L’extrême droite de plus en plus active pour défendre l’agro-industrie
Arnaud Rousseau, président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles devant l'Assemblée nationale, le 14 janvier 2026. - © Adnan Farzat / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Arnaud Rousseau, président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles devant l'Assemblée nationale, le 14 janvier 2026. - © Adnan Farzat / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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Une masse d’amendements rédigés par la FNSEA a été déposée par des députés RN dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole. Syndicats, grandes industries... Dans les coulisses de l’Assemblée, le parti est devenu un interlocuteur de choix.
Autoriser des pesticides par défaut, faciliter l’extension des mégabassines, affaiblir la protection des loups… Autant d’amendements déposés par le Rassemblement national dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole débattu jusqu’au vendredi 29 mai à l’Assemblée nationale.
Peu surprenant, au vu de l’offensive que mène l’extrême droite contre l’écologie. Ce qui l’est davantage, c’est que bon nombre d’amendements déposés par le parti lepéniste ont été fournis clés en main par les Jeunes agriculteurs et leur aîné, la FNSEA.
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Pour obtenir ce résultat, Reporterre a minutieusement comptabilisé tous les amendements déposés par l’ensemble des parlementaires sous influence de la FNSEA et des JA, comme nous l’avions déjà fait en novembre 2025 au sujet des textes législatifs depuis 2024. Évolution notable : à l’époque, le RN était bien moins proactif, et c’est la droite qui était dans le top des reprises d’amendements dictés par ces syndicats agricoles productivistes. Soit un signe de plus d’un rapprochement, amorcé il y a déjà plusieurs mois, entre le parti de Marine Le Pen et la FNSEA et JA, traditionnellement plus proches de la droite.
« Nous adressons des propositions d’amendements à l’ensemble des bords politiques, mais il est vrai que l’on dresse le même constat que vous, c’est la première fois que nous avons été aussi bien repris par le RN, confirme Julien Rouger, vice-président des Jeunes agriculteurs (JA), un syndicat proche de la FNSEA. J’y perçois un investissement plus marqué de leur part sur les questions agricoles à un an de l’élection présidentielle. »
« C’est la première fois que nous avons été aussi bien repris par le RN »
Ces derniers ne sont pas les seuls lobbystes à arriver à leurs fins. Les grandes industries françaises fournissent elles aussi des textes aux parlementaires RN, telles que Moët Hennessy, la branche « Vins et spiritueux » du groupe LVMH. Ainsi que Valhor, l’interprofession de la filière horticole, qui regroupe horticulteurs, pépiniéristes, fleuristes, jardineries et entreprises du paysage. Ou encore la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), présidée par Alexandre Bompard, le PDG de Carrefour.
Un projet de loi dicté par les lobbies
Le projet de loi d’urgence agricole, examiné en ce moment à l’Assemblée nationale, se veut une réponse à la colère d’une partie du monde agricole qui manifestait cet hiver contre l’adoption du traité de libre-échange du Mercosur, entré en vigueur le 1er mai, et contre la gestion de la dermatose bovine, cette maladie touchant les bovins.
Composé de 23 articles, ce texte vise à colmater ce mal-être en rognant sur des avancées environnementales, comme celles protégeant les captages d’eau, les zones humides ou limitant la construction de nouveaux bâtiments d’élevage. Un projet qui convient parfaitement au RN.
Dans le détail, le projet de loi se veut surtout être une réponse aux demandes de la FNSEA, le syndicat majoritaire et productiviste. « Ce texte, vous l’avez appelé de vos vœux », assumait même la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, le 2 avril devant les adhérents du syndicat.
D’après nos calculs, le Rassemblement national a déposé 6 amendements des Jeunes agriculteurs (le syndicat proche de la FNSEA), et 22 de la FNSEA sur 310 au total. Ces chiffres montrent une augmentation significative car ils ne portent que sur un seul texte, et Reporterre avait auparavant trouvé seulement 15 amendements du RN rédigés avec la FNSEA sur l’ensemble des textes déposés depuis les élections législatives anticipées de 2024. Contactée par Reporterre, celle-ci n’a pas donné suite.
FNSEA ou Coordination rurale ? Le RN entretien le flou
Il faut dire que le syndicat agricole majoritaire et porte-parole de l’agro-industrie a dépensé près de 900 000 euros en 2025 pour ses actions de lobbying. Le syndicat agricole a l’habitude d’envoyer aux députés des amendements prêts à être déposés à la veille de l’examen d’une proposition de loi. Libre ensuite aux parlementaires de s’en saisir ou non.
