Derrière les profits de l’agro-industrie, la « mise au travail » des abeilles
Le chercheur et apiculteur Robin Mugnier montre comment l'agriculture productiviste a éliminé tous les pollinisateurs à coups de pesticides... puis fait appel aux abeilles pour y remédier et accroître toujours plus les rendements (photo d'illustration). - © Christophe Archambault / AFP
Le chercheur et apiculteur Robin Mugnier montre comment l'agriculture productiviste a éliminé tous les pollinisateurs à coups de pesticides... puis fait appel aux abeilles pour y remédier et accroître toujours plus les rendements (photo d'illustration). - © Christophe Archambault / AFP
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Derrière les gigaprofits de l’agro-industrie, on trouve les butineuses, essentielles à la pollinisation. L’anthropologue et apiculteur Robin Mugnier explique comment la course au rendement a mis les « abeilles au travail ».
Les abeilles n’intéressent pas que les apiculteurs et les scientifiques amoureux de biodiversité. Certains veulent aussi mieux les comprendre pour mieux les mettre au travail, dans les champs de l’agriculture intensive. C’est ce que nous rappelle l’anthropologue et apiculteur Robin Mugnier, qui publie Des abeilles au travail (éd. La Découverte, 2026). Dans cet ouvrage issu de ses recherches de thèse, il s’intéresse au « service de pollinisation ». Comprenez le fait que sur certaines cultures — les arbres fruitiers et celles destinées à produire des semences de tournesol et colza — les agriculteurs louent des ruches aux apiculteurs pour qu’elles les pollinisent.
Un travail indispensable, en particulier pour les semenciers qui veulent assurer un rendement maximal et des graines d’une qualité parfaite, qu’ils vont ensuite vendre à l’international. Eux se félicitent de « travailler avec le vivant », mais les abeilles, elles, pâtissent de cette activité. Car le but reste, toujours, de « perpétuer la logique productiviste », nous explique Robin Mugnier.
L’activité de pollinisation est née avec l’agriculture productiviste. Comment cela s’est passé ?
Cela a commencé dans les années 1920, quand il y a eu une forte intensification de l’arboriculture en Californie — pommes, cerises, pas encore les amandes. Les vergers s’agrandissent, on utilise des pesticides, cela détruit les pollinisateurs sauvages et leur habitat. Les agriculteurs et les agronomes de l’époque ont clairement conscience de la destruction qu’ils sont en train d’opérer sur les pollinisateurs. La solution qu’ils trouvent, c’est de recourir à des apiculteurs en leur louant leurs colonies d’abeilles. Au moment où les cultures agricoles deviennent moins hospitalières pour les pollinisateurs en général, les abeilles domestiques sont appelées à venir y travailler.
Vous expliquez dans votre ouvrage qu’il se passe, après la Seconde Guerre mondiale, la même chose dans la vallée du Rhône, qui a été votre terrain de recherche.
Effectivement. Là où la modernisation agricole intensifie les façons de produire, il devient nécessaire de recourir aux abeilles. Dans les années 1960, les surfaces de vergers explosent dans la région — et avec elles le recours aux pesticides… — et les besoins en pollinisation augmentent. Les apiculteurs de l’époque sont eux aussi en pleine modernisation, avec la capacité à déplacer les abeilles grâce à des camions le long des voies de la vallée du Rhône, pour les amener aux pieds des arbres. Ils cherchent de nouveaux revenus pour leurs exploitations et s’impliquent dans ce service de pollinisation. Rapidement, des groupements d’apiculteurs sont capables de louer plusieurs milliers de ruches. Cette rencontre entre apiculture et agriculture et la mise au travail des abeilles qui en découle va soutenir le déploiement de la modernisation agricole.
On le voit aussi très clairement dans les décennies suivantes avec l’arrivée des productions de semences hybrides de colza puis de tournesol. Les plus grandes firmes mondiales vont venir produire en vallée du Rhône et enrôler les abeilles. Sans elles, ces cultures ne pourraient être produites puisqu’elles sont responsables de 90 % du rendement sur les productions de semences hybrides. Les profits faramineux des firmes grâce à cette technologie végétale sont imputables aux abeilles.
