de la crise de l’Église, de l’impérialisme américain, du fonctionnement des systèmes éducatif et de santé, des concepts qui restent d’une étonnante validité, et notamment celui de la contre-productivité. Un critère sûr de la pertinence d’un penseur est sa capacité à faire passer ses concepts dans le langage courant. À cet égard, Ivan Illich a inscrit dans la culture commune la « convivialité », une bien utile expression, créée par le gastronome Brillat-Savarin en 1825 puis oubliée avant qu’Illich lui redonne un lustre joyeux. La relecture de son ouvrage éponyme, publié d’abord en 1973, fait surgir une surprenante fraîcheur, une revigorante stimulation, une goûteuse âpreté.

Illich a un style particulier. Il ne suit pas une argumentation continue, mais revient par ellipses sur les mêmes thèmes en les élucidant au fil de la lecture. Les idées du pédagogue sont reformulées plusieurs fois pour pénétrer l’esprit du lecteur.

Dans l’ouvrage que vous allez lire, il pose un diagnostic de la crise de l’époque, en énonçant cinq menaces : celles que posent la surcroissance sur l’environnement, l’industrialisation sur autonomie, la surprogrammation sur la créativité, la complexification sur la politique, la nouveauté permanente sur l’expérience du passé. « Au stade avancé de la production de masse, une société poursuit sa propre destruction. La nature est dénaturée. L’homme déraciné, castré dans sa créativité, est verrouillé dans sa capsule individuelle. La collectivité est régie par le jeu combiné d’une polarisation exacerbée et d’une spécialisation à outrance. Le souci de toujours renouveler modèles et marchandises – usure rongeuse du tissu social – produit une accélération du changement qui ruine le recours au précédent comme guide de l’action. Le monopole du mode industriel de production fait des hommes la matière première que travaille l’outil. » Si l’inquiétude sur les atteintes à l’environnement est prégnante, c’est surtout l’atteinte de la société industrielle à la pleine humanité de l’Homme qui inquiète Illich.

« La nature est dénaturée. L’homme déraciné »

Comment se forme cette mécanique délétère ? Par la contre-productivité : « Dans un premier temps, on applique un nouveau savoir à la solution d’un problème clairement défini et des critères scientifiques permettent de mesurer le gain d’efficience obtenu. Mais dans un deuxième temps, le progrès réalisé devient un moyen d’exploiter l’ensemble du corps social, de le mettre au service des valeurs qu’une élite spécialisée, garante de sa propre valeur, détermine et révise sans cesse ». Ainsi, l’Homme perd son autonomie, les outils qui lui permettraient d’accroître son pouvoir sur le monde devenant les moyens de son asservissement. « La prise de l’Homme sur l’outil s’est transformée en prise de l’outil sur l’Homme. » Avec la Révolution industrielle, « à l’outil actionné au rythme de l’Homme succédait un homme agissant au rythme de l’outil ». « Le faire en série remplace le savoir-faire, l’industrialisation devient la norme. ». Or, la conviction cruciale d’Illich est que « les Hommes ont la capacité innée de soigner, de réconforter, de se déplacer, d’acquérir du savoir, de construire leurs maisons et d’enterrer leurs morts ». Mais l’industrialisation leur fait perdre cette capacité, et les rend dépendants d’outils hors de leur portée et des institutions et experts qui ont le pouvoir de les mettre en œuvre.

« Plus de bonheur avec moins d’abondance »

Illich n’est pas un passéiste, et ne met pas en cause la science en soi, mais son usage perverti. « Il existe non pas une façon d’utiliser les découvertes scientifiques, mais au moins deux, qui sont antinomiques. » L’une conduit à la spécialisation, l’autre à l’accroissement du pouvoir de chacun. « Aujourd’hui, nous pouvons concevoir des outils qui permettent d’éliminer l’esclavage de l’Homme à l’égard de l’Homme, sans pour autant l’asservir à la machine. La condition de ce progrès est le renversement du cadre d’institutions qui régit l’application des résultats tirés des sciences et des techniques. »

Cette pensée antiproductiviste, selon le terme que l’on emploierait aujourd’hui, ne rejette pas le rôle des inégalités sociales, mais les formule autrement que la gauche traditionnelle imprégnée de marxisme – ce qui explique qu’Illich n’ait guère été appréciée par elle dans les années 1970 : il a bien, en ce sens, été de ceux qui ont ouvert le sillon propre de l’écologie politique. « Ce qui m’intéresse », précise-t-il, « n’est pas l’opposition entre une classe d’Hommes exploités et une autre classe propriétaire des outils, mais l’opposition qui se place d’abord entre l’Homme et la structure technique de l’outil, ensuite – et par voie de conséquence – entre l’Homme et les professions dont l’intérêt consiste à maintenir cette structure technique. »

