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ReportageAlternatives

Cultiver des fleurs bio et françaises : « Un boom des installations »

Émeline Declerck en pleine préparation de ses bouquets de fleurs coupées bio.

Si la filière française de la fleur coupée connaît un regain de vigueur, semences bio et formations demeurent rares. Inspirées par des principes écologistes, les floricultrices bricolent et s’organisent pour vivre de leur métier.

Plouigneau (Finistère), reportage

Le sécateur dans une main, Émeline Declerck récolte très précisément 50 tiges de Daucus Carota Dara, une plante de la famille de la carotte, cultivée ici pour sa fleur : une ombelle offrant différentes nuances de pourpre. « J’ai dû arrêter de l’arroser tellement elle ne cessait de pousser », dit la paysanne. Autour d’elle, au cœur de sa serre, s’étendent sur une dizaine de mètres des centaines de statices, des fleurs parfois mauves, parfois jaunes, sinon blanches.

Il y a aussi des orlayas et des nigelles tout juste écloses. À l’extérieur, dans les cultures dites de plein champ, des boutons de dahlias commencent à apparaître en ce jour pluvieux de début mai. De jeunes pavots poussent également à leur rythme, à l’extérieur. Quant aux bleuets, ils sont également prêts pour la récolte.

Sous cette serre, de nombreuses fleurs arborent leurs pétales. © Chloé Richard / Reporterre

En France, la fleur coupée a connu son apogée dans les années 1950, avant de décliner à partir des années 1970 avec l’apparition de la concurrence internationale. Aujourd’hui, 85 % des fleurs commercialisées viennent de l’étranger.

Mais un vent contraire se lève petit à petit : des fermes florales bio comme celle d’Émeline se multiplieraient dans le pays depuis moins de dix ans. Sans chiffres précis à l’appui, Églantine Berthet, floricultrice installée en Alsace et membre de la Confédération paysanne, constate aussi de son côté « un boom des installations ».

Émeline Declerck en pleine récolte des mufliers. © Chloé Richard / Reporterre

Avec sa ferme de Lescinquit, située à Plouigneau, dans le nord du Finistère, Émeline Declerck est installée depuis 2018 sur une parcelle de 1,4 hectare. La floricultrice y cultive des centaines de variétés différentes de fleurs, ainsi que quelques arbustes, tels que des eucalyptus.

Les fleurs de Lescinquit sont ensuite vendues sous forme de bouquets soit sur les marchés, soit en magasin bio. « Ou bien parfois auprès de grossistes, comme c’est le cas aujourd’hui », précise Émeline qui se dirige vers sa brouette située à la sortie de sa serre en attente d’être remplie.

Fleurs locales et de saison

Les installations comme celle d’Émeline trouvent notamment leurs racines dans le mouvement Slow Flower (« fleur lente »). Dans la même veine que le Slow Movement (le « mouvement doux »), qui prône un mode de vie ralenti et une réduction de notre empreinte environnementale, le mouvement Slow Flower veut faire la part belle aux fleurs locales et de saison.

Passant d’une serre à l’autre pour aller, cette fois-ci, récolter 100 tiges de muflier, une fleur aussi connue sous le nom de gueule-de-loup, Émeline Declerck se rappelle que ce renouveau de la fleur coupée « a aussi commencé avec la ferme Floret Flower ».

Avec ses 50 tiges de giroflées, Émeline Declerck se dirige vers son hangar. © Chloé Richard / Reporterre

Située aux États-Unis, la ferme Floret Flower, qui compte aujourd’hui 1,3 million d’abonnés sur Instagram, fait partie des pionnières. « Ça a commencé en 2005-2006. Floret Flower a su très bien communiquer sur le sujet, en montrant qu’il était possible de cultiver des fleurs de saison en étant respectueux de l’environnement », explique Perrine Le Méhauté, floricultrice également installée dans le Finistère.

« On n’a pas de formation en fleur coupée bio en France »

À partir de là, des fermes florales bio ont d’abord émergé aux États-Unis, au Canada, en Angleterre puis, désormais, en France. La ferme de Lescinquit, ouverte en 2018, fait partie des premières.