Vous dites qu’on met le vivant au travail. Qu’est-ce que cela signifie ?
L’abeille est intégrée malgré elle dans des rapports sociaux de production. Autrement dit, on façonne des agencements techniques, scientifiques, économiques, associés à des imaginaires politiques, pour extraire de la valeur des butineuses. Très concrètement, on nourrit aujourd’hui les abeilles avec de la pâte protéinée pour influencer leur comportement de butinage. Les semenciers créent aussi les conditions pour favoriser le déplacement du pollen et ainsi tirer plus de bénéfices de l’activité des abeilles. Ils sélectionnent des variétés attractives, créent des plants avec plus de fleurs, et les plantent d’une certaine manière afin d’augmenter la pollinisation.
Le fait d’emmener les ruches dans les parcelles, que ces parcelles soient plantées d’une certaine manière, que les colonies d’abeilles soient nourries pour augmenter leur efficacité... C’est un ensemble de pratiques qui visent à mettre au travail, c’est-à-dire à transformer l’existence des abeilles. La vie qu’elles mènent, le fait qu’elles se nourrissent pour elles-mêmes, est accaparée au profit de l’agriculture, et intensifiée. Le but de cette mise au travail est d’accroître les rendements et de se servir de l’abeille comme un nouveau facteur de production.
En quoi cette activité de pollinisation précarise les abeilles ?
Je reprends le concept de précarisation à une philosophe américaine, Judith Butler. Elle dit qu’être dans la précarité, c’est être exposé à autrui, c’est-à-dire à des décisions et à des actions qui peuvent nous impacter. C’est aussi devenir dépendant. Typiquement, être dépendant des services de l’État pour vivre et être exposé à des décisions économiques. Je l’utilise sur le cas des abeilles pour montrer en quoi la pollinisation les précarise car elle les rend dépendantes des apiculteurs pour continuer à vivre dans ces écosystèmes agricoles.
Dans le cadre de ce service, il y a des abeilles qui meurent à cause des traitements, mais elles ne meurent pas toutes, très loin de là. On observe qu’en grande majorité, elles vivent, et travaillent, dans les cultures. Ce qui m’intéressait donc, c’était de montrer comment elles continuaient de survivre dans ces écosystèmes — qui les rendent néanmoins vulnérables parce qu’il y a des pesticides, ou parce qu’il n’y a pas assez de diversité de fleurs pour se nourrir. Elles survivent, mais au prix d’une charge de travail supplémentaire. D’abord pour elles : elles passent plus de temps à se nettoyer à cause des pesticides. Le nourrissement des larves est affecté. Les butineuses ont plus de mal à se repérer. Cela transforme la vie intime des colonies d’abeilles.
Cela a aussi des conséquences pour les apiculteurs, qui doivent à leur tour accroître la charge de travail pour garder des colonies productives pour la suite de la saison. Sans ce travail quotidien, les abeilles ne survivraient pas dans ces écosystèmes et c’est en cela qu’elles sont précarisées, car leur possibilité de vivre ne dépend plus entièrement d’elles, mais aussi des apiculteurs.
On pourrait croire que les semenciers ne s’intéressent pas au sort des abeilles qu’ils utilisent. En fait si, mais d’une manière particulière ?
Ils ne s’intéressent pas aux abeilles et à leur vie de façon pleine et entière, mais uniquement sur les quelques semaines de floraison où ils ont besoin d’elles. Pour leur fonction pollinisatrice. C’est une mise au travail qui s’intéresse peu à la vie des êtres vivants sur le long terme.
Quand les producteurs de semences de colza et de tournesol accélèrent leur usage des abeilles à partir des années 1990, ils se retrouvent face à un insecte qu’ils jugent particulièrement imprévisible puisque l’abeille est un être qui peut voler à 3 kilomètres en moyenne autour de sa ruche. Rien n’assure qu’elle va aller polliniser la parcelle ciblée. Alors que les protocoles de production sont hyperstandardisés et globalement maîtrisés, ils sont confrontés à un chamboulement, qui provient de cette volonté de travailler « avec le vivant ».