Car la maîtrise de l’outil spécialisé génère la concentration du pouvoir : « Jamais l’outil n’a été aussi puissant. Et jamais il n’a été à ce point accaparé par une élite. » Et le projet de l’abondance matérielle, fondé sur la création permanente du manque, ou de la frustration, entretient et organise l’inégalité : « Partout où l’économie est fondée sur la production et l’emballage massifs de biens et de services sujets à l’usure, seuls quelques privilégiés ont accès aux produits de dernier cri. » On retrouve le principe de la rivalité ostentatoire de Thorstein Veblen [2], que le lecteur insatiable qu’était Ivan Illich semble pourtant ne pas avoir connu.

Rien ne tombe dans la déploration chez Illich. Toujours lucide, il n’en reste pas moins un être tourné vers le bonheur, vers la plénitude, vers l’espoir. Il définit un avenir désirable, dans lequel il y aurait « une économie en équilibre stable avec le monde qu’elle habite », où l’on trouverait « plus de bonheur avec moins d’abondance », dans une société qu’il définit ainsi : « J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’Homme contrôle l’outil. »

« Passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement. Il importe de repérer précisément où se trouve, pour chaque composante de l’équilibre global, ce seuil critique. Alors il sera possible d’articuler de façon nouvelle la triade millénaire de l’homme, de l’outil et de la société. » Extraits de La Convivialité, Le Seuil

Mais la transition ne sera pas facile : « Le passage à une société conviviale s’accompagnera d’extrêmes souffrances : famine chez les uns, panique chez les autres. Cette transition, seuls ont le droit de la souhaiter ceux qui savent que l’organisation industrielle dominante est en train de produire des souffrances encore pires sous prétexte de les soulager. Pour être possible, la survie dans l’équité exige des sacrifices et postule un choix. Elle exige un renoncement général à la surpopulation, à la surabondance et au surpouvoir, qu’ils soient le fait d’individus ou de groupes. »

Nous sommes bien aujourd’hui à l’heure d’un tel choix – et quel étonnement de constater à quel point cette formulation résonne bien dans les temps actuels : « L’heure du choix entre la constitution d’une société hyper industrielle, électronique et cybernétique, ou la réunion d’un large éventail d’outils modernes et conviviaux. » En ce qui concerne la crise écologique, pas de faux semblant : il faut la traiter par « la diminution de la production globale » et il est nécessaire « que se dégage, au plan politique, un accord unanime sur la nécessité de mettre un terme à la croissance ». L’effort doit se porter sur les liens plutôt que sur les biens : « La seule solution à la crise écologique est que les gens saisissent qu’ils seraient plus heureux s’ils pouvaient travailler ensemble et prendre soin l’un de l’autre. »

Mais Illich savait aussi qu’une issue sinistre était possible à la crise écologique, celle d’une « réponse technocratique » par un « léviathan bureaucratique ». « Une telle fantaisie suicidaire maintiendrait le système industriel au plus haut degré de productivité qui soit endurable. L’Homme vivrait protégé dans une bulle de plastique qui l’obligerait à vivre comme un condamné à mort avant l’exécution. Le seuil de tolérance de l’Homme en matière de programmation et de manipulation deviendrait bientôt l’obstacle le plus sérieux à la croissance. Et l’entreprise alchimique renaîtrait de ses cendres : on tâcherait de produire et de faire obéir le mutant monstrueux enfanté par le cauchemar de la raison. »

À l’heure du déferlement numérique, à l’heure où le technocapitalisme maintient son cap insensé, l’avertissement d’Illich résonne plus fortement que jamais. Car si le début des années 1970 baignait encore dans l’optimisme de la décennie précédente, si l’idée de changer le monde appartenait au registre des possibilités, nous nous sommes habitués, devant l’inflexibilité de « la société industrielle » et de ses « élites », à considérer comme réaliste « l’effroyable apocalypse prédite par maints écologues », pour reprendre une sombre formule d’Illich. Sans doute la lutte est-elle plus urgente et plus âpre qu’elle ne le paraissait alors, du moins de ce qui ressort de ses écrits. Mais les valeurs cardinales de l’autonomie et du plaisir d’être, vivre, agir ensemble paraissent des appuis sûrs pour affronter ceux qui veulent imposer la toute-puissance de l’outil, quel qu’en soit le prix.

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