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EnquêteAgriculture

« Les relations sont devenues trop tendues » : un projet de méthaniseur fracture un village

Fabien Gourrat, apiculteur et producteur de spiruline dans le Tarn-et-Garonne, se bat contre un projet de méthaniseur à quelques centaines de mètres de chez lui à Saint-Peyronis.

À Lacapelle-Livron, un collectif d’habitants se bat depuis plusieurs mois contre l’installation d’un méthaniseur. Un dossier sensible dans ce village où plusieurs opposants affirment avoir subi des intimidations.

Dimanche 3 mai, à 6 h 30 du matin, Fabien Gourrat, paysan à Lacapelle-Livron, prend la route à bord de son utilitaire pour rejoindre le marché de Saint-Antonin-Noble-Val, à quelques kilomètres de là. Sur les petites routes escarpées qui serpentent les causses du Quercy, le comportement de son véhicule l’interpelle.

Arrivé sur place, l’apiculteur, qui cultive également de la spiruline, inspecte sa voiture. Les boulons maintenant les quatre roues sont desserrés, certains ont même disparu et une roue est dégonflée. Pour lui, cela ne fait pas de doute, c’est un acte délibéré pour lui nuire. Élu municipal d’opposition dans sa commune, il se rend immédiatement à la gendarmerie pour déposer plainte.

Depuis son annonce en octobre 2025, le projet de méthaniseur a profondément fracturé cette commune du Tarn-et-Garonne d’environ 200 habitants. © Antoine Berlioz / Reporterre

Cette tentative de sabotage est, selon lui, directement liée à son opposition à un projet de méthaniseur porté dans le village. Car depuis son annonce en octobre 2025, le dossier a profondément fracturé cette commune du Tarn-et-Garonne d’environ 200 habitants. D’un côté, une partie des habitants regroupés au sein du collectif Clame redoute les nuisances et les conséquences environnementales du projet et de l’autre, ses porteurs le présentent comme une solution pour sauver les exploitations agricoles locales.

25 tonnes d’effluents d’élevage

Neuf agriculteurs locaux sont derrière ce projet, qui devrait s’étendre sur environ 2 hectares à l’entrée du village. Parmi eux figure Jean-Philippe Viguié, éleveur bovin à Lacapelle-Livron et personnalité influente du monde agricole local.

Il cumule plusieurs responsabilités : président de la Chambre d’agriculture du Tarn-et-Garonne, président du Groupement d’intérêt économique (GIE) Élevage Occitanie, ancien administrateur de la Mutualité sociale agricole (MSA), et il a également milité au sein des Jeunes agriculteurs et de la FDSEA. L’éleveur s’est entouré de huit autres agriculteurs locaux, parmi lesquels Gilles Vidal, président de l’association des éleveurs du département (ELVEA 82).

Le projet de méthaniseur est porté par trois grandes exploitations agricoles autour du site. © Antoine Berlioz / Reporterre

Contacté par Reporterre, Jean-Philippe Viguié présente le projet comme « un petit projet social et collectif pour le territoire ».

L’unité de méthanisation devra tout de même être alimentée chaque jour par environ 25 tonnes d’effluents d’élevage (lisier et fumier) et 29 tonnes d’ensilage (principalement du seigle et de la luzerne) pour produire du méthane qui sera ensuite revendu et injecté dans le réseau de gaz national. « On doit trouver de nouveaux revenus pour conserver nos exploitations familiales, justifie Jean-Philippe Viguié. Ce méthaniseur fait partie des solutions. »

« Une industrialisation de nos territoires »

Une vision que contestent fortement les opposants au projet. Pour Régine Ferron, agronome et membre de l’association Eau et rivières de Bretagne, venue assister à une enquête citoyenne organisée sur le sujet dans le département, ce type d’installation constitue plutôt « un fossoyeur du monde paysan ».

« Pour apporter 29 tonnes d’ensilage tous les jours à ce méthaniseur, cela va nécessiter des surfaces de cultures énormes », souligne-t-elle.



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À partir des intrants prévus et du rendement moyen des cultures, elle estime qu’il faudra environ 300 hectares de champs autour de Lacapelle-Livron pour alimenter l’installation en seigle, herbe et luzerne. « Ce sont des cultures détournées de leurs usages antérieurs. Un tel volume de fourrages pourrait nourrir environ 400 bovins ou 1 200 brebis, poursuit-elle. On ne peut pas dire que c’est un projet d’avenir pour l’agriculture locale. » Même son de cloche dans le village, où Evelyne Solanilla, engagée contre ce projet et conseillère municipale d’opposition, y voit « une industrialisation de nos territoires ».

«  Ce sont des cultures détournées de leurs usages antérieurs. Un tel volume de fourrages pourrait nourrir environ 400 bovins ou 1 200 brebis  », indique Régine Ferron, agronome. © Antoine Berlioz / Reporterre

Concurrence entre usages énergétiques et agricoles

Cette question de la concurrence entre usages énergétiques et agricoles dépasse d’ailleurs largement le cas de Lacapelle-Livron. Dans une étude publiée en 2023, l’Ademe estimait qu’à l’horizon 2050 jusqu’à 14,3 millions d’hectares de sols agricoles et forestiers pourraient être mobilisés pour répondre aux besoins en biomasse énergétique.

Face au manque d’informations et à ce qu’ils considèrent comme une certaine opacité autour du projet, deux habitants, Philippe Saunier, ancien délégué syndical CGT et expert en risques industriels et Éric Vandaele, ancien cadre dans l’aéronautique, ont lancé début 2026 une étude d’impact indépendante afin d’informer la population.

