Dermatose bovine : la politique de l’État décime les troupeaux
18 vaches de Guillaume Husson, éleveur à Nyer, ont été abattues par les autorités en raison de la dermatose nodulaire contagieuse. - © David Richard / Reporterre
18 vaches de Guillaume Husson, éleveur à Nyer, ont été abattues par les autorités en raison de la dermatose nodulaire contagieuse. - © David Richard / Reporterre
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Éradiquer plutôt que vacciner massivement : alors que la dermatose nodulaire contagieuse se répand dans les troupeaux, les éleveurs questionnent la stratégie de l’État.
Nyer (Pyrénées-Orientales), reportage
Malgré la neige qui commence à tomber, les 28 gasconnes ne semblent pas pressées de retrouver l’étable. 28 et non plus 46, les 18 autres vaches du troupeau de la ferme d’Escoums ayant été abattues le 12 novembre, après la détection d’un cas de dermatose nodulaire contagieuse dans cet élevage de Nyer, commune des Pyrénées-Orientales.
L’éleveur, Guillaume Husson, est un des rares éleveurs à avoir accepté de raconter son histoire à la presse, peut-être justement parce qu’il n’a pas perdu toutes ses bêtes, ou parce que l’abattage s’est particulièrement mal passé, ou encore parce que le collectif citoyen qui s’est créé autour des éleveurs dans le département, initié par son père Jean Quilleret, lui donne la force de faire face.
Avec l’apparition d’un cas de dermatose nodulaire contagieuse le 4 octobre de l’autre côté des Pyrénées, les éleveurs savaient que l’arrivée du virus était une question de jours, avec les vaches encore en estive et les insectes piqueurs se jouant des frontières. Le 15 octobre, les trois premiers foyers du département ont été confirmés. Puis la contagion s’est étendue.
Les éleveurs ont déclaré des foyers les uns après les autres, en observant certaines de leurs bêtes malades, avec des ganglions gonflés et des nodules apparaissant sur la peau. Référent de la maladie à la Confédération paysanne, Guillaume Husson a vu son tour arriver. Le 12 novembre, son troupeau a dû être « dépeuplé ».
Abattage à la carabine
L’euphémisme officiel se marie mal avec le réel. L’abattage a démarré alors que l’éleveur n’était pas encore sur les lieux. « Dans la précipitation, dix vaches avaient été sédatées dans le parc de contention, sans attendre d’avoir rassemblé toutes les bêtes. Les 8 autres, dont les 2 malades, ne voulaient plus rentrer dans l’enclos. Elles devaient bien sentir ce qui s’était passé », retrace Guillaume Husson.
« Je n’ai pas voulu aller voir »
Finalement, la solution trouvée a été un abattage à la carabine avec des lieutenants de louvèterie et des chasseurs. « J’ai dû rabattre mes vaches dans un lieu dégagé pour qu’elles fassent une cible facile. Je n’ai pas voulu aller voir, mais certains collègues m’ont parlé d’un carnage. En tant qu’éleveur, on est confronté à la mort des animaux. Mais pas comme ça… »
Guillaume Husson dit que, malgré tout, sa « situation n’est pas la pire : il [lui] reste des bêtes. Certains éleveurs ont perdu tout leur troupeau ». Pour éviter l’abattage total — qui veut que toutes les bêtes d’un même troupeau, porteuses du virus ou non, soient abattues sur place —, l’éleveur avait séparé ses vaches en plusieurs lots.
Dans le département, le dernier bilan du 23 novembre, soit environ un mois après l’arrivée de la maladie, s’élève à 17 exploitations contaminées et plus de 400 bêtes abattues. Mais la rapidité d’exécution des services de l’État n’apaise pas la situation. Au contraire. Dès le premier abattage le 20 octobre, la Confédération paysanne avait appelé à un rassemblement à la sous-préfecture de Prades, puis au col près de la ferme touchée.
