Funérariums sous tension, surmortalité : le bilan lourd et incomplet de la canicule
Des pompes funèbres à Paris, en avril 2025. - © Antoine Boureau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Des pompes funèbres à Paris, en avril 2025. - © Antoine Boureau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Une hausse de 30 % de la mortalité en une semaine : c’est le bilan provisoire de la canicule survenue fin juin. Entre l’augmentation des risques d’AVC et l’aggravation des maladies chroniques, il pourrait encore s’alourdir dans les prochaines semaines.
« Nous avons refusé 150 corps en un weekend. » Cette phrase du responsable du funérarium international de Paris-Orly (Val-de-Marne), Zouhaier Hertelli, illustre une réalité désormais bien connue : la canicule tue en masse.
Selon les données publiées par Santé publique France le 3 juillet, 8 973 décès ont été enregistrés pendant le pic de la canicule, du 22 au 28 juin. Cela représente 2 025 morts de plus que la semaine précédente, soit une hausse de 29,1 %.
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La hausse des décès concerne surtout les personnes de 45 ans et plus. Elle est particulièrement forte à domicile (+91 %, soit 605 décès), davantage que dans les Ehpad (+37 %, 402 décès) ou les établissements de santé (+19,7 %, 1 013 décès). Presque toutes les régions métropolitaines sont concernées, à l’exception de l’Occitanie et d’Auvergne-Rhône-Alpes. Les plus fortes hausses ont été enregistrées en Île-de-France (+62,8 %, 619 décès), dans les Pays de la Loire (+62 %) et en Normandie (+53 %).
Il est encore trop tôt pour connaître les causes précises de ces décès. La chaleur ne provoque pas seulement des coups de chaleur : elle augmente aussi les risques d’AVC, de maladies cardiovasculaires, de complications de la grossesse et d’aggravation des maladies chroniques. Elle peut également détériorer la santé mentale jusqu’à conduire au suicide. À cela s’ajoutent davantage de noyades, d’accidents liés au manque de sommeil et les effets des pics de pollution à l’ozone ou aux particules fines émises par les feux de forêt.
Le bilan définitif sera connu dans plusieurs mois
Ce nouveau bilan fait état d’environ 1 000 décès de plus que le précédent, publié par Santé publique France le 28 juin. « Ces chiffres vont [encore] évoluer, ce ne sont pas 100 % des certificats de décès », a prévenu la ministre de la Santé, Stéphanie Rist.
Les certificats électroniques couvrent en effet environ 60 % de la mortalité en France, mais seulement 25 % des décès à domicile et 45 % de ceux survenus en Ehpad. Les données utilisées pour ce bilan portent par ailleurs sur 5 000 communes, qui représentent 84 % de la mortalité nationale.
Des chiffres consolidés sur la surmortalité sont attendus d’ici trois semaines. Le bilan définitif ne sera toutefois connu que dans plusieurs mois, après l’analyse des certificats médicaux par le Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) de l’Inserm. Les chercheurs détermineront alors si la chaleur est à l’origine des décès ou si elle y a contribué.
« Ces chiffres vont [encore] évoluer »
Dans une prépublication qui n’a pas encore été évaluée par des pairs, le médecin-chercheur étasunien Christopher W. Callahan, de l’université de l’Indiana, estime que la vague de chaleur a causé 20 390 décès en Europe, dont 5 210 en France.
Plusieurs chercheurs jugent toutefois cette estimation probablement trop élevée. Son modèle suppose en effet que le lien entre température et mortalité soit resté le même entre 1991 et 2020. « Or nous savons que l’effet des températures extrêmes sur la mortalité a diminué grâce aux nombreuses mesures mises en place pour protéger la population », a expliqué la démographe Magali Barbieri (Ined) au Monde.
Mais le sentiment de catastrophe est déjà là. Selon le directeur général de l’Assistance Publique—Hôpitaux de Paris (AP—HP) Nicolas Revel, le bilan pourrait être « important » et « probablement supérieur à celui de 2025 », année où les canicules avaient fait 5 700 morts.