L’inquiétude des riverains concerne les pollutions, les risques de santé publique, les atteintes à l’environnement, les conflits d’intérêts, les risques industriels ou encore la question des emplois. © Antoine Berlioz / Reporterre

Le 27 avril, dans la salle communale de Caylus (Tarn-et-Garonne), une cinquantaine d’habitants étaient venus assister à la restitution de leur travail. En s’appuyant sur des publications scientifiques et les données publiques du projet, les deux hommes ont détaillé pendant près de deux heures le montage financier de l’installation et les nombreuses subventions, le marché du gaz en France, mais aussi les risques industriels et environnementaux liés à la méthanisation.

Pollution des sols et des cours d’eau liée à l’épandage du digestat [1], risques pour la biodiversité, fuites de méthane — gaz responsable à lui seul d’un tiers du réchauffement climatique —, dissémination de maladies, dépréciation de l’immobilier, risques pour le tourisme : autant d’éléments qui ont alimenté les inquiétudes de l’auditoire.

Manque de transparence

Dans la salle, certains habitants et élus comme Fabien Gourrat et Evelyne Solanilla pointent également du doigt le manque de transparence autour de ce projet, qui s’est monté sans consulter les citoyens.

Face à cet argument, Jean-Philippe Viguié rappelle qu’il s’agit pourtant d’« un projet de longue date », engagé « depuis au moins dix ans ». Ancien conseiller municipal de Lacapelle-Livron, il a notamment participé en 2017 au vote du Plan local d’urbanisme intercommunal (Plui), qui prévoyait déjà sur la commune une zone agricole dédiée à l’installation d’unités de méthanisation.

« Il nous a demandé de voter en expliquant qu’il n’y avait pas de projet précis et que c’était “au cas où” »

Selon le témoignage d’une ancienne élue municipale ayant souhaité rester anonyme, il aurait également demandé aux élus, en 2023, de voter en faveur du développement du biométhane sur la commune. « Il nous a demandé de voter cela en expliquant qu’il n’y avait pas de projet précis et que c’était “au cas où” », se souvient-elle. Son rôle d’élu lui aurait donc permis de faire avancer le projet de méthaniseur, tout comme son mandat de président à la Chambre d’agriculture.

En novembre, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard s’était rendue dans le Tarn-et-Garonne pour répondre à la crise de la dermatose nodulaire. En sa qualité de président de Chambre, Jean-Philippe Viguié a alors participé à une réunion durant laquelle il aurait directement évoqué le dossier du méthaniseur et les difficultés rencontrées face à l’opposition locale, d’après deux représentants agricoles également présents lors de cette entrevue. « Des mensonges », selon Jean-Philippe Viguié.

Graffitis insultants et menaces de mort

Malgré ces manœuvres, dont certaines ont eu lieu bien avant l’annonce publique de ce projet en octobre 2025, certains habitants du village affirment n’en avoir jamais eu connaissance. « Nous avons acheté ici en 2016 et il nous avait été dit qu’aucun projet n’était en cours. Nous avons croisé le maire et M. Viguié à plusieurs reprises, il n’a jamais été question d’un méthaniseur alors même que cela était en train d’être inscrit au Plui », raconte Fabien Gourrat, dont l’exploitation se situe à 350 mètres du projet de méthaniseur.

Contacté, le maire Didier Marty n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre, visiblement embarrassé, estimant que le sujet « n’est pas du ressort de la mairie ». Face à cette impasse, certains habitants ont même décidé de quitter le village.

« C’est compliqué de se mettre à dos des personnalités aussi influentes dans la région »

« Cela fait dix ans que nous rénovons notre maison et nous n’avons jamais été avertis. Nous ne pouvons plus rester ici. Les relations sont devenues trop tendues, même si nous allons perdre beaucoup d’argent sur la vente. C’est compliqué de se mettre à dos des personnalités aussi influentes dans la région », confie l’un d’eux, qui, comme beaucoup dans le village, a préféré rester anonyme pour éviter les représailles.

Dans ce contexte tendu, Fabien Gourrat, également syndiqué à la Confédération paysanne, n’est pas le seul opposant à avoir subi des intimidations. En janvier, un paysan du village voisin de Caylus, lui aussi connu pour son opposition au projet, a retrouvé des graffitis insultants et des menaces de mort sur la devanture de sa ferme.

«  Nous avons croisé le maire et M. Viguié à plusieurs reprises, il n’a jamais été question d’un méthaniseur alors même que cela était en train d’être inscrit au Plui  », raconte Fabien Gourrat, dont l’exploitation se situe à 350 mètres du projet de méthaniseur. © Antoine Berlioz / Reporterre

De leur côté, les neuf porteurs du projet ont réagi à la suite de la plainte de Fabien Gourrat dans un communiqué, affirmant qu’ils réprouvaient ces méthodes « pouvant mettre en danger la vie d’autrui, ainsi que toute expression violente ».

Malgré ces tensions et ces violences, le dossier est actuellement instruit par les services de la préfecture du Tarn-et-Garonne, qui décideront de valider ou non le permis de construire et d’autoriser le lancement des travaux. Une étape qui n’est pas acquise d’avance : fin avril, le préfet d’Ille-et-Vilaine a annulé le permis de construire d’un méthaniseur de ce type en raison de sa « mauvaise intégration au site environnant ».

Qu’importe la décision des services de l’État, les opposants promettent de poursuivre la bataille, notamment en organisant une manifestation dans le village le 30 mai et en utilisant les voies légales si les travaux débutent.

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