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Pour se libérer des semenciers, des agriculteurs redécouvrent le maïs population

3 octobre 2016 / Marie Astier (Reporterre)



Un agriculteur qui veut planter du maïs ne peut qu’acheter des semences « hybrides », propriété des semenciers. Mais une alternative existe maintenant : le programme « l’Aquitaine cultive la biodiversité » développe les maïs paysans — dits « population » - et sans brevet...

- Le Change (Dordogne), reportage

Solidement planté devant l’enfilade de rangées de maïs, Bertrand Lassaigne est intarissable. Chaque maïs a son petit nom, son histoire. « Le ruffec, c’est un agriculteur charentais qui nous l’a apporté », commente-t-il devant un alignement de plants. De petits panneaux indiquent le nom et décrivent les variétés. « Le coussarin, il vient du Périgord, poursuit-il. Et le lavergne, c’est moi qui l’ai créé. En 2003, j’ai planté un mélange de variétés qui me plaisaient. Puis, d’année en année, j’ai sélectionné les meilleurs épis. Aujourd’hui, il s’adapte à beaucoup de régions, résiste bien à la sécheresse et donne des rendements constants. »

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Près de soixante-dix personnes ont participé à la visite.

La visite est presque devenue un rituel. Chaque année, en septembre, le programme « l’Aquitaine cultive la biodiversité » invite agriculteurs et curieux à visiter cette plateforme expérimentale, située sur la ferme de Bertrand, au Change, en Dordogne. En ce lundi 19 septembre, environ soixante-dix personnes, principalement des paysans, parfois venus de loin, écoutent la présentation. Ici, on étudie les maïs dits « population » : si les individus au sein d’une variété se ressemblent, ils sont loin d’être tous identiques, et ils peuvent être ressemés chaque année par le paysan. Une alternative aux maïs dits « hybrides », les seuls aujourd’hui vendus par les semenciers. Ils sont issus de lignées pures, la diversité génétique dans le champ est réduite. Par ailleurs, ils ne peuvent pas être ressemés et sélectionnés par l’agriculteur. C’est d’ailleurs interdit, puisque le semencier qui l’a créé en détient la propriété intellectuelle.

« En quinze ans plus de mille agriculteurs ont reçu des semences grâce au programme » 

La récolte aura lieu dans un ou deux mois et on peut observer les épis déjà formés. En les libérant de leur épaisse enveloppe de feuilles, on découvre des grains de toutes les couleurs, allant du jaune classique au rouge, noir, ou même blanc. Ce printemps, une soixantaine de variétés ont été semées, chacune sur quelques rangées. Les tailles et stades de maturité se mélangent dans les 5.000 mètres carrés du champ. Beaucoup de feuilles ont jauni, d’autres ont été couchées par le dernier coup de vent. Il faut bien le reconnaître, les maïs n’ont pas revêtu leurs meilleurs atours pour accueillir les visiteurs. « Il a beaucoup plu au printemps, et depuis, plus rien ! » rappelle Bertrand. Puis, l’orage de la semaine précédente a violemment rompu la période de sécheresse. « La récolte ne sera pas extraordinaire, mais je m’attendais à pire », relativise Bertrand. « On n’a pas irrigué, on pourra ainsi sélectionner les maïs les plus résistants à la sécheresse. »

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Bertrand Lassaigne est allé au Guatemala à la recherche de semences libres.

Cheveux gris, carrure d’ours, l’agriculteur a commencé à s’intéresser aux maïs « en 1999, ou l’an 2000, à cause des OGM », se rappelle-t-il. Il apprend alors que des semences vendues aux paysans ont été contaminées par des maïs génétiquement modifiés. Mais en bio, les OGM sont interdits. Alors, pour éviter de perdre sa récolte, il recherche des graines non hybrides, qu’il pourrait sélectionner lui-même : « Je me suis dit que je ne trouverai pas de semences paysannes de maïs en France. Comme dans une autre vie j’étais allé au Guatemala, je suis allé rechercher des graines là-bas. » Il revient avec une dizaine de variétés, qui, non adaptées au terroir, ne donnent pas grand-chose… Mais la curieuse initiative intéresse, le bouche-à-oreille fait le reste et les papys du coin sortent les semences de leur jeunesse, conservées dans les jardins et les potagers. C’est ainsi que la collecte commence, complétée par des graines sorties des frigos de l’Inra (Institut national de la recherche scientifique), et des maïs venus d’ailleurs. Du pays de la polenta, l’Italie, d’Espagne, du Portugal, de Roumanie pour l’Europe, mais aussi d’Amérique latine, même de Birmanie, d’Irak ou du Maroc.

« Aujourd’hui, on estime qu’en quinze ans plus de mille agriculteurs ont reçu des semences grâce au programme », dit Élodie Gras, animatrice technique chez Agrobio Périgord, l’association qui soutient le programme de développement des maïs population. « Une centaine ont été collectées et une quarantaine sont vraiment cultivées. » Pour diffuser ces semences qu’il est interdit de vendre, échanger et même donner, il a fallu trouver une faille juridique : les agriculteurs reçoivent les semences pour expérimentation. « Puis, une fois qu’elles sont sur leur ferme, ils peuvent les multiplier et les ressemer comme ils le souhaitent, cela n’est pas interdit ! » explique Élodie.

