« J’aimerais qu’elle ne soit pas morte pour rien » : le combat d’Alexandre Roussel contre le cadmium
Alexandre Roussel à Paris, le 19 mai 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
Alexandre Roussel à Paris, le 19 mai 2026. - © Mathieu Génon / Reporterre
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À 25 ans, Alexandre Roussel a perdu sa mère d’un cancer du pancréas. Depuis, il se bat contre le cadmium, substance suspectée de jouer un rôle dans la hausse de ce cancer, que certains députés veulent mieux réguler.
Paris, reportage
Alexandre Roussel aurait préféré ne jamais avoir à s’intéresser au cadmium. Que ses interventions médiatiques se bornent à son sujet d’étude, l’énergie. Que ses nuits restent paisibles. Qu’il n’ait pas à les passer sur internet, à lire compulsivement des études sur les effets de ce métal toxique, présent dans la quasi-totalité de nos aliments. À choisir, le jeune chercheur aurait aimé que la substance reste, dans son esprit, ce qu’elle était depuis l’enfance : une simple case du tableau périodique des éléments. Le décès brutal de « l’une des personnes [qu’il] aimait le plus au monde », l’année de ses 25 ans, en a voulu autrement. Et le pousse à batailler pour interdire « le poison de nos assiettes ».
En décembre, à 58 ans, sa mère, Milena Roussel a succombé à un cancer du pancréas, comme plus de 12 000 personnes, chaque année, en France. Comptant parmi les pathologies cancéreuses les plus meurtrières — seules 11 % des personnes qui en sont atteintes sont encore en vie cinq ans après leur diagnostic —, son incidence progresse à un rythme alarmant dans plusieurs pays, dont la France, quatrième le plus touché par ce mal (après l’Uruguay, la Hongrie et le Japon). Dès 2030, le cancer du pancréas pourrait y devenir la deuxième cause de mortalité par cancer.
Pourquoi cette hausse ? La question fait des rondes dans le cerveau d’Alexandre Roussel depuis des mois. Depuis ce jour d’été 2025 où le diagnostic de sa mère est tombé, et a fait chavirer leur existence. Conseillère en communication près de Toulouse, la quinquagénaire d’origine serbe venait de se lancer dans l’écriture d’un recueil de nouvelles, Vivre de rien, sur la vie dans les îles où elle avait voyagé. « C’était quelqu’un de très altruiste, très aimant, pas du tout matérialiste », raconte son fils, cadet d’une fratrie de deux.
« Je faisais de la rando avec un ami, en Autriche, quand mon père m’a appelé pour m’annoncer la nouvelle »
On le rencontre dans son bureau de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), où il étudie la géopolitique de l’énergie. À cette heure de pause méridienne, l’étage est désert. Assis dos au soleil dans un îlot vitré, Alexandre Roussel remonte le fil. Lorsque sa mère est tombée malade, il venait tout juste de rejoindre l’établissement, pour y commencer sa carrière de chercheur. La vie leur laissait encore espérer de longs moments ensemble. « Je faisais de la rando avec un ami, en Autriche, quand mon père m’a appelé pour m’annoncer la nouvelle. »
Les premières semaines, la famille s’est accrochée à l’espoir d’une tumeur neuroendocrine, au pronostic de survie plus encourageant. Début septembre, les résultats de sa biopsie sont arrivés : adénocarcinome pancréatique métastasé — une tumeur à l’issue funeste. « Là, c’est juste horrible. Tu es dans une salle d’hôpital, le médecin t’annonce ça. Tu sais évidemment ce que ça veut dire, parce que tu as regardé les chiffres avant. Tu ne peux rien faire, tu es juste abasourdi. Tu as envie de crier, mais tu ne peux pas. » Dans ses yeux, dans sa voix, la tristesse monte lentement, comme une marée.
Un dernier test ADN a été réalisé afin de déterminer si un traitement était envisageable. « Quand on a eu des résultats négatifs, là, on a su que c’était mort. Ma mère a réussi à y croire jusqu’au bout, jusqu’aux deux, trois dernières semaines. Et… voilà. » Ses mots se figent. La douleur, d’un coup, déborde. « Je n’ai vraiment pas les mots pour exprimer l’intensité de ce que je ressens. »
Une « bombe sanitaire »
Dans les mois qui ont entouré son décès, Alexandre Roussel, son frère et son père se sont plongés dans la littérature scientifique, afin de tenter d’y trouver des facteurs d’explication. « On a passé je ne sais pas combien d’heures, de soirées à essayer de comprendre. »
Les médecins avaient déjà évoqué la piste des pesticides, mise en lumière notamment dans une étude publiée dans la revue European Journal of Epidemiology en 2024. « On nous a dit qu’on habitait dans un petit village, dans une région où il y a pas mal de cultures céréalières, et qu’elle avait peut-être été trop exposée. »
C’est après la mort de sa mère, dans la presse, qu’ils ont pour la première fois entendu parler du cadmium. Ce métal lourd, présent dans les engrais phosphatés utilisés en agriculture, est classé cancérogène depuis 1993 par le Centre international de recherche sur le cancer. Il est décrit comme une « bombe sanitaire » par la Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé-médecins libéraux.