Ils s’intéressent donc aux savoirs scientifiques et aux techniques qui peuvent les aider à « gérer » les abeilles : la production de nectar chez les plantes, par exemple, pour savoir comment mieux les attirer, ou les facteurs influençant leur déplacement dans une parcelle. Les semenciers en parlent comme d’une forme de réenchantement du vivant puisqu’ils se confrontent à quelque chose de dynamique, à de la complexité, et ils apprennent à attribuer de nouveaux comportements et de nouvelles aptitudes. Mais cette fascination, bien réelle, ne sert à la fin qu’à continuer une logique productiviste d’accroissement du rendement coûte que coûte.
S’intéresser au vivant ne garantit pas que l’on veut le protéger...
On oppose souvent une agriculture dite alternative — qui travaille avec une nature vivante qui prend en compte les interdépendances entre les êtres, les écosystèmes — à une agriculture productiviste définie par la destruction et par l’artificialisation qu’elle opère. C’est une opposition simpliste qu’on retrouve souvent dans la pensée critique. Ce sujet de la pollinisation montre que ces acteurs d’une agriculture productiviste peuvent, eux aussi, se réenchanter devant une abeille, s’intéresser à ses comportements et aux symbioses. Il faut comprendre à quoi cela sert et à qui cela profite.
Je ne suis pas le seul à le dire [1] : il faut renouveler la critique du productivisme agricole en voyant comment lui aussi cherche à s’accaparer une nature vivante et à l’enrôler, à la mettre au travail. Les acteurs de ce productivisme arrivent à créer un discours écologiste autour de leurs pratiques. Et cela donne une nouvelle légitimité à cette agriculture intensive.
Ce que vous décrivez pour la pollinisation, le voit-on dans d’autres domaines de l’agriculture ?
Les techniques de culture sans labour s’inscrivent dans ce renouveau, avec l’idée de mettre les vers de terre au travail. À la base, ces techniques viennent du Brésil, des lieux de l’agro-industrie. Il y a aussi tout l’essor de la lutte contre les ravageurs. On met des nichoirs dans les vergers pour attirer des oiseaux et les chauves-souris. Or, cela pose question d’inviter ces espèces à nidifier dans des écosystèmes aussi inhospitaliers.
Et même au-delà de l’agriculture, il y a une injonction très générale à « travailler avec le vivant ». Pour les carburants, il faudrait avoir plus de biocarburants. Pour s’habiller, il faut moins de synthétique et plus de fibres naturelles. On a un imaginaire qui vient plébisciter ça comme quelque chose de bon et louable. Mon idée était de venir ébranler et critiquer cette promesse : ne soyons pas complètement dupes.
Le terme agroécologie est souvent utilisé pour décrire ces pratiques, et repris par le gouvernement. Est-il une supercherie selon vous ?
On peut mettre énormément de choses derrière ce terme, qui a été adopté par des personnes que tout oppose. Alors que le mot vient au départ d’un mouvement paysan critique de l’agriculture productiviste, il a été récupéré par l’État français dans les années 2010 pour nommer la transition écologique en agriculture, peu importe sa forme. Dans la foulée, les tenants d’une agriculture productiviste se le sont approprié pour attirer l’attention sur leurs soi-disant « bonnes pratiques ».
C’est une supercherie au niveau du discours puisque l’agroécologie mise en œuvre par l’agriculture dominante ne garantit pas une vie bonne pour les écosystèmes et les êtres. En revanche, ce serait faux de ne pas prendre au sérieux la transformation de cette agriculture qui s’intéresse au vivant et met en œuvre des nouveaux savoirs en écologie pour trouver de nouveaux facteurs de production, et malgré les crises, générer toujours plus de profits. Le productivisme agricole façonne sa propre écologie dont il faut comprendre les tenants et les aboutissements et en renouveler la critique.
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Des abeilles au travail, de Robin Mugnier, aux éditions La Découverte, mars 2026. |