Si l’absence de signature n’a rien d’illégal, elle questionne la transparence dans l’Hémicycle. Hélène Laporte, élue dans le Tarn-et-Garonne, a ainsi repris 9 amendements rédigés par la FNSEA sans en indiquer leur origine. Conscient du problème, le déontologue de l’Assemblée nationale encourageait d’ailleurs les députés, dans son dernier rapport, à « indiquer clairement la source » de leurs propositions de loi ou amendements lorsque ceux-ci sont « issus d’échanges avec un représentant d’intérêts ».
Les prémices de ce fléchissement en faveur des positions portées par la FNSEA se lisaient déjà dans le flou autour des solutions avancées par le RN pour endiguer la crise entraînée par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). En décembre 2025, la lutte contre le protocole sanitaire européen d’abattage total des troupeaux de bovins lorsqu’un cas de DNC était détecté avait mobilisé des centaines d’agriculteurs.
Partout en France, des membres de syndicats agricoles aux lignes diamétralement opposées, la Confédération paysanne (classée à gauche), et la Coordination rurale, se retrouvaient sur les barrages. La FNSEA, elle, soutenait la politique gouvernementale d’abattage total.
« Ni Jordan Bardella ni Marine Le Pen n’ont eu un discours clair à ce moment-là d’opposition frontale à l’abattage des troupeaux afin de ne pas risquer de trahir Arnaud Rousseau [le président de la FNSEA] », insiste Manon Meunier, députée insoumise de Haute-Vienne.
Auprès de Reporterre, un membre des Jeunes agriculteurs parle même d’une « tactique habile » du parti d’extrême droite : « Les élus du RN étaient plutôt favorables à ce que portait la Coordination rurale mais ils ont préféré ne pas se positionner afin de ne pas risquer de se mettre un camp à dos. »
Les grands patrons se rapprochent du RN
En mai 2024, une étude réalisée par Pierre-Henri Bono et François Purseigle pour Sciences Po venait mettre en lumière un électorat potentiel : les agriculteurs proches de la FNSEA-JA y déclaraient leur intention de voter à 24 % pour Jordan Bardella aux élections européennes. C’est presque autant que pour Valérie Hayer (Renaissance) et François-Xavier Bellamy (Les Républicains).
Au-delà des considérations électoralistes envers la FNSEA, ces dépôts d’amendements du RN s’inscrivent dans un contexte particulier. À l’heure où les grands patrons n’hésitent plus à inviter le parti lepéniste à leur table [1], les lobbyistes qui élaborent leurs stratégies d’affaires accélèrent aussi leur collaboration.
À un an de l’élection présidentielle, en banalisant le RN, nombre de lobbyistes s’engagent dans la montée de l’extrême droite. « Le RN a besoin des lobbies afin de pouvoir être crédible aux yeux des sphères économiques, et les lobbies ont besoin du RN comme béquille de sécurité. Cela n’a qu’un seul effet : renforcer le parti de Marine Le Pen », souligne Jordan Allouche, le « contre-lobbyiste » de Ecolobby. Ce cabinet de conseil en affaires publiques est dédié aux acteurs de la transition écologique.
« Il y a eu un avant et un après dissolution »
Dans le milieu des affaires, « il y a eu un avant et un après dissolution » résume un lobbyiste à Reporterre, qui a décidé de ne pas collaborer avec le RN : « Avant juin 2024, très peu de représentants d’intérêts de fédérations ou d’entreprises travaillaient de leur propre initiative avec l’extrême droite. Les cadres du RN n’étaient pas très actifs non plus, enfermés sur leurs sujets habituels liés à l’immigration et la sécurité. »
Lors des élections législatives entraînées par la dissolution, le RN a fait une entrée fracassante à l’Assemblée nationale, disposant désormais de 122 députés, voire 139, si l’on ajoute leurs homologues de l’UDR. Sur certains sujets tels que l’agriculture et l’énergie, le parti est devenu un interlocuteur que les lobbyistes n’ignorent plus.
« L’élection présidentielle approchant avec un fort risque que le RN dirige le pays, la machine du parti s’est mise en mouvement, et notamment à l’Assemblée nationale. Depuis un an, leurs conseillers nous sollicitent beaucoup plus qu’auparavant, notamment sur certains secteurs où ils ont des velléités électorales », raconte ce lobbyiste, qui préfère garder l’anonymat.
Fin connaisseur des rouages, il dépeint trois types de représentants d’intérêts : « l’engagé » qui n’a aucune interaction avec les conseillers de l’ombre de l’extrême droite et continue de prôner l’arc républicain ; « le pragmatique » qui ne les approche pas de lui-même mais répond à leurs sollicitations ; et enfin, « le real politique » qui est régulièrement en contact avec eux, peu importe que le RN ne soit pas majoritaire dans l’hémicycle.