Émeline, auparavant monteuse vidéo, a découvert la fleur bio coupée au Canada et s’est ensuite formée avec un BTS Production horticole. « On n’a pas de formation en fleur coupée bio en France », dit la floricultrice. Au mieux, il existe une poignée de formations en horticulture biologique.

Les savoirs disponibles sur la culture des fleurs bio sont peu nombreux. © Chloé Richard / Reporterre

Quant aux itinéraires techniques, sortes de guides précis sur lesquels s’appuient les agriculteurs pour savoir comment cultiver telle plante, « ils n’existent quasiment que pour des fleurs cultivées en agriculture conventionnelle », regrette Émeline Declerck, bravant la pluie avec sa brouette débordant de fleurs en direction de son hangar.

D’après l’interprofession française de l’horticulture, Valhor, il existe aujourd’hui 278 entreprises de fleurs coupées en France — sans préciser combien ont un label bio — existent en France, qui représentent 457 hectares de surface agricole.

Alors, pour monter leurs fermes, les floricultrices — ce sont surtout des femmes — font comme elles peuvent, avec les moyens du bord. Elles sondent, tentent, expérimentent, et échangent leur savoir-faire paysan entre collègues. Beaucoup s’inspirent aussi de ce qui se fait du côté des microfermes maraîchères bio.

Les fleurs commercialisées en France qui ont été cultivées dans le pays sont largement minoritaires. © Chloé Richard / Reporterre

La ferme d’Émeline peut d’ailleurs, de prime abord, facilement se confondre avec une ferme maraîchère, surtout en début de saison, quand les boutons floraux n’ont pas explosé. Les cultures se font sur des petites surfaces, elles sont diversifiées « et les outils de travail sont identiques. C’est vrai que, jusqu’au moment de la récolte, notre travail se ressemble beaucoup », admet la floricultrice.

Pour se former davantage avant de s’installer, Émeline Declerck a d’ailleurs travaillé pendant un an et demi chez un maraîcher. Même chose pour Pauline Le Méhauté, qui a fait une partie de ses stages en maraîchage.

Avant de livrer ses fleurs, Émeline les nettoie et les effeuille. © Chloé Richard / Reporterre

Puis, pour s’aider entre collègues et structurer leur filière, Émeline et plusieurs floricultrices ont fondé en 2023 la Ferme florale bio. Cette association, qui compte aujourd’hui 62 adhérentes et adhérents, a vu le jour pour promouvoir au mieux la fleur locale bio en regroupant des semenciers et des producteurs.

Des dérogations pour les semences

« Notre objectif est technique », précise Pauline Le Méhauté, membre du conseil d’administration. Car si les fleurs sont ici cultivées en répondant au cahier des charges de l’agriculture biologique, les semences bio, elles, se font encore assez rares.

Les exploitantes agricoles sont alors obligées de formuler des demandes de dérogation pour pouvoir cultiver en bio des fleurs dont les semences ne sont pas labellisées. Effeuillant le bas de ses fleurs fraîchement récoltées, Émeline Declerck remarque tout de même « qu’à force, avec le temps, on parvient quand même à trouver de plus en plus de graines bio. Mais pour les bulbes, niet ».

Des bouquets préparés par Emeline, prêts à être livrés. © Chloé Richard / Reporterre

Ces difficultés à se fournir en graines et bulbes bio posent un cas de conscience pour nombre de floricultrices, notamment au sujet de la culture des tulipes. Les bulbes viennent tous des Pays-Bas et « sont fortement traités. Des collègues ont fait le choix de ne plus cultiver de tulipes pour des raisons éthiques. Mais, ça représente un gros enjeu financier », dit Pauline Le Méhauté.

Émeline Declerck se pose aussi la question de poursuivre ou non cette culture : « Ce sont des fleurs qui ouvrent la saison, en février. C’est ce qui lance notre trésorerie. S’en passer, c’est un choix difficile à faire. »

Avant de se décider, Émeline doit d’abord terminer sa to-do list du jour, affichée sur le tableau situé dans le hangar : en plus des 450 fleurs qu’elle vient de récolter, il faut maintenant arracher les renoncules. D’ici à quelques semaines, elles seront remplacées par des zinnias, des lisianthus et des chrysanthèmes.




Notre reportage en images :


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