« Il y avait beaucoup d’émotion. On a compris à quel point les éleveurs étaient coincés entre la destruction émotionnelle et les pressions financières et psychiques », témoigne Mirabelle Lelièvre, porte-parole du syndicat paysan. Elle explique que remettre en question l’abattage total expose les éleveurs aux accusations de propager la maladie et à des sanctions financières. « Les éleveurs sont présentés comme des martyrs, mais ils sont très vite désignés comme les coupables », pointe la syndicaliste. Ce que confirme la teneur d’un communiqué de la FNSEA du 27 octobre qui dénonce « l’irresponsabilité de certains, qu’on ne saurait même pas qualifier de professionnels ».
Préserver le statut « indemne »
Dans ce climat, le collectif citoyen Stop au massacre, fort d’un groupe d’environ 400 personnes, prend le relais pour organiser des « blocages symboliques » à proximité des fermes touchées, en soutien aux agriculteurs. « Les éleveurs n’appellent pas au blocage, mais certains nous ont remerciés de s’être rassemblés pour eux », raconte Jean Quilleret.
Car si la perte du troupeau est difficile, elle l’est encore davantage face à une politique sanitaire qui n’a pas su convaincre beaucoup d’éleveurs. Mirabelle Lelièvre rappelle qu’il est impossible de faire vacciner son troupeau de manière préventive et donc de protéger ses bêtes.
Selon les règles sanitaires européennes, la dermatose nodulaire contagieuse relève en effet de la catégorie A, qui regroupe les maladies nouvelles sur le continent, très contagieuses et avec un impact sanitaire et/ou économique majeur. Puisque l’objectif est l’éradication et non l’immunité vaccinale, la vaccination n’est lancée que lorsque les élevages se trouvent dans un périmètre à moins de 50 km d’un foyer. Ne pas vacciner les animaux sur un territoire permet aussi de préserver le statut « indemne » nécessaire aux échanges commerciaux internationaux. « Pour pouvoir continuer à exporter des broutards en Espagne et en Italie, on élimine des troupeaux entiers », dénonce la porte-parole syndicale.
La Confédération paysanne demande de changer la classification, à l’instar d’autres maladies comme la fièvre catarrhale ovine et la maladie hémorragique épizootique, qui accèdent à une vaccination systématique et à un abattage ciblé des animaux malades. L’argument du syndicat est que la dermatose nodulaire contagieuse devient une maladie endémique en Europe, puisque plusieurs pays sont touchés. Et que le virus, transmissible uniquement aux bovins, est inoffensif pour les humains.
Responsabilité citoyenne
La nouveauté de la maladie en France laisse beaucoup de questions ouvertes. Jean Quilleret veut ouvrir le débat pour les éleveurs et plus largement : « Nous devons prendre nos responsabilités en tant que citoyen et questionner la politique vaccinale », défend le militant de longue date.
Entre quelques membres du collectif rassemblés dans un café à la suite d’une action le 21 novembre, les questions fusent : quelle est la logique de vacciner des bêtes déjà malades ? Le développement d’insectes piqueurs avec le changement climatique installe-t-il à long terme la maladie en Europe ? Des races rustiques, comme les gasconnes, résistent-elles mieux à ce virus ? Pourquoi ne pas soigner les vaches malades ? Quel est le taux de mortalité de cette maladie ?
Force est de constater que les connaissances restent lacunaires. Pour la seule mortalité, les écarts de chiffres sont importants. Si on lit en général 10 % de mortalité, certains vétérinaires parlent de 40 %, alors que d’autres documents parlent de 1 %, comme une note du Centre de sécurité alimentaire de l’Iowa pour des récentes épidémies en Europe et en Asie, citée par l’Inrae. Article qui pointe également que les vaches malades qui survivent peuvent très bien se remettre du passage du virus.
Guillaume Husson s’inquiète de l’avenir, alors que ses vaches de 3, 4 et 5 ans ont toutes été tuées : « J’ai perdu tout le travail de sélection sur mes bêtes depuis quinze ans. » Conscient des crises sanitaires à répétition qui bloquent le commerce international, l’éleveur développe les circuits courts. Mais l’abattage total le sanctionne quand même. Il se demande, si la maladie revenait l’année prochaine, comment il pourrait accepter de perdre de nouveau ses animaux.