Cadmium : comment l’agriculture pourrait tourner la page des engrais phosphatés
Si on a déjà réduit de près de 80 % notre usage d’engrais phosphatés, pourrait-on aller encore plus loin ? (photo d'illustration) - © Mathieu Thomasset / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Si on a déjà réduit de près de 80 % notre usage d’engrais phosphatés, pourrait-on aller encore plus loin ? (photo d'illustration) - © Mathieu Thomasset / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Une proposition de loi est étudiée à l’Assemblée pour limiter les teneurs en cadmium dans les engrais phosphatés. Pourrait-on se passer d’eux complètement, comme le font déjà les agriculteurs bio ? Des avancées sont possibles.
Mise à jour du 4 juin à 8h42 — Juste avant minuit, mercredi 3 juin, les députés ont adopté en première lecture et contre l’avis du gouvernement, la proposition de loi « visant à protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium ».
Les écologistes veulent-ils « la mort de l’agriculture française », comme le soutenait un député du Rassemblement national ? Alors que l’Assemblée nationale examine à partir de mardi 2 juin une proposition de loi écologiste visant à réduire la teneur en cadmium des engrais, le débat fait rage. À Reporterre, on a voulu regarder ça de plus près. Résultat : de nombreux leviers, inspirés de l’agriculture biologique, peuvent permettre de limiter le cadmium sans affecter les rendements.
Reprenons depuis le départ. Le cadmium est un métal hautement toxique naturellement présent dans les roches. Le problème, c’est qu’aujourd’hui nos sols — et donc notre alimentation — sont trop contaminés. En cause, les retombées de la pollution atmosphérique tout au long du XXe siècle ainsi que l’usage d’engrais phosphatés de synthèse. Ainsi, selon l’Inrae, « la quantité de cadmium qui entre chaque année dans les sols provient pour 50 à 70 % environ des engrais phosphatés ».
Le phosphore est un élément essentiel à la croissance des êtres vivants
D’où la proposition de loi, qui prévoit de réduire la teneur maximale autorisée de cadmium dans les engrais à 40 mg/kg dès 2027, puis à 20 mg/kg à partir de 2030 — contre 90 mg/kg actuellement en France. Pour ce faire, il est possible de « décadmier » les intrants. Mais une autre question commence à pointer : peut-on (tout simplement) se passer d’engrais phosphatés sans voir les rendements s’effondrer ? Car les roches phosphatées qu’on utilise pour faire des engrais au phosphore sont... riches en cadmium. « Il est considéré comme une impureté que les procédés classiques de fabrication d’engrais ne permettent pas d’éliminer totalement du produit final », explique l’Inrae.
Pour rappel, le phosphore est un élément essentiel à la croissance de tout être vivant, car il intervient (entre autres) dans la constitution des molécules d’ADN. « Sans phosphore, une graine ne pourra jamais devenir une plante, résume Sylvain Pellerin, directeur de recherches en agronomie à l’Inrae. C’est une ressource essentielle, non substituable. »
Un élément irremplaçable, mais fort heureusement présent naturellement dans les sols et dans nos excrétions — humaines et animales. Pendant des siècles, il a donc suffi aux humains d’abonder les terres avec des lisiers et des fumiers pour équilibrer la balance.
Avec le développement de l’agriculture intensive, la machine s’est emballée. Les engrais chimiques ont permis d’augmenter les rendements, et les besoins en phosphore ont grimpé significativement. La modernisation agricole a également engendré une forte spécialisation des territoires, séparant les zones d’élevage — productrices de fumier — des zones de culture, consommatrices de fertilisants.
Une ressource non renouvelable
Résultat, « l’agriculture européenne s’est rendue complètement dépendante des importations de roches phosphatées », indique Sylvain Pellerin. Selon l’Observatoire pour la fertilisation minérale et organique, en 1972, on épandait 31,5 kg de phosphore par hectare fertilisable. Un sérieux problème, alors que ce phosphate extrait des mines est une ressource finie, non renouvelable, qui provient de quelques pays — le Maroc et la Russie principalement.