Quoiqu’il en soit, le projet de loi d’urgence agricole semble avoir été un terrain propice pour certains lobbyistes. Dans un amendement rédigé par Valhor, l’interprofession de l’horticulture, Stéphane Rambaud a proposé de modifier le Code rural. Ce député RN du Var souhaite qu’à l’issue d’un délai de quarante-deux jours, l’Anses, l’agence nationale de sécurité sanitaire, soit contrainte d’autoriser un pesticide, à moins de prouver le danger du produit en question.
Faute de quoi, après ce court laps de temps, celui-ci serait automatiquement mis sur le marché. « Un renversement complet de la logique de précaution », remarque le lobbyiste écologiste et fondateur d’Ecolobby Jordan Allouche.
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D’après ses statuts, Valhor possède une mission d’« influence auprès des décideurs institutionnels », mais la fédération n’est pour autant pas inscrite sur le registre de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Rien d’obligatoire à cela, mais dans le milieu des affaires, par souci de transparence, certains le réclament.
Sept amendements fournis par Valhor ont été déposés par des députés RN. Au total, 5 ont été jugés irrecevables, et 2 ont été rejetés. Contacté par Reporterre, Valhor n’a pas répondu.
« Scruter de près les amendements déposés par les députés RN permet de mieux comprendre le projet de société que le parti portera une fois au pouvoir. À savoir la dérégulation, la destruction des protections environnementales, et une vision industrielle de l’agriculture », analyse Jordan Allouche.
« Le cordon sanitaire n’existe plus »
Sous couvert de vouloir lutter contre la perte de la souveraineté, en matière d’agriculture, la vision du RN correspond sur de nombreux points à la vision d’Emmanuel Macron d’un système qu’il faudrait réformer et « manager » à la façon d’un entrepreneur.
Énième preuve s’il en fallait une du rapprochement entre la droite et l’extrême droite : jeudi 21 mai, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard a participé à une réunion organisée par l’Institut de l’Espérance, le cercle de réflexion de Vincent Bolloré « d’inspiration chrétienne », comme l’a révélé Le Monde.
« Que ce soit du côté des entreprises ou de l’Assemblée nationale, il se passe la même chose, regrette la députée insoumise Manon Meunier. Au début de mon mandat, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour des rapporteurs macronistes ou LR donnent des avis positifs sur les amendements déposés par les députés RN. Ce que l’ensemble des députés considéraient comme un cordon sanitaire n’existe plus. »
Dernier exemple en date : alors que la réautorisation de l’acétamipride, ce pesticide tueur d’abeilles, ne figurait pas dans le projet de loi d’urgence agricole, des députés macronistes et RN ont tenté de signer son retour par le biais d’amendements — déclarés entre temps irrecevables. En attendant, les débats continuent d’être houleux à l’Assemblée nationale. Un vote sur l’ensemble du texte est prévu le 2 juin.
Loi d’urgence agricole : les députés du centre et de la droite rédigent (encore) leurs amendements en secret avec la FNSEA
Au total, Reporterre a identifié 295 amendements calqués sur la FNSEA pour la seule loi d’urgence agricole, déposés par les macronistes, la droite et l’extrême droite, soit environ 1 sur 10 des 2 300 textes législatifs déposés sur ce texte. Pour 98 d’entre eux, leur origine n’a pas été indiquée.
En tête du classement : les groupes Ensemble pour la République (EPR), et Les Républicains (LR). De manière générale, le parti du gouvernement a signé la quasi-totalité de ses 78 amendements issus du syndicat. Quant au parti de Bruno Retailleau, sur les 70 amendements empruntés à la FNSEA, 45 n’indiquent pas leur provenance.
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Lors de notre précédente enquête sur l’influence du syndicat à l’Assemblée, nous avions découvert 783 amendements copiés-collés depuis les élections législatives anticipées de 2024 jusqu’en novembre 2025. Ce sont donc aujourd’hui 1 078 amendements calqués sur l’agro-industrie que nous avons identifiés depuis le début de la mandature, dont 587 n’indiquent pas leurs origines.
Pour aboutir à ce résultat, Reporterre a réalisé un véritable travail de fourmi en épluchant d’abord quels sont les amendements qui étaient explicitement signalés comme « coconstruit avec la FNSEA », « travaillé avec la FNSEA », « réalisé avec le concours de la FNSEA ». Puis, en se servant du texte de ces amendements, nous avons recherché si nous pouvions les retrouver non signés chez d’autres députés.