Toute la chaîne funéraire mise sous tension
Dans certains territoires, cette surmortalité a mis sous tension toute la chaîne funéraire. Au funérarium international de Paris-Orly, les 32 places de la chambre froide ont été occupées en moins de quarante-huit heures, une première depuis une importante épidémie de grippe en décembre 2022. La direction ne souhaite plus répondre aux demandes d’interview, mais confirme que « ça a vraiment été compliqué pour tout le monde. Le métier dans son ensemble a été concerné, y compris du côté des agences de pompes funèbres, avec des refus d’acheminer les corps ».
Selon Le Parisien, les funérariums parisiens des Batignolles et de Ménilmontant étaient déjà complets le samedi 27 juin au matin. « Petit à petit, les pompes funèbres de la région parisienne élargissent leurs recherches et contactent d’autres sites. Certaines sont même allées jusqu’à Orléans pour déposer un corps », a raconté Zouhaier Hertelli. Certains établissements ont installé des conteneurs frigorifiques et plusieurs entreprises ont procédé à la mise en bière directement au domicile des défunts.
« Certaines pompes funèbres de la région parisienne sont allées jusqu’à Orléans pour déposer un corps »
Pour les proches, cette saturation peut rendre le deuil encore plus difficile. Dans l’émission C à vous, un homme a raconté avoir dû « improviser » après la mort de sa tante, faute de place en chambre funéraire. « Je me suis débrouillé comme j’ai pu. Avec une amie, on l’a déplacée pour la mettre au moins dans son lit, avec une tenue appropriée. On a fermé la porte, on a essayé de mettre des glaçons, de rafraîchir au maximum la pièce pour éviter la détérioration du corps », témoigne-t-il.
« Face à la hausse de la mortalité constatée dans l’agglomération parisienne, des moyens supplémentaires de transport et de conservation des corps ont été déployés par anticipation », a écrit la préfecture de police de Paris à Reporterre. Elle précise que des solutions temporaires ont déjà été rendues disponibles pour augmenter les capacités des services funéraires et de l’Institut médicolégal de la capitale, « dans un souci constant de dignité et de respect » des défunts.
La surmortalité touche davantage les populations les plus pauvres
Rien à voir cependant avec la canicule de 2003, qui avait fait environ 15 000 morts en seize jours. À l’époque, face à la saturation des morgues parisiennes, le gouvernement avait réquisitionné un entrepôt de 4 000 m² au marché de Rungis (Val-de-Marne). « À part quelques blocages très localisés, la France n’a pas connu de forte saturation de la chaîne funéraire », relativise Florence Fresse, déléguée générale de la Fédération française des pompes funèbres (FFPF), interrogée par Reporterre.
Elle estime toutefois que le bilan pourrait encore s’alourdir : « Je pense que les effets, on va les vivre dans les jours qui viennent, avec les décès qui se sont produits à domicile. » Contrairement aux morts à l’hôpital ou en Ehpad, celles survenues à domicile sont parfois découvertes plusieurs jours plus tard, « souvent parce que les voisins s’aperçoivent qu’ils ne croisent plus la personne. C’est pourquoi nous sommes encore dans l’expectative », dit-elle.
S’y ajouteront les décès supplémentaires pris dans cet « effet de traîne » que provoquent les vagues de chaleur. « On aura ces prochains jours des personnes qui ont des pathologies chroniques, qui ont des insuffisances cardiaques, qui ont des diabètes, des insuffisances de plein de choses pour lesquelles la chaleur va être un effet de décompensation. Et souvent ces personnes arrivent quelques jours après », avait prédit Nicolas Revel de l’AP—HP le 29 juin, au lendemain de la fin de la vigilance rouge.
Selon Oxfam France, les fortes chaleurs provoquent en moyenne 5 398 décès par an en France, pendant et en dehors des épisodes caniculaires. Elles touchent davantage les populations les plus pauvres : durant l’été 2025, la mortalité liée à la chaleur a été 31 % plus élevée dans les dix départements les plus pauvres que dans les dix plus riches.
Avec le retour de la canicule, qui va mettre à rude épreuve des organismes déjà fragilisés par deux vagues de chaleur successives, combien de vies seront encore emportées ?