Mais il s’agit bien de recherche. Beaucoup de paysans participent à la sélection et l’observation des différentes variétés, afin d’améliorer leur résistance à la sécheresse, aux maladies, aux ravageurs, et leur rendement. « Les comportements sont très différents d’une variété à l’autre, observe l’animatrice. Certaines résistent très bien aux situations extrêmes, d’autres moins. Mais, ce qui est intéressant, c’est que ces maïs sont un réservoir de biodiversité, et donc de solutions pour s’adapter aux terroirs et au climat. »

« Avec les maïs population, je n’ai jamais vu une parcelle cramer entièrement sur un coup de sec »

Dans l’assistance, certains sont des habitués, d’autres des curieux. Michel, par exemple, n’a encore jamais semé de maïs population. « Mais mon voisin en sème depuis longtemps, explique-t-il. J’me dis que je pourrais essayer. Les consommateurs, ils sont attentifs à çà. Et il paraît qu’en apportant juste un peu d’azote, les rendements sont équivalents. » Un autre, l’air un peu perdu, avoue ne connaître personne. « J’ai vu l’annonce dans le journal, j’suis venu voir. » Lui aussi est en conventionnel. « Mais quand on voit les charges qui augmentent sans cesse, et le prix de vente qui n’augmente pas, on se dit y’a pas le choix, il faut diminuer les dépenses. » Frédéric, lui, avoue ne pas s’en sortir. Il a pris un boulot à mi-temps en plus de ses champs, qu’il aimerait passer en bio. « Quand on achète les semences hybrides sur catalogue, c’est 120 euros l’hectare, note-t-il. Quand on les fait soi-même, c’est du travail, mais au moins on apprend à sélectionner. Et en plus, avec les maïs population, je n’ai jamais vu une parcelle cramer entièrement sur un coup de sec. On a parfois moins, parfois plus qu’avec les hybrides, et ça motive pour continuer les recherches ! » Chez Agrobio Périgord, on confirme que les maïs population ne sont pas qu’une affaire de bio : environ 40 % des agriculteurs inscrits dans le programme sont en conventionnel. Les semences peuvent d’ailleurs être un premier pas vers une évolution...

Pour le repas, des tables ont été dressées sous un barnum, les paysans s’attablent alors que la cuisinière, Laurence Dessimoulie, s’active. Au menu, bien sûr, du maïs : polenta en plat, gâteau courge-maïs en dessert. « J’ai testé beaucoup de variétés de maïs population, explique-t-elle. Les saveurs sont plus fines, plus âpres ou plus grasses, la texture plus moelleuse, et puis, ils contiennent aussi plus de nutriments. Chacune s’exprime différemment au niveau texture, goût, couleur. J’ai passé beaucoup de temps avec les paysans qui sélectionnent : eux sont à l’écoute dans le champ, et moi, c’est pareil en cuisine ! »

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Laurence Dessimoulie.

Ensuite, les tables sont rangées, le barnum se transforme en lieu de conférence. Un chercheur brésilien, Altaïr Toledo Machado, est l’invité d’honneur. Depuis le début des années 1980, il sélectionne des variétés avec les petits agriculteurs. « Les maïs hybrides sont plus sensibles aux problèmes de fertilité des sols et au stress hydrique, ils ne sont pas adaptés aux systèmes de production agroécologiques », commence-t-il. Une bataille scientifique et politique, qui a finalement abouti en 2001 à une loi autorisant les semences participatives au Brésil. « Je ne suis plus un chercheur révolutionnaire », sourit-il. Dernière fierté en date, les tests du ministère de l’Agriculture ont classé l’an dernier son maïs population à la deuxième place, notamment pour les performances de rendement.

« Toute cette ressource génétique est à la disposition des paysans »

Deuxième invité de la journée, le sélectionneur suisse de semences bio Peter Kunz. Le scientifique a voulu « ouvrir la génétique privatisée par les grandes maisons semencières ». À partir de 20 variétés de maïs hybride qu’il a « craquées », il a créé une variété de maïs population. « Son rendement est le même que celui des maïs hybrides utilisés pour la constituer, dit-il. Et désormais, toute cette ressource génétique est à la disposition des paysans et de tous ceux qui voudraient la sélectionner, l’adapter à un climat ou un terroir. »

Car, tous le reconnaissent : la recherche sur les maïs population et leur adaptation a encore du chemin à faire. « J’ai choisi cette voie, je sais que c’est la bonne, mais on a encore des progrès à faire », commente un paysan. Depuis quinze ans que l’aventure du maïs population a commencé dans cette ferme, elle a essaimé avec des groupes de recherche participative en Pays de la Loire, Rhône-Alpes ou encore Poitou-Charentes. Reste que l’association a toujours du mal à défendre son action, dépendante des subventions publiques. Elle a dû faire un audit pour prouver l’utilité de son activité. Bilan : « On fait déjà beaucoup avec ce qu’on a, et on aurait pu faire beaucoup plus si on avait eu plus ! » se félicite Élodie Gras. Pourtant, « il va falloir mettre la pression pour que le programme continue. »




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Lire aussi : Face au changement climatique, les semences paysannes sont l’avenir de l’agriculture

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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