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Pour les enfants et les adultes non-fumeurs [1], la principale source d’exposition est l’alimentation. La population française fait partie des plus contaminées d’Europe, avec des niveaux d’imprégnation chez les adultes jusqu’à quatre fois supérieurs à ceux observés ailleurs sur le continent — ce qui peut notamment s’expliquer par la haute teneur en cadmium du phosphore en provenance du Maroc utilisé pour composer nos engrais, absorbés par les plantes.
Santé publique France alerte depuis 2021 sur les conséquences sanitaires du cadmium, « qui s’accumule en particulier dans le pancréas » et est « suspecté de jouer un rôle dans l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence » de ce cancer.
Alexandre Roussel en est conscient : il est impossible de prouver que ce métal lourd est responsable du décès de sa mère. « Aujourd’hui, elle est en cendres. On ne va pas aller mesurer leur teneur en cadmium », souffle-t-il.
Cette piste est cependant étayée par la littérature scientifique. Une méta-analyse de onze études épidémiologiques, publiée en 2025 dans la revue Plos One, a identifié une association significative entre l’exposition au cadmium et le cancer du pancréas. Les individus les plus exposés ont deux fois plus de risque d’en contracter un que des individus peu ou non exposés.
« Il est toujours très difficile d’isoler la seule responsabilité du cadmium dans le cancer du pancréas, signale auprès de Reporterre Louis-Adrien Delarue, médecin généraliste et co-administrateur de l’association Alerte médicale sur les pesticides et perturbateurs endocriniens. Néanmoins, l’ensemble des données toxicologiques in vivo et in vitro, ainsi que les données épidémiologiques depuis dix ans, tendent à montrer qu’il est un fort facteur de risque. »
Une pétition pour limiter la teneur maximale en cadmium
Au printemps, en parallèle de la création d’un collectif de victimes du cancer du pancréas, Alexandre Roussel et sa famille ont eu l’idée de lancer une pétition sur le site de l’Assemblée nationale, inspirée de celle écrite par Éléonore Pattery contre la loi Duplomb, qui a recueilli plus de 2 millions de signatures.
Dénonçant « l’inaction » du gouvernement français, ils appellent à limiter la teneur maximale en cadmium des engrais à 20 milligrammes (mg) par kilo dès 2027, en accord avec les préconisations de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
La loi française autorise aujourd’hui jusqu’à 90 mg de cadmium par kilo d’engrais, soit 1,5 fois la limite européenne et 4,5 fois le seuil de 20 mg recommandé par l’Anses. Ce dernier taux, déjà mis en place en Hongrie et en Slovaquie, pourrait être atteint à un coût « raisonnable » grâce aux techniques de décadmiation existantes, selon l’Anses.
« Les cancers sont des maladies politiques »
Une dizaine d’autres pétitions sur le cadmium ont été lancées — celle d’Alexandre Roussel compte pour le moment près de 10 000 signatures. Elles paraissent à un moment critique : mercredi 3 juin, l’Assemblée nationale doit examiner une proposition de loi visant à réduire la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés à 40 mg/kg dès 2027, puis à 20 mg/kg à partir de 2030. « Voter contre cette loi, affirme le chercheur, c’est voter pour la mort. »
À travers son histoire, Alexandre Roussel espère susciter un sursaut. Et montrer, dans la lignée du collectif Cancer Colère, que ces drames ne sont pas le simple fait du sort. Ils résultent aussi du « laxisme » des dirigeants face à la contamination généralisée de nos corps. « Si cette pétition contribue à faire bouger les lignes, si elle permet d’épargner d’autres vies, ça rend le décès de ma mère plus acceptable. » C’est aussi une manière, pour lui, de « reprendre la main » sur ce qu’il a vécu. « Toutes les semaines, je rentrais chez mes parents, je voyais ma mère décliner sans rien pouvoir faire. J’aimerais qu’elle ne soit pas morte pour rien. »
Rapporteur de la proposition de loi sur le cadmium qui sera examinée le 3 juin, l’écologiste Benoît Biteau juge ce genre de pétitions utile pour faire « prendre la mayonnaise » médiatique et politique. « Les cancers sont des maladies politiques. Si leurs causes environnementales existent, c’est parce que le boulot n’est pas fait », estime-t-il. La droite et l’extrême droite ont déposé des amendements pour amoindrir ce projet de nouvelle régulation. Le bloc central cherche à repousser sa date d’entrée en vigueur.
Alexandre Roussel, sa famille et leurs amis, eux, ne peuvent que perpétuer la mémoire de Milena. En faisant publier ses nouvelles, à titre posthume ; en s’efforçant d’achever un lustre en céramique que cette passionnée de poterie n’aura pas eu le temps de finir. Elle avait pour projet de créer un plafonnier, composé de plaquettes en terre cuite disposées en cercles concentriques sur plusieurs niveaux. Sur chacune des plaques, elle avait imprimé la trace de coraux et de coquillages glanés en vacances. Pour que la lumière passe à travers.