Depuis, l’agriculture conventionnelle s’est peu à peu sevrée de cet intrant. « On a divisé l’utilisation de ces engrais par quatre, indique le chercheur. C’est un domaine où on est assez fiers, on a réussi une forte réduction. » Une des raisons de ce succès, c’est que le phosphore se stocke très bien dans les sols. En clair, on a tellement imprégné nos terres de phosphate pendant trente ans qu’il y a en a désormais assez pour faire pousser des plantes pendant un demi-siècle.
Si on a déjà réduit de près de 80 % notre usage d’engrais phosphatés, pourrait-on aller encore plus loin et s’en passer complètement, comme le font déjà les agriculteurs bio ? « On ne pourra pas s’en passer complètement, mais il y a encore des marges », estime Sylvain Pellerin.
Le chercheur s’appuie sur des simulations évaluant l’évolution d’une agriculture mondiale biologique à 100 % pour ces cent prochaines années. Résultat : « Au bout de cent ans, à l’échelle mondiale, la baisse de la disponibilité en phosphore des sols engendrerait une baisse de production agricole de l’ordre de 30 % par rapport à la situation actuelle. »
Une chute significative donc, sauf que… Ces simulations n’ont pas pris en compte une possible réutilisation des excrétions humaines, qui sont actuellement interdites dans le cahier des charges de l’agriculture biologique. Or, ce levier pourrait sans doute permettre de compenser l’abandon des engrais phosphatés.
Mixer maraîchage, élevage et cultures céréalières sur un même territoire
D’après de premières recherches, « le recyclage de tout le phosphore présent dans les excrétions pourrait contribuer à jusqu’à 34 % des besoins en phosphore de l’approvisionnement alimentaire français [1] », selon Tanguy Fardet, chargé de recherche à l’Inrae. À l’inverse, avec le tout-à-l’égout actuel, un bon tiers du phosphore excrété dans nos urines et matières fécales finit perdu dans les rivières et dans la mer.
Autre levier, « trouver des moyens de réassocier production animale et végétale », selon Sylvain Pellerin. Revenir à des systèmes de polyculture-élevage ou, a minima, réimplanter dans un même territoire des céréales, du maraîchage et des animaux de ferme. Un facteur également souligné par le très officiel Conseil général de l’alimentation et de l’agriculture (CGAAER) et l’Inspection générale de l’environnement (Igedd), dans un rapport sur le sujet.
Limiter l’érosion
Parmi les pistes identifiées par ces experts, « accélérer la transition agroécologique », mais également, « optimiser les apports de phosphore ». En s’appuyant sur des études européennes, ils tablent sur une réduction des apports actuels de 21 % « sans effets négatifs sur la production agricole », constatent-ils.
Dernier élément, et non des moindres : « Il faut limiter à tout prix l’érosion », souligne Sylvain Pellerin. Appauvris, surlabourés, les sols agricoles sont en effet régulièrement emportés par les intempéries. À chaque fois, c’est autant de phosphore qui est perdu. Là aussi, des pratiques agroécologiques — notamment d’hydrologie régénérative — peuvent permettre de limiter les dégâts.
« Les paysans font beaucoup d’expérimentations pour faire sans ces intrants »
Il existe donc une voie vers la sortie des engrais phosphatés — un chemin déjà emprunté par les agriculteurs bio. « Sur le terrain, les paysans font beaucoup d’expérimentations pour faire sans ces intrants », remarque Félix Lepers, salarié de la Fédération nationale de l’agriculture biologique, en citant les liens entre vie du sol et disponibilité du phosphore pour les végétaux. Avec des résultats déjà tangibles pour notre santé : d’après la Fnab, des chercheurs ont ainsi mesuré un écart de 48 % de teneur en cadmium entre aliments bio et non bio.